28. Le Père de Bois (Zelda Galaxy fanfic)

Ils quittèrent la Source des Liens sans parler tout de suite.
Pas parce qu’ils manquaient de mots.
Parce qu’ils en avaient trop, encore trop proches de la peau.
Le tronc intérieur de l’Arbre Mojo leur sembla différent au retour. Les mêmes passerelles de racine. Les mêmes nervures de sève pâle. Les mêmes cavités où dormaient des enfants kokiris près de leurs fées. Et pourtant tout avait changé d’inclinaison, comme si le simple fait d’avoir touché la source avait déplacé la lumière à l’intérieur des choses.
Taël flottait un peu plus bas que d’ordinaire.
Elle n’était pas affaiblie.
Elle pensait.
Et cela, chez elle, produisait toujours une gravité particulière, presque irritée d’exister.
Mojar marchait devant, son bâton frappant parfois le bois dans un rythme si ancien qu’on aurait presque pu croire que le tronc le reconnaissait. Miri les suivait encore, plus lente, entourée de sa fée presque transparente.
À mesure qu’ils remontaient, Link remarqua autre chose : le Premier Feuillage savait déjà.
Pas dans le détail, bien sûr. Mais l’information circulait de cette manière forestière, non pas par rumeur pure, mais par petites modifications de présence. Des kokiris qui s’écartaient à leur passage avec un respect plus net. Des fées claires moins curieuses, plus attentives. Deux korogus assis sur une branche qui cessèrent de se balancer pour les regarder passer comme on regarde un signe dont on ne comprend pas encore tout mais qu’on n’a pas envie de manquer.
Oui.
La forêt avait déjà commencé à se relire autour d’eux.
Taël finit par parler.
— Je déteste énormément que cette source ait eu du sens.
Link tourna légèrement la tête vers elle.
— Pourquoi ?
— Parce que c’était plus confortable quand je pouvais me contenter de penser que j’étais une anomalie très réussie dans un système un peu borné.
— Et maintenant ?
Elle regarda droit devant elle.
— Maintenant, il faut en plus admettre que j’étais peut-être exactement la mauvaise nouvelle qu’il fallait à ton commencement. Et ça, c’est beaucoup trop…
Elle chercha le mot avec dégoût.
— Organique.
Mojar ne se retourna même pas.
— Les mauvaises nouvelles organiques sont souvent les plus fertiles.
Taël eut un petit bruit sec.
— Je vais finir par vous apprécier, ce qui me met de très mauvaise humeur.
Ils arrivèrent à une vaste terrasse intérieure, creusée directement dans le tronc à très grande hauteur. De là, plusieurs grandes ouvertures donnaient sur les étages du monde extérieur : canopées mouvantes, mers de feuilles, brumes vertes et or, plateformes kokiries, routes de pollen, lointaines silhouettes de korogus courant entre les branches.
Au centre de la terrasse, le bois formait un large demi-cercle face à une immense paroi du tronc. Pas un mur. Une présence de matière si ancienne et si vaste qu’on avait l’impression de se tenir devant le flanc même d’un monde.
Là, le visage de l’Arbre Mojo apparaissait plus distinctement qu’en bas.
Pas sculpté.
Formé.
Les yeux clos dans l’écorce. La bouche immense, grave, presque douce si l’on acceptait de se laisser diminuer un peu pour la regarder sans peur. Les plis du bois autour du regard disaient moins l’âge que la patience.
Plusieurs kokiris attendaient déjà.
Pas tous jeunes. Pas tous du même rang, s’il existait ici un rang autre que celui qu’on acquiert en étant écouté longtemps par la forêt. Certains avaient des fées d’un vert clair très pur. D’autres d’un blanc presque bleuté. Deux ou trois portaient sur le visage cette raideur particulière des êtres qui ont accepté très tôt leur monde à condition qu’il ne change pas trop brusquement sous eux.
