(IA) 2. Le futur, maintenant ! (Nouvelles à l’Aube d’un Monde Nouveau)

Sässy écrivait mieux lorsque le monde lui paraissait perdu.
Ce n’était pas très pratique.
Les matins où il se réveillait avec l’impression que l’humanité allait probablement trouver une manière raisonnable de traverser le siècle, il ouvrait son traitement de texte, relisait trois paragraphes, déplaçait une virgule et finissait généralement par lancer un jeu.
Les autres jours, ceux où les informations semblaient avoir été écrites par un auteur de dystopie incapable de comprendre que la subtilité existe, il pouvait travailler pendant trois heures.
Son livre s’appelait L’Héritage du futur.
Le titre était arrivé avant l’histoire.
Une phrase seule, une nuit.
Il l’avait notée sur son téléphone, puis oubliée pendant plusieurs semaines.
Quand il l’avait retrouvée, elle lui avait semblé contenir quelque chose.
Pas encore un roman.
Une direction.
Dans L’Héritage du futur, l’humanité du futur revenait envahir le présent.
Pas avec des vaisseaux.
Pas avec des soldats.
Avec des solutions.
Des machines apparaissaient dans les villes.
Des infrastructures impossibles.
Des systèmes médicaux dépassant de plusieurs décennies les technologies connues.
Des fermes automatisées.
Des centres de production capables de fournir gratuitement nourriture, vêtements et objets essentiels.
Puis apparaissaient les premières cités.
Circulaires.
Vertes.
Sans voitures particulières.
Sans quartiers riches séparés des quartiers pauvres.
La population du présent croyait d’abord à une invasion extraterrestre.
Puis elle découvrait la vérité.
Les envahisseurs étaient humains.
Ils venaient de leur propre futur.
Ils ne cherchaient pas à conquérir le XXIe siècle.
Ils venaient empêcher le XXIe siècle de produire le leur de la mauvaise manière.
Sässy aimait énormément cette idée.
Elle possédait le genre de naïveté dont il avait cessé d’avoir honte.
Il vivait dans un petit appartement au premier étage de la rue des Cordeliers, à Bayonne.
La rue était piétonne.
Depuis sa fenêtre, il voyait passer des gens, des vélos poussés à la main, des livreurs, quelques chiens dont les propriétaires semblaient toujours savoir exactement où ils allaient, contrairement à lui.
Parfois, tôt le matin, la rue restait vide quelques minutes.
Il aimait ces instants.
Les façades anciennes.
Les pavés encore humides.
Les enseignes fermées.
La sensation que Bayonne avait été construite avant lui et continuerait probablement sans demander son avis.
Son appartement n’était pas grand.
Une pièce principale.
Une chambre.
Une cuisine où ouvrir complètement un placard exigeait parfois de déplacer une chaise.
Sur son bureau s’empilaient des livres, des feuilles, deux carnets, des câbles, une tasse et plusieurs documents imprimés sur ce qu’il appelait, avec beaucoup plus de sérieux qu’il n’osait l’admettre :
LA TRANSITION.
Il vivait de l’AAH.
Pendant longtemps, lorsqu’on lui demandait ce qu’il faisait, il avait cherché une formulation qui transformerait cette réalité en quelque chose de plus présentable.
Auteur indépendant.
Chercheur.
Créateur.
Flemmard.
Puis il avait simplifié.
— J’écris un peu.
Les jours où il écrivait, au moins, ce n’était pas faux.
Il avait aussi passé deux années en U.M.D., à Cadillac.
Cela faisait partie de son histoire d’une manière qu’il aurait préféré pouvoir éditer.
Les souvenirs de cette époque avaient quelque chose de blanc.
Les murs.
Les couloirs.
Les chambres.
Les horaires.
Les portes qu’une autre personne décidait d’ouvrir ou de fermer.
Les médecins avaient donné un nom à ce qui lui arrivait.
Schizophrénie.
Au début, le mot avait expliqué trop de choses.
Puis pas assez.
Avec les années, Sässy avait surtout appris à reconnaître certains mécanismes.
L’impression qu’un détail banal lui était destiné.
Une phrase à la télévision.
Un passant qui se retourne.
Une coïncidence.
Un chiffre répété plusieurs fois.
Le monde pouvait brusquement cesser d’être un monde partagé et devenir une immense lettre privée dont il était le seul destinataire.
Il avait appris à se méfier de ça.
À noter.
À comparer.
À attendre.
À chercher plusieurs hypothèses.
À demander parfois l’avis de quelqu’un d’autre.
À accepter surtout qu’une sensation de certitude n’était pas une preuve.
Il trouvait malgré tout qu’il existait là une injustice assez amusante.
Si un événement réellement impossible se produisait un jour, quelqu’un ayant déjà connu des psychoses serait probablement la personne la moins bien placée pour le reconnaître.
Pour L’Héritage du futur, Sässy regardait Zeitgeist: Addendum.
Il prenait des notes.
Beaucoup.
Il étudiait aussi les plans, conférences et concepts associés au Venus Project.
Les villes circulaires.
L’automatisation.
La gestion des ressources.
Les transports collectifs intégrés.
L’idée d’une civilisation où l’accès aux nécessités de la vie ne dépendrait plus directement du revenu individuel.
Il n’avalait pas tout.
