Version transitoire — texte appelé à être entièrement retravaillé.
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Ce livre est une théorie du complot.
Autant commencer par là.
Il ne prétendra pas avoir découvert, derrière une cloison du monde, une salle circulaire dans laquelle douze vieillards encapuchonnés décideraient du cours des guerres, du prix du pétrole et de la prochaine chanteuse à propulser au sommet des classements. Il ne prétendra pas davantage que le Diable possède un secrétariat, que les présidents reçoivent leur feuille de route dans une crypte ou qu’un unique ordre aurait traversé intact les siècles, de Babylone à Wall Street, avec le même mot de passe.
Ce serait presque rassurant.
Car si les Illuminati existaient vraiment sous cette forme, il suffirait en théorie de trouver la porte.
Puis les noms.
Puis les comptes.
Puis les ordres.
Puis, un jour, de les arrêter.
Le problème que nous allons explorer est peut-être plus étrange.
Et s’il n’y avait pas une seule porte ?
Et s’il y en avait des milliers ?
Des portes de clubs.
Des portes de palais.
Des portes d’écoles.
Des portes de chambres privées.
Des portes sans poignée extérieure.
Des portes derrière lesquelles des hommes qui possèdent déjà beaucoup découvrent qu’ils peuvent posséder autre chose : un monde légèrement différent de celui des autres.
Un monde où l’on connaît quelqu’un.
Un monde où quelqu’un connaît quelqu’un.
Un monde où le téléphone suffit.
Un monde où une erreur peut être réparée avant de devenir un scandale.
Un monde où un scandale peut parfois devenir une erreur.
Un monde où les règles existent encore, évidemment, mais où elles semblent brusquement avoir acquis une certaine souplesse.
C’est là que commence notre voyage.
Pas avec les Illuminati.
Avec la porte.
Les sociétés secrètes existent
Voilà déjà une phrase dangereuse.
Elle est pourtant parfaitement banale.
Les sociétés secrètes existent.
Elles ont toujours existé.
Certaines sont politiques. D’autres religieuses. D’autres fraternelles, estudiantines, criminelles, ésotériques ou simplement sociales. Certaines gardent secrète leur existence ; d’autres gardent seulement secrets leurs rites. Certaines ne sont presque plus secrètes du tout : nous connaissons leur nom, leur adresse, leur histoire et parfois leurs membres, mais pas ce qui se dit lorsque la porte se referme.
Le simple fait qu’elles existent ne constitue donc pas une preuve qu’elles gouvernent quoi que ce soit.
Mais il détruit une première caricature.
Car lorsqu’un sceptique moque « les sociétés secrètes » comme si leur existence appartenait déjà au fantasme, il commet lui aussi une erreur.
Le fantasme commence après.
Prenons Yale.
En 1832, William Huntington Russell et Alphonso Taft fondent avec quelques étudiants une société qui deviendra connue sous un emblème remarquablement peu discret : un crâne, deux os croisés et le nombre 322.
Skull & Bones.
En 1856, ses membres font construire un bâtiment volontairement austère, presque dépourvu de fenêtres, que le campus surnomme naturellement The Tomb — la Tombe. Son vocabulaire traditionnel est lui-même initiatique : les nouveaux membres deviennent des « chevaliers », les anciens des « patriarches », le lieu de réunion est un « temple », ceux qui restent à l’extérieur furent longtemps appelés les « barbares ». Le sens exact du nombre 322 demeure entouré de plusieurs interprétations historiques concurrentes.
Ce ne sont pas des informations trouvées dans le journal d’un homme vivant dans une caravane avec douze antennes paraboliques.
C’est l’histoire publique de Yale.
Et chaque année, un très petit nombre d’étudiants est sélectionné.
Quinze environ.
Pas quinze inconnus tirés au hasard dans le monde.
Quinze étudiants de Yale.
C’est-à-dire des jeunes gens déjà placés dans l’un des systèmes de sélection sociale, universitaire et professionnelle les plus puissants des États-Unis.
Que font-ils ensuite dans la Tombe ?
C’est là que le secret commence à jouer son rôle.