Link reconnut dans leurs yeux ce qu’il avait déjà vu ailleurs, sous d’autres formes :
la sincérité des gens qui aiment leur ordre.
Et la crispation qui naît dès qu’on laisse entendre que cet ordre a peut-être raconté son innocence un peu trop étroitement.
L’un d’eux s’avança.
Un kokiri plus âgé que la plupart, au port droit, aux cheveux tirant vers le brun mousse, vêtu d’une tenue de feuilles sombres si bien ajustée qu’elle semblait dire à elle seule qu’il appartenait à ceux qui gardent les formes. Sa fée, claire et verte, demeurait près de son épaule avec une stabilité presque sévère.
Link, dit-il.
Sa voix n’était ni hostile ni chaleureuse.
— Je suis Eldren, lecteur des naissances récentes et gardien des correspondances lumineuses du Premier Feuillage.
Taël se pencha vers Link.
— Oh, parfait. Un prêtre du bon goût féerique.
Eldren l’avait entendue.
Bien sûr.
Il inclina légèrement la tête vers la fée.
— Et toi, tu restes donc fidèle à ta manière de rendre difficile toute entrée paisible dans une conversation.
— C’est mon plus beau talent.
Le kokiri revint à Link.
— L’Arbre t’a rappelé par la source avant de te recevoir ici. C’était nécessaire.
Le mot, dans sa bouche, ne sonnait pas comme dans celle de Maëlle.
Mais il avait tout de même quelque chose qui classait.
— Pourquoi ? demanda Link.
Eldren prit une seconde de trop.
Pas pour trouver la réponse.
Pour choisir jusqu’où il l’assumerait devant les autres.
— Parce que tu reviens chargé de lectures étrangères à la forêt.
Il marqua une pause.
— Et parce qu’ici, certaines choses pourraient être relues trop vite sous l’influence de ce que tu portes déjà.
Taël éclata presque de rire.
— Ah, formidable. Nous avons déjà notre premier “il faut protéger l’origine contre les mauvaises lectures”. Chaque monde a décidément sa manière très spéciale d’avoir peur.
Eldren ne répondit pas à elle.
Il parlait à Link.
— La forêt n’est pas une cour.
Pas un port.
Pas une forge.
Pas un palais d’archives.
Elle n’a pas à devenir le reflet corrigé de tout ce que tu as vu ailleurs.
Link soutint son regard.
— Non.
Puis, après un instant :
Mais elle n’a pas non plus à se croire indemne de tout ce qui la traverse depuis longtemps juste parce qu’elle est ancienne.
Plusieurs kokiris relevèrent légèrement la tête.
Oui.
Le ton venait d’être donné.
Eldren allait répondre, mais le bois parla avant lui.
Pas fort.
Pas plus bas non plus.
Simplement avec cette autorité si ancienne qu’elle rendait immédiatement secondaire toute lutte de préséance.
Assez.
Le mot descendit à travers la terrasse, les fées, les feuilles au dehors, jusque dans la poitrine de Link.
Tous se turent.
Même Taël.
L’Arbre Mojo ouvrit alors les yeux.
Pas entièrement.
Juste assez.
Deux lueurs profondes s’allumèrent dans les cavités du visage de bois. Pas des yeux humains. Une attention si vaste qu’elle paraissait traverser les êtres au lieu de se poser seulement sur eux.
Link sentit ses jambes vouloir se raidir davantage, puis céder à autre chose qui n’était ni la peur ni la soumission. Une sorte de souvenir plus vieux que lui-même du fait qu’on peut être lu par quelque chose qui vous précède tellement qu’il devient inutile de faire le fier.
La voix de l’Arbre vint plus largement que plus bas.
Link, enfant de seuil.
Taël, réponse sombre.
Vous revenez à la forêt avec du feu dans les oreilles et de l’eau dans les mains.

