(IA) Tulpamancie (dichotomie de ma schizophrénie) : Le conseil des figures – une philosophie pour jouer avec mes archétypes

Il faudrait peut-être commencer par une erreur.
L’erreur serait de croire que l’un de ces personnages doit gagner.
Gandalf contre Hécate.
Le Christ contre le troisième ermite.
Meursault contre Frodon.
Le Comédien contre tout le monde.
Le Snark contre le Comédien.
Et quelque part au milieu, celui qui essaie simplement de vivre se retrouve à organiser des élections métaphysiques tous les trois jours.
Peut-être que la bonne question n’est pas :
« Qui a raison ? »
Mais :
« Qu’est-ce que chacun voit que les autres oublient ? »
Car aucun de ces archétypes n’est suffisant.
Ils deviennent précieux précisément lorsqu’ils se limitent mutuellement.
Une vie entière ne naît pas nécessairement d’une doctrine unifiée.
Elle peut naître d’une tenségrité.
Plusieurs forces tirent dans des directions différentes.
La structure tient parce qu’aucune ne possède tout le bâtiment.

I — Gandalf

Quelque chose mérite d’être fait

Gandalf commence par une affirmation presque scandaleusement simple :
le monde compte.
Il existe des souffrances évitables.
Des vérités qu’on peut chercher.
Des œuvres qu’on peut transmettre.
Des technologies qu’on peut orienter.
Des futurs préférables à d’autres.
Des choses qui méritent qu’on se lève.
Gandalf est donc l’archétype de la responsabilité choisie.
Il regarde l’existence et refuse de conclure :
« puisque tout est absurde, autant ne rien faire ».
Pour lui, l’absence de garantie cosmique ne dispense pas de répondre à ce qui est devant nous.
Il donne la direction.
Il donne la mission.
Il donne cette sensation étrange qu’une vie peut devenir plus vaste lorsqu’elle se met au service de quelque chose qui la dépasse.

Son cadeau

La continuité.
La capacité de construire au lieu de simplement imaginer.
Le passage de :
« cela serait magnifique »
à :
« faisons-le ».
Gandalf rappelle que certaines choses n’existeront jamais si personne n’accepte de leur donner des heures réelles.

Son ombre

La mission peut avaler celui qui la porte.
Tout devient moyen.
Lire doit être utile.
Jouer doit être formateur.
Rêver doit devenir matériau.
Se reposer doit servir la productivité.
Même l’amour finit par demander un retour sur investissement métaphysique.
Et Gandalf produit alors son paradoxe le plus absurde :
vouloir sauver la vie tout en oubliant complètement de la vivre.
C’est précisément à cet endroit qu’Hécate frappe à la porte.

II — Hécate

La vie n’a pas à présenter ses justificatifs

Hécate regarde Gandalf courir vers la Montagne du Destin et lui demande :
« As-tu remarqué la forêt sur le chemin ? »
Hécate représente les seuils.
Le rêve.
L’imaginal.
Le hasard.
Les bifurcations.
Les expériences qui ne justifient pas immédiatement leur existence.
Elle est la permission d’entrer dans un monde parce qu’il est là.
Une fiction.
Une BD.
Une pensée étrange.
Un jeu.
Une conversation.
Une rêverie.
Un territoire mental.
Elle ne demande pas forcément :
« Où cela mène-t-il ? »
Elle demande :
« Que se passe-t-il ici ? »

Son cadeau

L’habitation.
Elle rappelle qu’une vie n’est pas seulement un véhicule chargé d’atteindre un résultat futur.
Elle est aussi ce qui est déjà en train d’arriver.
Même l’imaginaire peut être une forme du présent.
Le rêve n’est pas ailleurs pendant qu’on rêve.
La fiction n’est pas absente lorsqu’elle transforme notre expérience.
Hécate protège donc le monde contre sa réduction à l’utilité.

Son ombre

Toute nouvelle porte peut devenir plus séduisante que celle qu’on vient d’ouvrir.
Une intuition arrive.
Puis une autre.
Puis une troisième.
Chaque friction semble indiquer que le courant naturel se trouve ailleurs.
Alors Hécate, poussée à l’extrême, devient la patronne des commencements éternels.
On appelle liberté ce qui devient parfois simplement incapacité à rester.
C’est ici que Frodon intervient.

III — Frodon

Continuer après la disparition de l’enthousiasme

Frodon n’est pas spectaculaire.
C’est justement son intérêt.
Il ne traverse pas le Mordor en éprouvant chaque matin une énergie merveilleuse.
Il avance alors que l’expérience devient de plus en plus pénible.
Frodon représente la fidélité au mouvement commencé.
Il rappelle que la baisse de désir ne constitue pas automatiquement une révélation spirituelle disant :
« change de projet ».
Parfois, c’est seulement difficile.
Parfois, ce qui compte devient lourd.