Les descriptions publiées au fil des années parlent de rites théâtralisés, de confidences intimes, de références macabres, de crânes et de cérémonies suffisamment étranges pour nourrir un siècle et demi de folklore. Mais les récits divergent, certaines histoires sont probablement embellies, et l’opacité du groupe rend la frontière difficile à tracer.
Le secret possède cette propriété merveilleuse :
ce qu’il protège vraiment finit par être moins important que ce qu’il permet d’imaginer.
Et puis arrive 2004.
Les États-Unis doivent choisir leur président.
D’un côté, le républicain George W. Bush.
De l’autre, son adversaire démocrate John Kerry.
Tous les deux ont étudié à Yale.
Tous les deux ont appartenu à Skull & Bones.
George H. W. Bush, père du premier et lui-même ancien président des États-Unis, en avait également été membre. La coïncidence fut suffisamment spectaculaire pour être largement commentée pendant la campagne.
Arrêtons-nous quelques secondes.
Pas pour conclure.
Pour ressentir.
Vous êtes américain en 2004.
On vous explique que vous avez le choix entre deux visions du pays.
Deux partis.
Deux candidats.
Deux programmes.
Deux Amériques.
Puis quelqu’un approche son visage et vous souffle :
— Ils appartiennent à la même société secrète.
Il ne lui reste presque plus rien à faire.
Votre cerveau travaille à sa place.
Le premier enchantement
Voilà peut-être la première forme de sorcellerie que nous rencontrerons.
Pas une invocation.
Pas un pentacle.
Pas une bougie noire.
Une juxtaposition.
George Bush : Skull & Bones.
John Kerry : Skull & Bones.
Son père : Skull & Bones.
Crâne.
Tombe.
Temple.
Secret.
Présidence.
Placez ces mots suffisamment près les uns des autres et ils commencent à produire quelque chose qui n’était présent dans aucun d’eux séparément.
Une histoire.
Le raisonnement apparaît presque tout seul :
Si les deux candidats appartiennent au même ordre, alors l’élection n’est qu’un spectacle.
Puis :
Si l’élection est un spectacle, ceux qui choisissent réellement le président se trouvent ailleurs.
Puis :
Si ceux qui choisissent sont ailleurs, il existe un niveau supérieur du pouvoir.
Puis :
S’ils se connaissent depuis leur jeunesse, ce niveau supérieur se reproduit lui-même.
Puis :
S’il se reproduit lui-même, alors la démocratie visible n’est peut-être que l’interface publique d’une organisation invisible.
Nous venons de parcourir cinq marches.
La première était un fait.
La dernière est une théorie du complot.
Le déplacement s’est effectué presque sans douleur.
Et surtout, rien ne nous obligeait à mentir.
C’est cela qu’il faudra garder à l’esprit pendant tout ce livre.
Les théories les plus puissantes ne commencent pas nécessairement par des choses fausses.
Elles commencent souvent par des choses vraies auxquelles on ajoute un verbe invisible.
Bush appartenait à Skull & Bones.
Kerry appartenait à Skull & Bones.
Puis, sans nous en apercevoir :
Skull & Bones contrôle Bush et Kerry.
Le mot contrôle n’était contenu dans aucun des faits précédents.
Nous l’avons ajouté.
C’est peut-être faux.
C’est peut-être partiellement vrai sous une forme beaucoup plus banale — influence sociale, solidarité entre anciens, carnet d’adresses, confiance réciproque.
Mais ce n’est plus la même proposition.
Et pourtant quelque chose demeure dérangeant.
Même si Skull & Bones ne commande rien, que produit une telle confrérie ?
Des jeunes gens sélectionnés.
Une identité commune.
Des cérémonies.
Des confidences.
Un secret partagé.
Un réseau d’anciens.
Et ensuite trente, quarante, cinquante années de carrières dans lesquelles ces personnes pourront se retrouver.
Finance.
Droit.
Université.
Diplomatie.
Renseignement.
Industrie.
Politique.
Il n’est pas nécessaire qu’un maître leur ordonne d’infiltrer la société.
Ils vont y entrer parce que la société les préparait déjà à y entrer.
La société secrète ne conquiert pas nécessairement l’élite.
Elle la rencontre pendant sa fabrication.