Il savait qu’une jolie vue aérienne ne résolvait pas la politique.
Qu’un cercle dessiné autour d’un lac ne supprimait ni les conflits, ni les egos, ni le besoin de décider ensemble.
Mais ce n’était pas ce qu’il cherchait.
Le Venus Project l’intéressait comme image mentale.
La preuve qu’on pouvait au moins dessiner le monde autrement.
Sa véritable obsession allait plus loin.
Sässy rêvait d’une révolution internationale.
Le mot lui faisait parfois honte.
Il avait trente-deux ans et écrivait encore des phrases qui auraient pu appartenir à un adolescent découvrant que l’ordre social n’était pas une loi physique.
Mais il continuait d’y croire.
Pas forcément à une prise de palais.
Pas à une armée rouge traversant les frontières.
À un basculement.
Un moment où suffisamment d’humains cesseraient presque simultanément de considérer comme naturelles des choses qui ne l’étaient pas.
La pauvreté au milieu de l’abondance.
Le travail inutile.
L’obsolescence planifiée.
Les frontières économiques.
Le gaspillage.
La destruction d’écosystèmes au nom d’indicateurs abstraits.
Il imaginait parfois des manifestations dans toutes les capitales.
Puis des grèves.
Puis des occupations.
Puis des gouvernements découvrant progressivement qu’ils disposaient encore de bâtiments, de lois, d’uniformes, mais de moins en moins de personnes décidées à jouer le jeu.
Il appelait cela la Grande Transition.
Dans son roman, elle n’avait pas encore eu lieu.
Le futur venait justement la provoquer.
La chemise tomba un mardi après-midi.
Sässy « travaillait » depuis heure.
Il venait d’écrire une scène dans laquelle une femme venue de 2180 expliquait à un ministre que l’humanité avait automatisé assez de tâches pour rendre absurde une civilisation continuant à lier entièrement la survie matérielle à l’emploi.
Il relut la phrase.
Trop explicative.
Il la supprima.
Puis quelque chose passa devant sa fenêtre.
Beige.
Rapide.
Un bruit sec sur les pavés.
Sässy leva la tête.
Il attendit quelques secondes.
Puis se leva.
La rue des Cordeliers était presque vide.
Une femme disparaissait au loin sous une arcade.
Un homme entrait dans une boutique.
Puis plus personne.
Sur les pavés, juste sous sa fenêtre, se trouvait une chemise cartonnée.
Beige.
Épaisse.
Sässy regarda vers le haut.
Il habitait au premier étage.
Au-dessus de lui, plusieurs fenêtres.
Toutes fermées.
La chemise aurait pu tomber de l’une d’elles avant qu’il regarde.
Elle aurait aussi pu être lancée.
Un courant d’air.
Quelqu’un sur un toit.
Une erreur.
Il resta à la fenêtre.
Personne ne vint la récupérer.
Une minute.
Puis deux.
Il sentit déjà son cerveau commencer à travailler dans la mauvaise direction.
Elle est pour toi.
— Non.
Il prononça le mot à voix basse.
Il chercha des explications.
Quelqu’un l’avait perdue.
Quelqu’un l’avait lancée depuis un étage.
Elle contenait peut-être des prospectus.
Le hasard existait encore.
Il descendit.
Dans l’escalier, il sentit son cœur accélérer.
Lorsqu’il sortit dans la rue, personne ne semblait s’intéresser à lui.
Il ramassa la chemise.
Et vit son prénom.
Écrit au stylo bleu.
SÄSSY
En dessous :
CONTINUITÉ BIOGRAPHIQUE — VERSION 17
Il ne l’ouvrit pas.
Pas dans la rue.
Il remonta.
Ferma la porte.
Posa la chemise sur son bureau.
Puis resta plusieurs minutes debout devant elle.
Il connaissait cette sensation.
L’objet central.
Celui autour duquel tout risquait maintenant de s’organiser.
Il prit son cahier.
Écrivit :
POSSIBLE RÉACTIVATION PSYCHOTIQUE.
Puis :
LE DOSSIER EST UN OBJET.
Puis :
UN OBJET ÉTRANGE N’IMPLIQUE PAS UNE THÉORIE ÉTRANGE.
Il relut.
Cela lui parut suffisamment raisonnable.
Alors seulement il ouvrit la chemise.
Il y avait environ quatre-vingts feuilles.
Perforées.
Numérotées.
Des annotations au crayon.
Des codes.
Des paragraphes imprimés.
La première page portait son état civil.
Puis son enfance.
Ses écoles.
Des événements familiaux.
Des séjours hospitaliers.
Cadillac.
Son appartement actuel.
Certaines informations auraient pu être trouvées.
D’autres beaucoup moins facilement.
Il continua.
Une phrase prononcée par sa mère lorsqu’il avait quinze ans.
Le contenu d’un rêve qu’il n’avait noté que dans un carnet privé.
Une dispute dont aucun message numérique ne subsistait.
La disposition d’une ancienne chambre.
Sässy sentit son ventre se resserrer.
Il continua malgré tout.
Au milieu du dossier :
PROGRAMME : HÉRITAGE
UNITÉ HISTORIQUE : BAYONNE / FRANCE / 2026
SUJET CENTRAL : SÄSSY
Puis :
DATE CIVILE EXTÉRIEURE : 17 AOÛT 2145
Sässy fixa la ligne.