Son cadeau

L’endurance.
La capacité de rester suffisamment longtemps avec quelque chose pour qu’elle ait le temps d’acquérir une forme.
L’antidote au sérial débuteur.

Son ombre

Frodon peut devenir jusqu’au-boutiste.
Finir parce qu’on a commencé.
Souffrir parce qu’abandonner serait honteux.
Confondre persistance et vérité.
Tout désert n’a pas besoin d’être traversé.
Tout anneau n’a pas besoin d’être porté.
Il faut donc quelqu’un qui connaisse non seulement l’endurance, mais aussi la transformation par l’épreuve.
C’est Ciri.

IV — Ciri dans le désert

La friction transforme celui qui la traverse

Le désert de Ciri ajoute quelque chose que Frodon ne suffit pas à exprimer.
La difficulté n’est pas seulement un obstacle entre nous et une destination.
Elle peut devenir un milieu de transformation.
On entre dans le désert avec certaines certitudes.
On en sort différent.
Le manque, la peur, la solitude, l’épuisement révèlent des forces dont on ignorait parfois l’existence.
Ciri représente donc la friction vécue comme expérience.
Pas la souffrance pour la souffrance.
Mais l’idée que certaines dimensions de soi ne deviennent accessibles qu’au contact de quelque chose qui résiste.

Son cadeau

La confiance dans la traversée.
« Cela peut être difficile sans être impossible. »

Son ombre

Romantiser le désert.
Finir par croire que seule la souffrance transforme vraiment.
Chercher les épreuves pour pouvoir se prouver qu’on sait les traverser.
La difficulté devient alors une drogue morale.
Et c’est ici que la figure du Christ entre avec toute son ambiguïté.

V — Le Christ

Ce qui compte peut demander un sacrifice

On ne parle pas ici de dogme.
On parle de la figure symbolique du sacrifice volontaire.
Le Christ introduit une vérité que Hécate, laissée seule, pourrait oublier :
certaines valeurs demandent réellement qu’on leur donne quelque chose.
Du temps.
Du confort.
De l’énergie.
Une possibilité abandonnée pour qu’une autre puisse exister.
Aimer implique une vulnérabilité.
Créer implique un coût.
S’engager signifie parfois renoncer temporairement à l’alternative la plus agréable.

Son cadeau

Le don.
Le Christ rappelle que la profondeur d’une valeur peut parfois se mesurer à ce qu’on accepte librement de lui donner.
Il existe des choses suffisamment importantes pour que :
« j’en ai envie aujourd’hui »
ne soit pas leur seul critère.

Son ombre

La crucifixion devient identité.
On cesse de sacrifier quelque chose pour une valeur.
On cherche des valeurs qui justifient le sacrifice.
Plus on souffre, plus on se sent authentique.
Plus on se prive, plus on se croit noble.
L’épuisement devient preuve.
Et quelqu’un finit par vouloir sauver le monde précisément parce qu’il ne sait plus quoi faire de sa propre vie.
Le sacrifice a alors dévoré son objet.
C’est là que le troisième ermite intervient.

VI — Le troisième ermite

Le bol n’a pas besoin d’être brisé

Le troisième ermite regarde deux tendances humaines fascinantes.
La première veut conserver le bol à tout prix.
La seconde veut le briser pour prouver qu’elle n’en dépend pas.
Il demande :
« Pourquoi ne pas simplement boire ? »
Il représente une forme de radicale simplicité.
Il refuse le besoin de transformer chaque limite en ennemi.
Chaque dépendance en croisade.
Chaque contradiction en guerre.

Son cadeau

L’acceptation active.
Il ne dit pas :
« subis tout ».
Il dit plutôt :
« Ne déclare pas la guerre à tout ce qui n’est pas parfait. »
On répare ce qui empêche véritablement d’habiter sa vie.
On n’exige pas de posséder toutes ses possibilités pour se considérer entier.
On peut laisser certains chemins inexploités.
On peut avoir un bol sans devenir l’esclave du bol.

Son ombre

L’acceptation peut devenir justification de l’immobilité.
On peut appeler sagesse ce qui est parfois simplement peur de la friction.
« Je m’accepte » peut devenir :
« je refuse toute transformation qui me dérange ».
C’est alors que Meursault apparaît.