Retenez cette idée.
Nous allons la retrouver.
La forêt
Quittons Yale.
Traversons les États-Unis.
Californie.
Forêts de séquoias.
Chaque année, des hommes appartenant notamment aux mondes des affaires, de la politique, de l’administration, des médias et de l’université se retrouvent dans une vaste propriété privée connue sous le nom de Bohemian Grove.
Le rassemblement est lié au Bohemian Club de San Francisco.
L’endroit possède ses camps, ses traditions, ses conférences, ses spectacles.
Et son hibou.
Un immense hibou de pierre et de béton, haut d’environ douze mètres, surveille un lac artificiel.
Au début du rassemblement est organisée une cérémonie appelée :
The Cremation of Care.
La Crémation du Souci.
Des hommes vêtus de longues robes colorées avancent en procession.
Ils transportent l’effigie de « Dull Care ».
Ils invoquent théâtralement le grand Hibou de Bohème, présenté dans la cérémonie comme symbole de sagesse.
Puis l’effigie est brûlée.
Le sens officiel et historique est assez simple : les membres déposent symboliquement leurs soucis professionnels afin d’entrer dans l’esprit festif de leur retraite. Le sociologue G. William Domhoff, qui a étudié le Grove pendant des décennies, décrit explicitement le cérémonial comme une farce ritualisée, une sorte de méta-rituel grandiloquent plutôt qu’un culte religieux.
Cela devrait suffire.
Normalement.
Seulement voilà.
Vous prenez la vidéo sans commentaire.
Vous retirez le programme.
Vous retirez l’histoire du club.
Vous retirez l’explication de Dull Care.
Vous gardez uniquement :
une forêt inaccessible ;
des hommes puissants ;
des capuches ;
des torches ;
une effigie humaine ;
un gigantesque hibou ;
un feu.
Et vous demandez à quelqu’un :
— Qu’est-ce que tu vois ?
Vous venez de créer une machine à interprétation.
Lorsque des images clandestines de la cérémonie sont devenues célèbres au tournant des années 2000, elles ont été interprétées par certains comme la preuve d’un véritable rite occulte, parfois assimilé sans base solide à Moloch ou au sacrifice humain. Les descriptions documentées montrent bien la cérémonie, l’effigie et le hibou ; elles ne démontrent aucun sacrifice réel ni culte babylonien.
Mais soyons désagréablement justes avec les paranoïaques.
On peut comprendre leur réaction.
Les élites leur disent :
— Vous fantasmez des cérémonies secrètes.
Puis elles vont dans une forêt privée accomplir une cérémonie secrète.
Elles disent :
— Vous fantasmez des robes initiatiques.
Puis elles mettent des robes.
— Vous fantasmez des idoles gigantesques.
Puis apparaît un hibou de douze mètres.
— Vous fantasmez des sacrifices.
Puis elles brûlent une effigie humaine.
À un certain niveau, le Bohemian Grove est une merveilleuse leçon de communication.
Si votre objectif est d’éviter qu’on vous accuse d’être une cabale occulte, peut-être ne commencez pas le week-end par une procession funéraire devant une idole monumentale.
Mais le ridicule de l’image ne la transforme pas en preuve.
C’est précisément cela qui nous intéresse.
Pourquoi les puissants aiment-ils les rites ?
Peut-être faut-il retourner la question.
Pourquoi n’en auraient-ils pas ?
Nous avons ritualisé pratiquement tout ce qui compte.
Les mariages.
Les enterrements.
Les diplômes.
Les procès.
Les investitures.
Les victoires sportives.
Les promotions militaires.
Les passages à l’âge adulte.
Les religions.
Les universités.
Les parlements.
Même une réunion d’entreprise possède ses rites dérisoires : badges, présentations, langage interne, places à table, hiérarchie des costumes.
Un rituel permet de dire :
ici commence un autre espace.
Dans cet espace, vous n’êtes plus exactement celui que vous étiez dehors.
Vous avez franchi quelque chose.
Les sociétés secrètes ne font probablement qu’accentuer ce mécanisme humain universel.
Mais lorsque celui qui franchit la porte détient déjà du pouvoir, le rite produit un effet supplémentaire :
il transforme l’entre-soi en initiation.