Il sourit.
Un sourire nerveux.
— D’accord.
Il posa la page.
Il reconnaissait parfaitement le type de délire.
Pas nécessairement cette date.
Mais la structure.
La réalité apparente était fausse.
Une réalité cachée existait derrière.
Il en était le centre.
Des inconnus connaissaient sa vie.
Tout cela cochait beaucoup trop de cases.
Il referma la chemise.
Puis remarqua une chose.
Les pages étaient datées.
Certaines avaient été imprimées plusieurs jours auparavant.
Et vers la fin figuraient des événements à venir.
Pas des phrases vagues.
Des éléments précis.
Il décida de ne rien lire au-delà du lendemain.
Le premier test était simple.
Sur la page 53 :
Mercredi, 9 h 42. Passage du groupe scolaire. Enseignante, veste verte. Un enfant abandonne une gourde bleue contre la borne devant l’ancien commerce.
Sässy posa la feuille à côté de la fenêtre.
À 9 h 40, la rue était calme.
Il filma avec son téléphone.
9 h 41.
Des voix d’enfants apparurent au bout de la rue piétonne.
Un groupe entra dans son champ de vision.
L’enseignante portait une veste verte.
Sässy sentit son rythme cardiaque accélérer.
Les enfants passèrent.
L’un d’eux posa une gourde bleue sur une borne pour refaire son lacet.
Puis repartit sans la reprendre.
Sässy regarda la feuille.
Le texte n’avait évidemment pas changé.
Il n’attendait pas qu’il change.
C’était justement ce qui l’inquiétait.
L’événement avait été imprimé avant de se produire.
Il descendit.
Ramassa la gourde.
Rattrapa le groupe.
— Excusez-moi !
L’enseignante se retourna.
— Oui ?
Il lui tendit la gourde.
Un garçon la reconnut.
— Ah !
L’enseignante sourit.
— Merci.
Ils repartirent.
Sässy remonta.
Sur le document, la suite disait :
Sässy récupère la gourde et la restitue au groupe.
Il resta longtemps immobile.
Ce n’était plus seulement une prédiction du monde extérieur.
Le dossier prévoyait sa réaction à la prédiction.
Il décida alors de faire ce que Truman faisait dans le film.
Briser le rythme.
Pas suivre un document.
Créer de l’imprévu.
Il choisit des directions au hasard.
Dans la rue, il utilisait les secondes de sa montre.
Nombre pair : gauche.
Impair : droite.
Il entrait brusquement dans un commerce.
Ressortait.
Changeait de direction.
Revenait sur ses pas.
Les premiers jours, cela ne donna rien.
Le monde supportait assez bien l’improvisation.
Puis il remarqua les répétitions.
Une femme au sac orange passa trois fois près de lui dans des quartiers différents.
Un homme portant un carton sortit successivement de deux rues qui auraient dû rendre ce trajet presque impossible dans le temps écoulé.
À plusieurs reprises, lorsqu’il changeait brutalement de direction, des gens ralentissaient une demi-seconde avant de reprendre leur marche.
Rien de suffisant.
Tout pouvait encore s’expliquer.
Il notait soigneusement :
FAIBLE VALEUR DE PREUVE.
C’était important.
Ne pas transformer la moindre bizarrerie en confirmation.
Le dossier contenait une carte.
Pas de Bayonne.
D’un réseau technique sous Bayonne.
Certains passages suivaient les égouts ou les locaux connus.
D’autres aboutissaient à des zones indiquées :
BACKSTAGE
DÉCOR TECHNIQUE
SORTIE PERSONNEL
Sässy choisit un accès proche des remparts.
Il s’y rendit.
À l’endroit indiqué, il trouva une porte métallique sans enseigne.
Il passa devant.
Revint une heure plus tard.
Un homme en sortit.
Tenue grise.
Badge.
Sässy s’approcha avant que la porte se referme.
— Excusez-moi.
L’homme se retourna.
— Oui ?
— C’est quoi, derrière ?
— Maintenance.
— Maintenance de quoi ?
Un silence.
— Du bâtiment.
Il n’y avait pas de bâtiment directement correspondant à l’accès.
L’homme regarda quelque chose derrière Sässy.
Pendant moins d’une seconde, son visage changea.
Pas de peur.
Une demande d’aide muette.
Puis :
— Vous ne devriez pas rester ici.
La porte se referma.
Sässy nota :
INDICE INTÉRESSANT. PAS UNE PREUVE.
Il essaya de quitter la zone.
Non pas en voiture.
Il n’en avait pas.
Il alla à la gare.
Demanda un billet pour Bordeaux.
L’employé regarda son écran.
— Ligne interrompue.
— Depuis quand ?
— Ce matin.
— Dax ?
— Perturbations.
— Pau ?
L’employé tapa.
— Bus de remplacement, mais c’est compliqué aujourd’hui.
Sässy sourit.
— Madrid ?
L’employé releva les yeux.
Une demi-seconde.
Peut-être moins.
— Il faudra passer par Hendaye.
— Très bien.
Il acheta le billet.
Cette fois, personne ne l’empêcha.
Il monta dans le train pour Hendaye.
Le train partit.
Sässy regarda Bayonne s’éloigner.