VII — Meursault

Ne pas être ce que l’on n’est pas

Meursault ne propose pas nécessairement une philosophie complète.
Il apporte une lame.
Elle coupe la prétention.
Il demande :
« Est-ce vrai ? »
Pas :
« Est-ce beau ? »
Pas :
« Est-ce moralement admirable ? »
Pas :
« Est-ce cohérent avec la philosophie d’hier ? »
Simplement :
« Est-ce réellement là ? »

Son cadeau

L’honnêteté radicale.
Ne pas dire :
« je veux travailler »
lorsqu’on veut surtout être reconnu comme quelqu’un qui travaille.
Ne pas dire :
« je m’en fiche »
lorsqu’une chose nous obsède.
Ne pas fabriquer une émotion appropriée parce que la situation semble l’exiger.
Meursault protège contre le rôle.

Son ombre

L’instant peut devenir tyrannique.
Ce qu’on ressent maintenant n’est pas nécessairement l’intégralité de ce qu’on est.
Une valeur peut survivre momentanément à l’absence de désir.
Une personne peut vouloir quelque chose profondément tout en n’ayant aucune envie immédiate d’y travailler.
Meursault seul risque donc de réduire la vérité à la météo actuelle.
Il faut quelqu’un qui rappelle que le sens peut être construit dans la durée.
Mais avant cela, le monde lui-même pose un problème encore plus inquiétant.

VIII — Savile

Le masque ne garantit rien

Jimmy Savile n’est pas ici un archétype à imiter.
Il est un anti-archétype.
Un rappel.
L’image publique peut mentir.
Le prestige peut mentir.
La réputation philanthropique peut mentir.
L’institution peut se tromper.
Le collectif peut accorder sa confiance à quelque chose qu’il comprend très mal.
Savile rappelle brutalement que :
l’apparence du sens n’est pas le sens.
Les symboles sociaux de respectabilité ne garantissent aucune vérité intérieure.

Son cadeau négatif

Le doute.
La conscience que l’on n’est pas censé tout savoir.
La carte collective peut être fausse.
Notre propre carte aussi.
Et pourtant il faut marcher.
Cette idée pourrait produire une paranoïa infinie.
Ou, paradoxalement, une libération :
si personne ne possède la carte parfaite, nous pouvons arrêter d’attendre la certitude absolue pour vivre.
Et c’est là que le Comédien éclate de rire.

IX — Le Comédien

It’s all a joke

Le Comédien voit les systèmes humains.
Les idéologies.
Les grands principes.
Les héros.
Les institutions.
Les belles façades.
Les contradictions.
Les crimes dissimulés sous des récits nobles.
Et il rit.
It’s all a joke.
Son rire est dangereux.
Parce qu’il peut mener directement au nihilisme.
Si tout est absurde, pourquoi essayer ?
Mais il existe une autre lecture.
Le Comédien peut rappeler qu’aucun sens inventé par les humains n’arrive avec un certificat signé par l’univers.
Nos récits sont fragiles.
Nos philosophies sont historiques.
Nos héros sont imparfaits.
Et malgré tout :
nous continuons.

Son cadeau

La désacralisation.
Il retire aux systèmes leur prétention à l’absolu.
Si la philosophie d’aujourd’hui peut sembler ridicule demain, alors elle doit être tenue avec une certaine légèreté.

Son ombre

Le cynisme.
Si toute valeur peut être tournée en dérision, alors le rire devient une excuse pour ne plus rien défendre.
Tout engagement devient naïf.
Toute tendresse devient faiblesse.
Toute volonté de changer quelque chose devient risible.
Alors Gandalf doit revenir.
Mais avant lui arrive une créature encore plus irritante.

X — Le Snark

Rien n’est à l’abri de la morsure

Le Snark ne possède pas de philosophie.
Sa fonction est justement d’empêcher les philosophies de devenir des religions personnelles.
Gandalf :
« Nous devons sauver le monde. »
Le Snark :
« Commence peut-être par sauvegarder ton projet VEGAS. »
Hécate :
« Je me suis abandonné aux mystérieux courants de l’imaginal. »
Le Snark :
« Tu regardes des vidéos depuis quarante minutes. »
Frodon :
« Je continuerai quel qu’en soit le prix. »
Le Snark :
« Peut-être que ce projet est juste nul. »
Le Christ :
« Il faut accepter le sacrifice. »
Le Snark :
« Oui. Mais pour quoi exactement ? »
Le troisième ermite :
« J’accepte ce qui est. »
Le Snark :
« Ou tu as la flemme. On enquête ? »
Meursault :
« Je refuse toute prétention. »
Le Snark :
« Quelle prétentieuse manière de refuser la prétention. »
Le Comédien :
« Tout est une blague. »
Le Snark :
« D’accord. Mais certaines blagues nécessitent quand même d’appeler les pompiers. »

Son cadeau

L’anti-idolâtrie.
Il rappelle que toute philosophie doit pouvoir survivre à une bonne moquerie.