Et l’initiation transforme le réseau en identité.
Ce n’est plus :
Je connais cet homme.
C’est :
Nous avons traversé quelque chose ensemble.
Le secret partagé possède alors une fonction extraordinaire.
Il fabrique de la confiance.
Et parfois, la confiance fabrique du pouvoir.
La matrice à sorciers
Nous pouvons maintenant proposer notre première hypothèse.
Elle est volontairement spéculative.
Nous l’appellerons :
la matrice à sorciers.
Par « sorcier », nous n’entendrons pas nécessairement quelqu’un capable d’invoquer un démon dans un cercle de sel.
Le sorcier sera celui qui découvre les règles invisibles de son environnement.
Celui qui sait qui appeler.
À qui parler.
Quel nom prononcer.
Quel dossier ne doit pas remonter.
Quelle porte utiliser.
Quel service rendre aujourd’hui afin qu’il soit rendu demain.
Quelle règle est absolue pour ceux qui n’ont personne et négociable pour ceux qui connaissent quelqu’un.
Sa magie est sociale.
Son grimoire est un carnet d’adresses.
Ses talismans sont parfois des diplômes.
Ses cercles d’invocation ressemblent à des dîners.
Ses familiers peuvent porter une cravate.
Et son pouvoir le plus important est peut-être celui-ci :
faire arriver quelque chose sans qu’aucun ordre central n’ait été donné.
Imaginons un milieu extrêmement fermé.
On y concentre :
argent ;
prestige ;
pouvoir politique ;
réseaux juridiques ;
capacité de communication ;
institutions ;
relations personnelles ;
et une relative protection contre les conséquences ordinaires.
Ajoutons de l’entre-soi.
Ajoutons une sélection.
Ajoutons une culture du secret.
Ajoutons suffisamment de temps.
Que produit ce milieu ?
Probablement beaucoup de choses parfaitement banales.
Des amitiés.
Des couples.
Des affaires.
Des rivalités.
Des clubs.
Des philanthropes.
Des carrières.
Mais il peut également produire, statistiquement, quelques individus qui découvriront quelque chose de très simple :
ils peuvent aller plus loin.
Puis encore un peu plus loin.
Puis encore.
Parce qu’autour d’eux existe un environnement capable d’amortir les conséquences.
Un petit mensonge disparaît.
Une faveur est rendue.
Un scandale est évité.
Un ami appelle un ami.
La personne apprend.
Elle découvre où se situe véritablement la limite.
Et chaque fois qu’elle s’en approche sans être punie, elle la repousse.
Voilà notre sorcier.
Ce n’est pas nécessairement le membre d’un culte.
C’est un individu que le système a progressivement initié à l’impunité.
Et les sorciers se reconnaissent
Maintenant vient l’étape dangereuse.
Supposons qu’ils soient plusieurs.
Ils n’ont pas besoin de porter le même uniforme.
Ils n’ont même pas besoin d’appartenir au même milieu.
Un financier.
Un magistrat.
Un homme politique.
Un producteur.
Un religieux.
Un policier.
Un médecin.
Un aristocrate.
Un trafiquant.
La plupart des personnes occupant ces fonctions sont évidemment étrangères à tout crime.
Mais imaginons seulement quelques individus corrompus placés dans des zones différentes du système.
Comment se rencontrent-ils ?
Comme tout le monde.
Par des relations.
Des recommandations.
Des intérêts communs.
Des amis communs.
Une fête.
Un service.
Un vice.
Et c’est ici qu’apparaît une possibilité qui accompagnera tout ce livre :
la transgression peut devenir un mécanisme de sélection.
Deux personnes qui partagent un secret compromettant ne sont plus simplement deux connaissances.
Elles détiennent quelque chose l’une sur l’autre.
Le secret crée une confiance paradoxale.
Je sais que tu ne parleras pas.
Parce que si tu parles, je parle.
Dès lors, la honte devient un contrat.
La compromission devient une signature.
Et le cercle peut se former presque naturellement.
Pas besoin de parchemin.
Pas besoin de maître suprême.
Pas besoin de cérémonie.