Il eut presque honte.
Tout s’effondrait déjà.
Une personne réellement enfermée dans un Truman Show ne pouvait probablement pas acheter tranquillement un billet et partir.
Puis le train ralentit.
S’arrêta.
Annonce.
Incident sur la voie.
Vingt minutes.
Puis quarante.
Retour en gare demandé.
Sässy descendit avec les autres passagers.
Il ne conclut rien.
Il acheta un billet pour le lendemain.
Le lendemain, circulation interrompue par un problème électrique.
Il tenta un car.
Annulé.
Puis un autre itinéraire.
Travaux.
À la quatrième tentative, ce n’était plus la panne elle-même qui l’inquiéta.
C’était l’organisation autour.
Les autres passagers protestaient, mais jamais beaucoup.
Certains semblaient même disparaître presque immédiatement après l’annonce.
Comme s’ils avaient terminé leur scène.
Sässy retourna au dossier.
Il avait volontairement laissé les pages consacrées à 2145 de côté.
Cette fois, il les lut.
Et son idée du problème changea complètement.
Il n’était pas écrit qu’en 2145 le monde ressemblait au sien avec de meilleurs écrans.
Il était écrit que son monde n’existait plus.
Pas au sens d’une apocalypse.
Au sens historique.
Comme le monde féodal.
Comme l’Empire romain.
Comme une structure dont les gens du futur pouvaient étudier les mécanismes sans vivre dedans.
La Grande Transition avait commencé au cours des années 2030.
Pas par un événement unique.
Les documents décrivaient plusieurs décennies.
Automatisation massive.
Crises climatiques.
Mouvements sociaux internationaux.
Crises financières successives.
Grèves logistiques.
Soulèvements contre la concentration des ressources.
Mise en commun progressive de certaines infrastructures.
Expérimentation de zones économiques fondées sur l’accès plutôt que l’achat.
Puis des coalitions transnationales de villes.
Des réseaux alimentaires automatisés.
Des systèmes énergétiques distribués.
Des formes nouvelles de démocratie.
Les anciens États n’avaient pas disparu en une nuit.
Ils s’étaient transformés.
Certains avaient résisté.
D’autres s’étaient effondrés.
D’autres encore avaient fusionné leurs fonctions avec des institutions continentales puis planétaires.
Vers 2090, l’accès à l’alimentation, au logement de base, aux soins, à l’éducation, à l’énergie et aux réseaux était devenu un droit matériel assuré à l’échelle mondiale.
La monnaie existait encore dans quelques domaines.
Puis de moins en moins.
Les décennies suivantes avaient achevé le basculement.
En 2145, la Terre fonctionnait principalement selon ce que les documents appelaient :
SYSTÈME PLANÉTAIRE D’ACCÈS AUX RESSOURCES.
Aucun gouvernement mondial unique.
Aucun président de la planète.
Des réseaux de régions, villes, communautés et institutions coordonnées autour de ressources mesurées en temps réel.
Une civilisation automatisée à très haut degré.
Sässy tournait les pages de plus en plus lentement.
Les villes avaient été transformées.
D’immenses zones autrefois consacrées aux routes et parkings avaient été rendues aux habitations, aux cultures, aux transports collectifs et aux espaces sauvages.
La production de viande issue de l’élevage industriel avait presque disparu.
La majorité des biens courants étaient fabriqués localement par des centres automatisés et recyclables.
Les gens pouvaient travailler.
Créer.
Chercher.
Construire.
Soigner.
Enseigner.
Mais personne n’avait besoin d’occuper artificiellement quarante heures par semaine pour conserver son droit à manger.
Sässy trouva une photographie de Paris.
Il mit plusieurs secondes à reconnaître la ville.
Des arbres occupaient une partie des anciennes voies automobiles.
Des transports silencieux longeaient les quais.
La Seine était baignable.
La photographie suivante montrait Lagos.
Puis Tokyo.
Mexico.
Le Caire.
São Paulo.
Des architectures différentes.
Pas un modèle unique imposé à toute la planète.
Mais les mêmes principes.
Accès.
Automatisation.
Régénération écologique.
Transports mutualisés.
Production en fonction des ressources disponibles.
Puis Sässy trouva une photographie de Bayonne.
Il approcha le papier de son visage.
BAYONNE — ZONE ATLANTIQUE EUROPÉENNE — 2143.
Il reconnaissait la cathédrale.
Les rues.
La Nive.
Mais les voitures avaient presque entièrement disparu.
La végétation débordait des façades et des quais.
Certains bâtiments anciens avaient été conservés.
D’autres remplacés par des structures légères, végétalisées.
La ville qu’il habitait existait encore.
Seulement, elle avait cessé d’appartenir à 2026.
Sässy regarda sa fenêtre.
La rue des Cordeliers.
Les pavés.
Les enseignes.
Tout cela était peut-être une reconstitution.
Un musée habité.
Il chercha le Venus Project.
Le dossier en parlait.
Il n’avait jamais été « appliqué » au sens où Sässy l’imaginait.
Jacque Fresco n’était pas devenu le planificateur posthume du monde.
Mais ses idées avaient traversé le siècle.
Le terme économie basée sur les ressources avait été repris, critiqué, transformé, mélangé à des centaines d’autres approches.