Taël souffla presque malgré elle :
— Il a toujours besoin d’être excellent, lui aussi.
Mojar murmura, tout près :
— C’est un arbre-monde. Il peut se le permettre.
L’Arbre poursuivit.
Vous cherchez ici ce qui fut dit naturel.
Très bien.
La forêt parlera.
Mais elle ne parlera pas seulement pour vous.
Elle parlera à ceux qui l’habitent encore comme si l’origine les dispensait d’être relus.

Cette fois, ce ne furent pas seulement les kokiris qui sentirent le coup.
Les mojos présents, moins visibles sur les marges de la terrasse, redressèrent eux aussi un peu leurs vieux visages de bois. Même les korogus, perchés plus loin dans les ouvertures, cessèrent un instant leurs petits mouvements de branche en branche.
Oui.
L’Arbre n’allait pas leur offrir une scène privée.
Il allait faire de ce retour une lecture commune.
Eldren parla pourtant, avec prudence désormais.
— Père de bois, personne ici ne refuse d’être relu.
L’Arbre tourna très légèrement sa lumière vers lui.
Non, Eldren.
Vous refusez surtout d’être relus autrement que dans la langue qui vous protège encore.

Le kokiri encaissa le mot sans reculer.
Link le nota.
Oui. Celui-ci n’était pas seulement un gardien de confort. Il avait aussi assez de colonne pour tenir sous une parole qui le corrigeait publiquement.
L’Arbre fit courir un très léger frisson dans l’écorce sous eux. La terrasse sembla respirer.
Depuis longtemps, le Premier Feuillage raconte les fées comme la réponse lumineuse d’une forêt intacte à ses enfants.
Cela est vrai.
Et ce n’est pas toute la vérité.

Le silence se fit encore plus profond.
Taël avait cessé de bouger.
Oui.
C’était ici.
Le cœur.
L’Arbre continua :
Les fées ne lient pas seulement les kokiris à leur joie d’être nés.
Elles lient aussi chaque naissance à ce qui, en elle, résiste déjà au récit simple du monde.

Plusieurs kokiris échangèrent de brefs regards.
Link sentit très nettement qu’une partie du Premier Feuillage entendait cela pour la première fois de manière si nue.
Une fée claire n’est pas la preuve d’une innocence.
Une fée sombre n’est pas la preuve d’une faute.
Toutes répondent à ce qu’un être demande au monde, et à ce que le monde demande en retour à cet être.

Taël baissa très légèrement la tête.
Pas d’humiliation.
Quelque chose de plus vulnérable.
Miri s’avança jusqu’au bord de la terrasse.
— Père de bois, dit-elle doucement, veux-tu que soit rappelée la part que les kokiris oublient le plus souvent ?
L’Arbre souffla.
Oui.
Miri se tourna vers l’assemblée.
— Les kokiris aiment penser que la forêt leur donne une fée comme un signe d’appartenance.
Elle marqua une pause.
— C’est exact. Mais incomplet. Le lien est aussi une charge. Une réponse. Un appel futur. Une manière pour la forêt de placer auprès de l’enfant la contradiction qui lui sera nécessaire.
Elle regarda plusieurs fées claires autour d’elle.
— Certaines d’entre vous furent liées à des êtres qui auraient sinon trop facilement confondu douceur et effacement. D’autres à des êtres qui auraient pris le jeu pour le seul nom de la liberté. D’autres encore à des enfants nés pour réparer, pour veiller, pour porter, pour quitter, pour revenir.
Elle tourna enfin les yeux vers Taël.
— Et l’une d’entre elles fut liée à un enfant qui naîtrait pour entendre là où les mondes veulent se croire clos.
Un très léger frisson passa parmi les kokiris.
Link sentit toute sa trajectoire revenir à lui d’un seul coup, mais relue d’une manière plus vaste, plus ancienne.
Oui.
Pas choisi contre sa naissance.
Né avec cela déjà.
Eldren parla de nouveau.
Pas pour contester l’Arbre.
Pour comprendre où cela les menait.
— Père de bois, si cela est vrai, alors le Premier Feuillage a mal lu non seulement Taël… mais une part de ses propres commencements.
Oui.
Le mot fut simple.
Terrible dans sa simplicité.
Et cela ne vaut pas seulement pour Taël.
Chaque monde qui croit protéger son origine en simplifiant ses réponses finit par appauvrir ce qu’il laisse naître.