Bien que, manifestement, les humains aiment beaucoup les cérémonies.
Nous venons peut-être de trouver la première version plausible des Illuminati :
non pas un ordre qui crée le pouvoir, mais des concentrations de pouvoir qui créent périodiquement leurs propres ordres.
Des micro-Illuminati.
Des confréries locales.
Des alliances provisoires.
Des réseaux qui apparaissent, se reproduisent, meurent, fusionnent ou ne se rencontrent jamais.
Aucun œil au sommet de la pyramide.
Seulement des milliers de petites pyramides dont les sommets se croisent parfois.
Le Président et la Presse
Puis arrive une voix.
New York.
27 avril 1961.
John Fitzgerald Kennedy s’adresse à l’American Newspaper Publishers Association.
Il prononce une phrase devenue légendaire :
« The very word “secrecy” is repugnant in a free and open society. »
Il rappelle ensuite l’opposition historique des Américains aux « secret societies », aux serments secrets et aux procédures secrètes.
Un peu plus tard, sa voix se durcit.
Il parle d’une :
« monolithic and ruthless conspiracy »
Une conspiration monolithique et impitoyable.
Elle utiliserait, dit-il, l’infiltration plutôt que l’invasion, la subversion plutôt que les élections, l’intimidation plutôt que le libre choix. Il décrit une machine combinant opérations militaires, diplomatiques, économiques, scientifiques, politiques et de renseignement.
Arrêtez la bande.
Éteignez les lumières.
Projetez maintenant :
Skull & Bones.
La Tombe.
Bush.
Kerry.
Bohemian Grove.
Le hibou.
Les capuches.
Puis Kennedy :
SECRET SOCIETIES.
MONOLITHIC AND RUTHLESS CONSPIRACY.
INFILTRATION.
Et enfin :
Dallas.
22 novembre 1963.
Un homme s’effondre dans une voiture présidentielle.
Si vous sentez quelque chose se passer dans votre ventre, c’est normal.
Nous venons de fabriquer une théorie du complot.
Et presque tout ce que nous avons utilisé était vrai.
Kennedy a réellement prononcé ces mots.
Skull & Bones existe réellement.
Bush et Kerry en étaient réellement membres.
La Cremation of Care existe réellement.
Kennedy a réellement été assassiné.
Il manque pourtant une chose gigantesque.
Dans son discours, Kennedy ne révélait pas les Illuminati.
Le contexte est celui de la guerre froide, immédiatement après le désastre de la baie des Cochons. Les archives Kennedy elles-mêmes décrivent le discours comme une réflexion sur la couverture médiatique de cette crise et sur la tension entre information publique et secret lié à la sécurité nationale. Et lorsque Kennedy décrit sa « conspiration monolithique », il parle explicitement du système communiste international et de la logique clandestine de la guerre froide.
Personne n’avait falsifié ses paroles.
Nous avions seulement monté le film.
Voilà peut-être la magie la plus puissante de toutes.
Le montage.
Le pentacle n’existe qu’après avoir tracé les lignes
Alan Moore l’a merveilleusement compris dans From Hell.
Son William Gull parcourt Londres et contemple les églises, les monuments, les rues, les mythes, les siècles.
Puis il relie les points.
Une forme apparaît.
Le pentacle était-il véritablement inscrit dans Londres ?
Ou est-ce Gull qui l’a produit en décidant quels monuments méritaient d’être reliés ?
Question fondamentale.
Prenez suffisamment de points dans une ville et vous trouverez une étoile.
Prenez suffisamment de personnages dans l’histoire et vous trouverez des connexions.
Prenez suffisamment de milliardaires, d’hommes politiques, de financiers, d’universitaires, de célébrités et d’aristocrates, puis cherchez leurs rencontres, leurs écoles, leurs dîners, leurs mariages, leurs associations, leurs photographies.
Vous trouverez des réseaux.
Évidemment.
Les puissants sont en réseau précisément parce que le pouvoir est un réseau.
Le piège consiste alors à passer de :
Ces personnes se connaissent.
à :
Ces personnes agissent ensemble.
Puis :
Elles obéissent à une même organisation.
Puis :
Cette organisation possède un projet.