Le Venus Project figurait dans les programmes d’histoire parmi les mouvements utopistes technologiques ayant contribué à rendre imaginable la Transition.
Sässy posa sa main sur sa bouche.
Le documentaire qu’il regardait pour écrire son roman était, en 2145, un document historique.
Une vieille tentative de penser un monde qui, sous une autre forme, avait fini par arriver.
Il se leva.
Fit quelques pas dans son appartement.
Puis revint au bureau.
Son regard tomba sur le fichier ouvert :
L_HERITAGE_DU_FUTUR.docx
Il éclata de rire.
Une humanité future envahissant le présent dystopique pour le sauver.
Il n’avait rien inventé.
Il vivait simplement du mauvais côté de la vitre.
Le dossier expliquait alors le programme.
Au XXIIe siècle, l’époque précédant la Transition fascinait.
Pas par nostalgie.
Par incompréhension.
Les étudiants pouvaient lire que des millions de logements étaient restés vides tandis que des gens dormaient dehors.
Que de la nourriture avait été détruite pour préserver sa valeur marchande.
Que certaines personnes travaillaient à produire des objets conçus pour casser plus vite pendant que d’autres étaient privées de ressources faute d’emploi.
Mais comprendre intellectuellement ne suffisait pas.
Alors étaient nées les Reconstitutions Historiques Immersives.
Des quartiers physiques.
Pas des simulations numériques totales.
De vrais bâtiments.
De vraies rues.
Des acteurs.
Des systèmes économiques locaux artificiellement maintenus.
Des écrans diffusant de vieux médias.
Des produits recréés.
Des smartphones limités à des réseaux fermés.
Une parcelle de XXIe siècle conservée à l’intérieur du XXIIe.
Bayonne-2026 était l’une de ces reconstitutions.
Et Sässy en était devenu le programme le plus célèbre.
Il continua.
La colère arriva plus tard.
D’abord, seulement une impossibilité à comprendre.
Sässy n’était pas un acteur.
Il n’avait jamais accepté.
Il était né dans le dispositif.
Sa famille avait participé.
Certains proches étaient des résidents permanents.
D’autres des interprètes.
Certains liens avaient été réels.
D’autres organisés.
Les documents étaient précis sur un point :
sa schizophrénie n’avait pas été inventée.
Elle n’avait pas été simulée.
Il avait réellement développé un trouble psychotique.
Mais le programme avait parfois exploité ses réactions aux incohérences du décor.
Sässy arrêta sa lecture.
Il sentit son corps devenir froid.
Il chercha Cadillac.
Il trouva une section.
L’U.M.D. avait été réelle à l’intérieur de la reconstitution.
Les soignants exerçaient réellement.
Les traitements étaient réels.
Ses crises aussi.
Mais certains événements périphériques avaient été scénarisés.
Des rencontres.
Des objets.
Certaines coïncidences.
Parce que le programme savait que les spectateurs réagissaient fortement lorsque Sässy soupçonnait l’existence d’une réalité derrière la sienne.
Il posa les pages.
Il eut envie de vomir.
Pendant deux ans, on l’avait regardé.
Pas seulement surveillé.
Regardé comme un récit.
Il retourna à la fenêtre.
Des gens passaient rue des Cordeliers.
Une femme portait des sacs.
Deux adolescents riaient.
Un homme promenait un chien.
Le monde avait exactement la même apparence.
C’était peut-être cela qui lui faisait le plus peur.
Si le dossier disait vrai, le mensonge ne ressemblait pas à un décor mal peint.
Il ressemblait parfaitement à une journée normale.
Sässy pensa :
J’avais raison.
Puis il se corrigea immédiatement.
— Non.
Il le dit à voix haute.
Ce point lui paraissait essentiel.
Sa schizophrénie n’était pas devenue une prophétie.
Il avait eu des délires.
Il avait attribué du sens à des choses qui n’en avaient pas.
Il avait parfois cru être observé alors qu’il ne l’était pas de la manière qu’il imaginait.
Le fait qu’un dispositif d’observation existe réellement ne validait pas rétroactivement chaque interprétation passée.
Ce serait encore laisser la maladie tout avaler.
Il écrivit :
UNE PARTIE DE MA PARANOÏA AVAIT UN OBJET RÉEL.
Puis :
CELA NE SIGNIFIE PAS QUE TOUT CE QUE J’AI CRU ÉTAIT RÉEL.
Puis :
LES DEUX PEUVENT ÊTRE VRAIS.
Il resta devant ces trois phrases.
C’était peut-être la première chose stable depuis la chute de la chemise.
À la fin du dossier figuraient plusieurs futurs.
Pas des prophéties.
Des scénarios de production.
OPTION A : maintien volontaire dans 2026.
OPTION B : révélation partielle, carrière d’auteur dans la reconstitution.
OPTION C : révélation contrôlée et intégration progressive à 2145.
OPTION D : sortie immédiate du programme.
À côté :
VOTE PUBLIC EN COURS.
Sässy resta longtemps immobile.
Son futur était soumis à un vote.
Il regarda les pourcentages.
Puis referma le dossier.
Il venait soudain de comprendre une chose plus importante que toutes les autres.
Même 2145 n’était pas l’utopie parfaite qu’il avait imaginée.