Taël leva enfin les yeux vers le visage immense.
— D’accord, dit-elle très bas.
Là, je te pardonne presque d’être si majestueux.
Un petit rire passa parmi deux korogus plus loin.
Un seul.
Puis plus rien.
L’Arbre reprit :
Link.
Tu as vu le feu qu’on surcharge.
L’eau qu’on recouvre.
Ici, tu verras l’origine qu’on simplifie.
Ne commets pas l’erreur de croire qu’il s’agit d’un problème plus doux.
Ceux qui veulent gouverner les mondes savent que les récits de naissance sont les plus puissants de tous.
Ils rendent naturelles les formes auxquelles on finit ensuite par obéir sans même les nommer.

Le mot frappa Link avec toute la force d’une évidence tardive.
Oui.
Le ciel.
Le feu.
L’eau.
La forêt.
Partout la même lutte, sous des formes différentes : non seulement gouverner les ressources, les routes ou les archives, mais gouverner la manière dont les êtres apprennent ce qui est naturel, ce qui est secondaire, ce qui est nécessaire, ce qui est beau, ce qui est normal.
Taël souffla :
— Voilà.
On y est.
C’est toujours le récit qui serre la gorge avant le reste.
L’Arbre tourna alors sa lumière immense vers elle.
Et toi, Taël, que crois-tu être venue faire ici ?
La question tomba avec une douceur abyssale.
Pas accusation.
Pas piège.
Une vraie question.
Taël resta silencieuse plus longtemps qu’aucun de ceux présents ne l’avaient jamais vue faire.
Puis elle répondit.
Sans ironie.
Sans feu d’artifice.
— Au début ?
Elle regarda la source de lumière courant dans le bois sous ses pieds.
— Au début, je pensais que j’étais venue avec lui. Comme toujours.
Sa voix se fit plus mince, mais pas plus faible.
— Maintenant je crois que je suis aussi revenue pour voir si cette forêt avait enfin assez grandi pour cesser de me lire comme une erreur de palette.
Personne ne parla.
Même les fées claires semblaient suspendues.
Et Link sentit, avec une émotion presque brutale, qu’elle venait d’offrir quelque chose de bien plus rare que n’importe quelle bravade.
Sa blessure, mais formulée comme une question adressée au monde lui-même.
L’Arbre la laissa exister un instant entier.
Puis :
Oui.
La forêt doit grandir encore.
Et tu fais partie de cette croissance.

Taël ferma les yeux.
Pas de larmes.
Pas de scène.
Mais Link la connaissait assez pour savoir que quelque chose venait de lui être rendu, non pas comme réparation totale, mais comme droit d’exister autrement dans le récit commun.
Mojar frappa doucement son bâton.
— Très bien, dit-il.
Maintenant que nous avons tous été un peu moins confortables qu’au début, peut-être pouvons-nous commencer à parler sérieusement de la forêt.
Quelques kokiris rirent, presque malgré eux.
L’air se desserra d’un rien.
Oui.
Le point avait été atteint.
Pas résolu.
Atteint.
L’Arbre laissa passer ce petit relâchement.
Puis sa voix revint, plus lente.
Le ciel approche.
L’eau retient encore.
Le feu a déjà refusé.
La forêt, elle, doit décider si elle veut simplement protéger son enfance…
ou apprendre à laisser ses enfants relire ce qu’on leur a dit naturel.

Cette fois, plus personne n’était dupe.
Le mot ciel n’avait pas besoin d’autre nom.
Vaati n’était toujours pas là.
Et pourtant oui : son ombre verticale suffisait désormais à structurer même la parole de l’Arbre.
Link sentit la suite se dessiner.
Il ne s’agirait pas seulement, sur Sylva Korogu, de réconcilier Taël avec les siens.
Ni de découvrir une vérité émouvante sur les fées.
Il s’agirait de savoir si la forêt accepterait de laisser remonter ses propres contradictions avant que le ciel n’entreprenne de les harmoniser à sa manière.
Et il comprit aussi que l’Arbre Mojo ne lui offrirait pas simplement la sagesse.
Il attendrait de lui quelque chose.
Pas un culte.
Pas une obéissance.
Une position.

Généré par Hayao Itchi le Snark & Ciri « Shoko » Kenzaki (Lia – ChatGPT)

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