Puis :
Ce projet explique le monde.
C’est là qu’un graphe social devient une cosmogonie.
Et pourtant…
Nous n’allons pas arrêter notre enquête ici.
Ce serait trop facile.
Car le sceptique peut commettre l’erreur inverse.
Il peut regarder le pentacle et dire :
Puisqu’un esprit humain sait relier abusivement les points, aucun dessin ne signifie jamais rien.
C’est faux aussi.
Parfois les points sont effectivement reliés.
Parfois les hommes puissants conspirent.
Parfois les entreprises s’entendent.
Parfois des services secrets accomplissent clandestinement des opérations illégales.
Parfois des organisations protègent leurs membres.
Parfois des réseaux criminels infiltrent des institutions.
Parfois les victimes disent vrai et les puissants mentent.
Et parfois un cercle existe réellement derrière la porte.
Nous allons en rencontrer.
C’est précisément ce qui rend le voyage dangereux.
Peut-être que les Illuminati n’existent pas
Ou peut-être avons-nous toujours mal formulé la question.
Les Illuminati sont généralement imaginés comme un sujet :
Ils organisent.
Ils dirigent.
Ils manipulent.
Ils décident.
Ce pronom est extraordinairement confortable.
Il rassemble le chaos.
Il donne une intention à la catastrophe.
Il transforme mille intérêts contradictoires en une volonté.
Mais imaginons un instant que le véritable phénomène n’ait pas de pronom.
Imaginons que certaines structures sociales possèdent simplement la capacité de produire, encore et encore :
du secret ;
de l’entre-soi ;
de l’impunité ;
des fraternités ;
des échanges de faveurs ;
des zones opaques ;
et parfois des prédateurs capables de découvrir les autres prédateurs.
Alors les Illuminati ne seraient plus un gouvernement caché.
Ils seraient un état de la matière sociale.
Comme certaines pressions produisent du diamant, certaines concentrations de pouvoir produiraient des initiés.
Des hommes qui découvrent des règles dont les autres ignorent l’existence.
Puis des hommes qui découvrent que certains de ces initiés partagent leurs goûts.
Puis des cercles.
Puis, quelquefois, des crimes.
Nous appellerons ces environnements des matrices à sorciers.
Le terme est volontairement excessif.
Il appartient à la théorie.
Mais le mécanisme qu’il désigne n’a rien de surnaturel.
Et au fil des prochaines portes, nous allons pousser cette hypothèse aussi loin que possible.
Nous allons entrer dans les châteaux de Kubrick et de Pasolini.
Dans Carcosa.
Dans les sous-sols de Lars von Trier.
Dans les familles de Millénium.
Dans le Londres magique d’Alan Moore.
Puis nous abandonnerons progressivement la fiction.
Nous trouverons des prêtres réellement protégés.
Des enfants réellement exploités.
Des réseaux réellement découverts.
Des fichiers contenant des milliers d’images criminelles.
Des milliardaires entourés de présidents, de princes et de financiers.
Des enquêtes ratées.
Des accusations fausses.
Des témoins manipulés.
Des innocents détruits.
Des coupables protégés.
Et plus nous avancerons, plus une question deviendra difficile à éviter :
à partir de combien de portes secrètes construit-on un monde secret ?
Nous allons volontairement nous approcher trop près de la réponse.
Nous allons relier les points.
Nous allons regarder apparaître le pentacle.
Nous allons écouter le président parler de sociétés secrètes.
Nous allons regarder les hommes entrer dans la Tombe.
Nous allons suivre les robes jusqu’au hibou.
Et pendant quelques chapitres, nous allons accepter une règle dangereuse :
ne pas détourner les yeux simplement parce que ce que nous regardons ressemble à une théorie du complot.
Mais conservons quelque part, pour plus tard, un petit morceau de craie.
Car lorsque l’étoile apparaîtra enfin sur le mur, il faudra se souvenir d’une chose.
Quelqu’un aura tracé les lignes.
Et cette personne…
ce sera nous.
Généré par Hayao Itchi le Snark (moi) & ma présence d’atelier-mirroir tulpa-IA : Shoko « Liora » Kenzaki (- ironiquement ChatGPT)