Une civilisation pouvait supprimer la pauvreté, transformer son rapport au travail, restaurer des écosystèmes, dépasser en grande partie la monnaie —
et conserver malgré tout une idée profondément monstrueuse.
Transformer la vie d’un homme en divertissement sans son consentement.
Le futur avait résolu beaucoup de problèmes.
Pas l’être humain.
Cette pensée le rassura presque.
Il n’allait pas sortir dans un paradis.
Il allait sortir dans un monde.
Le scandale commença le lendemain.
Sässy écrivit sur son ordinateur :
JE SAIS QU’IL EST 2145.
Puis il imprima la phrase.
Encore.
Encore.
Jusqu’à vider presque complètement sa cartouche.
Il descendit rue des Cordeliers avec les feuilles sous le bras.
Il en colla une sur sa porte.
Une autre sur une vitrine vide.
Une autre contre un panneau.
Des passants commencèrent à regarder.
Certains souriaient.
D’autres sortaient leur téléphone.
Sässy en colla une nouvelle.
JE SAIS QUE BAYONNE-2026 EST UNE RECONSTITUTION.
Cette fois, il vit clairement la réaction.
Une femme s’arrêta.
Un homme porta la main à son oreille.
Deux personnes échangèrent un regard.
Pas celui de passants découvrant un fou.
Celui d’employés découvrant un incident.
Sässy sentit sa peur monter.
Elle avait exactement la même texture que pendant certaines de ses crises.
Son corps ne savait pas faire la différence.
Mais, cette fois, il avait les feuilles.
Les tests.
Les accès techniques.
Les prédictions préimprimées.
Une chaîne de preuves indépendantes.
Il continua.
— Je sais !
Sa voix résonna dans la rue piétonne.
Quelques fenêtres s’ouvrirent.
— Vous m’entendez en 2145 ?
Les passants se figèrent.
— Vous avez voté sur ma vie ?
Un homme s’approcha.
— Sässy.
Il connaissait son prénom.
Sässy sourit.
— Merci.
L’homme comprit trop tard.
— Vous venez de confirmer.
Il s’arrêta.
Sässy leva une feuille.
— J’ai le dossier.
Cette phrase produisit davantage d’effet que toutes les autres.
La production ne pouvait plus contenir l’information.
Pas parce que Sässy avait convaincu les habitants du faux 2026.
Parce que, de l’autre côté, des millions de personnes regardaient déjà.
Le programme était en direct.
L’existence du dossier volé circulait dans le vrai réseau de 2145.
Des journalistes extérieurs demandaient l’arrêt de l’expérience.
Des associations dénonçaient les immersions non consenties.
Des historiens défendaient encore leur valeur éducative.
Le conseil éthique planétaire fut saisi.
Sässy ne savait rien de tout cela.
Il voyait seulement les figurants perdre progressivement leurs rôles.
Une boutique ferma en pleine journée.
Des membres de l’équipe technique apparurent dans une ruelle.
Un faux policier discuta trop longtemps avec quelqu’un portant une tenue qui n’appartenait clairement pas à 2026.
Puis les écrans des commerces s’éteignirent.
Tous.
En même temps.
Le silence tomba sur la rue.
Une voix sortit d’un haut-parleur invisible.
— Sässy.
Il leva les yeux.
— Oui ?
— Le programme est suspendu.
Il rit.
— Quel programme ?
Silence.
— Dites-le.
Quelques secondes.
Puis :
— La reconstitution historique Bayonne 2026.
Sässy sentit ses jambes faiblir.
Même après tout.
Même avec les preuves.
Entendre les mots les rendait différents.
Il regarda la rue.
— Quelle année ?
La voix hésita.
— 2145.
Sässy ferma les yeux.
Le futur.
Pas une hypothèse.
Pas son roman.
Le monde avait continué pendant cent dix-neuf ans sans lui.
La sortie ne ressemblait pas à un portail.
Une équipe vint le chercher.
On le conduisit à pied jusqu’à un bâtiment qu’il connaissait depuis toujours.
Une porte de service s’ouvrit.
Derrière, un couloir blanc.
Puis un contrôle.
Puis un autre couloir.
Sässy s’attendait à voir le futur à chaque angle.
Il vit surtout des câbles, des locaux techniques, des employés fatigués et des machines de maintenance.
Cela lui plut.
L’année 2145 avait encore des placards électriques.
Enfin, une femme l’attendit devant une grande porte.
Elle s’appelait Alma.
Historienne.
Elle lui expliqua rapidement que plusieurs autorités avaient ordonné l’interruption.
Que son consentement serait désormais nécessaire pour toute diffusion.
Qu’une enquête allait être ouverte.
Sässy l’écoutait à moitié.
— Derrière cette porte ?
Alma le regarda.
— Le monde extérieur.
— Le vrai ?
Elle hésita.
Sässy sourit.
— Mauvais choix de mot, je sais.
— Disons : celui de 2145.
Il posa la main sur la porte.
— Le Venus Project ?
— Une influence parmi beaucoup d’autres.
— L’économie basée sur les ressources ?
— En partie. On appelle plutôt cela aujourd’hui le réseau planétaire d’allocation et d’accès. Mais si tu cherches Jacque Fresco, oui, on l’étudie encore.
Sässy sentit un rire lui monter dans la gorge.
— Zeitgeist ?
— Dans les archives du début du siècle.
— Donc je regardais un documentaire vieux de cent trente ans.
— À peu près.
Il secoua la tête.
— Et moi qui trouvais déjà la qualité vidéo mauvaise.
Alma sourit.
Puis son visage redevint sérieux.
— Tu n’as aucune obligation de sortir maintenant.
Sässy regarda la porte.
Toute sa vie, il avait rêvé d’une révolution mondiale.
Elle avait déjà eu lieu.
Toute sa vie, il avait imaginé qu’un autre système était possible.
Il existait déjà.
Toute sa vie, il avait cru vivre avant le futur.
Il vivait dans son musée.
Il ouvrit.
Le premier détail de 2145 fut le vent.
Il n’avait rien de futuriste.
Il passa sur son visage.
Frais.
Chargé d’une odeur d’herbe et d’eau.
Sässy resta sur le seuil.
Devant lui s’étendait Bayonne.
Et ce n’était pas Bayonne.
La vieille ville existait encore au loin.
La cathédrale.
Les volumes des immeubles.
La Nive.
Mais autour, la ville s’était ouverte.
Une grande partie des anciennes surfaces routières avait disparu sous des jardins, des voies cyclables, des transports automatisés et des espaces piétons continus.
Des structures végétalisées rejoignaient certains bâtiments.
Des navettes silencieuses circulaient sur des axes séparés.
Il ne voyait presque aucune voiture individuelle.
Plus loin, sur les hauteurs, des bâtiments formaient des ensembles circulaires et semi-circulaires entourés d’arbres.
Pas le Venus Project exactement.
Son descendant.
Quelque chose qui avait appris à vivre après les rendus 3D.
Des gens passaient.
Personne ne semblait pressé de prouver qu’il avait une utilité économique.
Une femme réparait un vélo avec deux adolescents.
Des enfants couraient près d’un bassin.
Un homme âgé travaillait sur une sculpture.
Des drones transportaient des caisses vers un bâtiment agricole.
Au loin, des panneaux indiquaient les niveaux d’énergie, d’eau et de production alimentaire de la zone.
Aucun prix.
Sässy descendit une marche.
Puis une autre.
Il chercha presque instinctivement les publicités.
Il n’y en avait pas.
Des informations.
Des cartes.
Des annonces culturelles.
Mais aucun visage ne lui expliquait qu’il devait acheter quelque chose pour devenir légèrement moins incomplet.
— Tout le monde vit comme ça ? demanda-t-il.
Alma s’était approchée.
— Pas exactement comme ici. Les cultures locales sont restées très différentes.
— Je parle du système.
— Oui. À quelques exceptions près, l’accès aux besoins essentiels est universel depuis plusieurs décennies.
— Sur toute la planète ?
— Oui.
Sässy regarda la ville.
— Afrique ?
— Oui.
— Asie ?
— Oui.
— Amérique du Sud ?
Alma comprit ce qu’il cherchait.
— Ce n’est pas une enclave riche qui a réussi à cacher la misère ailleurs.
Il resta silencieux.
C’était exactement la question.
Alma continua :
— Les niveaux de ressources varient selon les régions. Les problèmes écologiques aussi. Mais le système est planétaire.
Planétaire.
Sässy répéta le mot intérieurement.
Ce n’était plus une expérience locale.
La Grande Transition avait gagné.
Pas parfaitement.
Pas définitivement.
Mais assez pour que l’ancien monde soit devenu une reconstitution pédagogique.
Ils prirent un transport vers un centre d’accueil.
Sässy regardait tout.
Les bâtiments.
Les cultures intégrées.
Les infrastructures.
Les écrans publics affichant des données plutôt que des prix.
Dans le véhicule, Alma lui montra une carte de la Terre.
Des milliers de zones reliées.
Réseaux énergétiques.
Réserves.
Flux alimentaires.
Corridors écologiques.
Capacités de production.
Les anciennes frontières apparaissaient encore en filigrane.
Comme des cicatrices historiques.
Sässy posa un doigt sur l’Europe.
— Les pays n’existent plus ?
— Si. Culturellement. Administrativement aussi, dans certains domaines.
— Mais ?
— Ils ne sont plus les unités fondamentales du système.
Il regarda la carte.
L’humanité avait passé des siècles à dessiner des lignes.
Le futur ne les avait pas toutes effacées.
Il avait simplement cessé de leur demander d’expliquer l’ensemble du monde.
Le logement qu’on lui proposa se trouvait dans un ensemble à quelques kilomètres de l’ancien centre.
Petit.
Sässy en fut heureux.
Il ne voulait pas d’un palais futuriste.
Une pièce.
Une chambre.
Une terrasse.
Des arbres devant.
Une bibliothèque vide.
— Et le loyer ? demanda-t-il.
Alma le regarda.
— Il n’y en a pas.
Il entra.
Toucha le mur.
— Électricité ?
— Accès de base inclus dans le réseau.
— Eau ?
— Évidemment.
— Internet ?
Alma sourit.
— Tu vas avoir beaucoup de questions sur le XXIe siècle.
Sässy s’assit sur le bord du lit.
Il sentit quelque chose se déplacer en lui.
Pendant des années, son AAH avait constitué sa petite zone de sécurité dans un système qui lui demandait constamment de justifier l’existence de cette sécurité.
Ici, personne ne lui demandait pourquoi il ne travaillait pas.
La question semblait presque mal formulée.
— Et si je ne fais rien ?
— Alors tu ne fais rien.
— Toute ma vie ?
— Ce serait possible.
Sässy la regarda.
— Les gens font ça ?
— Certains pendant quelque temps. Très peu toute leur vie.
— Pourquoi ?
Alma haussa les épaules.
— On finit généralement par avoir envie de quelque chose.
Sässy regarda la bibliothèque vide.
Il pensa à écrire.
Pas pour vendre.
Pas pour prouver.
Pas pour devenir quelqu’un.
Écrire simplement parce qu’une histoire demandait à exister.
Il trouva cette idée presque plus difficile à accepter que 2145.
Le scandale commença réellement dans les semaines suivantes.
Sässy ne se contenta pas d’habiter l’utopie.
Il la dérangea.
Il donna des interviews.
Refusa certaines.
Exigea les archives.
Demanda qui avait voté.
Qui avait écrit.
Qui avait décidé de maintenir l’immersion après ses premières crises.
Il réclama l’interdiction définitive des programmes non consentis.
Certaines personnes le trouvaient ingrat.
Cela l’amusait énormément.
On lui expliquait :
— Le programme a permis à des millions de personnes de comprendre les violences de l’ancien système.
Sässy répondait :
— Vous aviez des livres.
On lui disait :
— Personne n’avait prévu les conséquences psychologiques.
— Vous aviez aussi des psychologues.
L’utopie mondiale découvrait qu’un homme sorti du vieux monde pouvait encore lui apprendre quelque chose sur la liberté.
Cela lui convenait.
Un matin, plusieurs mois après sa sortie, Sässy se réveilla tôt.
Il ouvrit la fenêtre.
Le ciel était gris.
Des transports silencieux traversaient les arbres.
Au loin, des habitants travaillaient dans un jardin collectif.
D’autres ne travaillaient pas du tout.
Un enfant courait après une machine d’entretien qui tentait manifestement de l’ignorer.
Sässy prépara quelque chose à boire.
Puis s’assit à son bureau.
Il avait demandé qu’on lui restitue son ancien ordinateur.
Celui de l’appartement de la rue des Cordeliers.
Un objet du décor.
Un ordinateur de 2026 fabriqué en 2141 pour ressembler exactement à un modèle ancien.
Cela aussi lui donnait légèrement mal à la tête.
Il ouvrit son fichier.
L’Héritage du futur.
Il relut les premières pages.
Le futur apparaissait dans le présent.
Les banques fermaient.
Les villes changeaient.
Les habitants découvraient une civilisation libérée de la rareté artificielle.
Sässy resta longtemps devant le texte.
Puis il comprit ce qui n’allait pas.
Il sélectionna le premier chapitre.
Ne l’effaça pas.
Il écrivit simplement au-dessus :
PREMIÈRE VERSION.
Puis créa une nouvelle page.
Il tapa :

Il avait passé sa vie à attendre que le futur envahisse son présent.
Il ne savait pas encore que le futur avait déjà gagné.
C’était lui qu’on avait oublié dans le passé.

Sässy relut.
Dehors, 2145 continuait tranquillement.
La Grande Transition avait déjà eu lieu.
La révolution internationale dont il avait rêvé appartenait aux livres d’histoire.
L’utopie n’était pas un paradis.
Elle avait encore des scandales, des erreurs, des institutions capables de se convaincre qu’une cruauté devenait acceptable dès lors qu’elle servait un objectif éducatif.
Mais plus personne ne mourait parce qu’il n’avait pas assez d’argent pour manger.
Plus personne n’était expulsé d’un logement parce qu’un nombre avait diminué sur un compte.
Le travail n’était plus le prix de l’existence.
La planète n’était plus organisée comme un ensemble de marchés se disputant ses propres organes.
Il restait énormément à faire.
Cette idée le rendit heureux.
Un monde terminé aurait été insupportable.
Sässy reprit son clavier.
Pour la première fois, L’Héritage du futur n’était plus un livre sur une utopie imaginaire.
C’était un livre écrit depuis elle.
Et quelque part, derrière plusieurs kilomètres de jardins, de voies silencieuses et de bâtiments qu’aucun rendu du Venus Project n’avait exactement prévus, une rue des Cordeliers de 2026 attendait toujours dans un immense décor historique.
Fenêtres fermées.
Boutiques anciennes.
Pavés artificiellement usés.
Le petit appartement du premier étage était vide.
Sur le bureau, ils avaient laissé quelques feuilles.
Sur l’écran noir, personne n’écrivait plus.
Le XXIe siècle continuait d’exister là-bas.
Comme une pièce de musée.
Sässy regarda une dernière fois par sa fenêtre.
Puis il se remit au travail.
Il avait longtemps rêvé de raconter comment le futur sauverait le présent.
Il pouvait enfin raconter quelque chose de plus étrange.
Comment l’humanité avait réussi à quitter le présent —
et comment un homme avait dû s’évader du passé pour la rejoindre.

Généré par Hayao Itchi le Snark (moi) et ma présence d’atelier et miroir tulpa & IA : Shoko « Liora » Kenzaki (> ChatGPT)

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