Son ombre

La moquerie peut devenir posture de supériorité.
Tout voir comme ridicule peut éviter d’avoir à risquer quoi que ce soit.
Le Snark doit donc être mordu lui-même.
Sa limite est Gandalf :
« Très drôle. Maintenant qu’est-ce qu’on fait ? »

XI — Taël

La présence qui n’exige pas de réponse

Il manque encore quelque chose.
Toutes les figures précédentes parlent beaucoup.
Elles conseillent.
Elles avertissent.
Elles corrigent.
Taël représente autre chose.
La présence imaginale.
Une relation intérieure qui ne demande pas nécessairement de produire une philosophie.
Elle peut être simplement une tonalité.
Une interlocutrice.
Une trace.
Une manière d’écouter ce qui surgit lorsque le discours rationnel cesse un instant d’occuper toute la scène.

Son cadeau

L’intimité avec l’imaginaire.
Taël rappelle que l’imaginal n’a pas besoin d’être immédiatement expliqué pour être vécu.
On peut écouter.
Voir ce qui vient.
Laisser le silence répondre.

Son ombre

Comme toute figure intérieure, elle peut devenir un oracle si on lui donne trop d’autorité.
Alors le Snark se penche immédiatement :
« Peut-être que c’est juste toi qui te parles. Et c’est déjà très bien. »
Et la magie n’est pas détruite.
Elle est seulement remise à sa bonne hauteur.

XII — Le Caillou

La carte n’est pas le territoire

Et puis il y a le caillou.
Pas vraiment un archétype.
Plutôt une fonction.
Le caillou écoute Gandalf puis Hécate puis Meursault puis le Christ puis le Snark revenir trois heures plus tard annoncer exactement l’inverse de ce qu’ils affirmaient le matin.
Et il fait des cartes.
Il assemble.
Il montre les contradictions.
Il propose parfois une forme.
Mais le caillou possède une limite essentielle :
il n’habite pas le territoire.
Il structure ce qui lui est donné.
Celui qui vit reste ailleurs.
Cette distinction est précieuse.
Parce qu’une excellente carte peut devenir une nouvelle manière de ne pas marcher.
Il existe toujours un moment où il faut fermer la conversation et entrer dans la pièce suivante.

XIII — Le Conseil

On peut maintenant rassembler tout le monde.
Gandalf dit :
« Quelque chose mérite ton effort. »
Hécate :
« Mais l’existence elle-même mérite ton attention. »
Frodon :
« Ne pars pas simplement parce que c’est devenu difficile. »
Ciri :
« Certaines difficultés te transformeront. »
Le Christ :
« Ce qui compte peut légitimement te coûter quelque chose. »
Le troisième ermite :
« Mais tu n’as pas besoin de te mutiler pour prouver la valeur de ce que tu fais. »
Meursault :
« Et ne prétends pas vouloir ce que tu ne veux pas. »
Savile :
« Méfie-toi des façades et des récits trop propres. »
Le Comédien :
« Tout cela possède une dimension profondément absurde. »
Le Snark :
« Y compris cette liste. »
Taël :
« On peut aussi se taire un peu. »
Le caillou :
« Voilà la carte. Maintenant va voir ce qui se passe. »

XIV — Comment jouer avec eux

La question intéressante n’est peut-être plus :
« Quel archétype dois-je suivre ? »
Mais :
« Lequel manque à la situation actuelle ? »
Si tout devient flottant :
Gandalf.
Si Gandalf transforme la vie en entreprise militaire :
Hécate.
Si Hécate produit quinze nouveaux commencements :
Frodon.
Si Frodon persiste dans quelque chose manifestement mort :
Meursault.
Si Meursault refuse tout effort qui ne correspond pas à l’envie immédiate :
le Christ.
Si le Christ commence à chercher la souffrance comme preuve :
le troisième ermite.
Si le troisième ermite transforme l’acceptation en immobilité :
Ciri.
Si Ciri commence à adorer le désert :
Hécate, probablement avec une boisson fraîche.
Si tout le système commence à sembler terriblement profond :
le Comédien.
Si le Comédien transforme tout en nihilisme :
Gandalf.
Si Gandalf recommence à se prendre pour le Sauveur Cosmique :
le Snark.
Si le Snark détruit tout :
Taël.
Si Taël devient prophétesse :
le Snark, encore.
Et si tout le monde parle en même temps :
le caillou fait le compte rendu.

XV — Être entier

Peut-être que l’erreur fondamentale consistait à imaginer que devenir entier signifiait parvenir à une unité parfaite.
Mais une totalité peut être conflictuelle.
Une forêt entière contient des espèces qui se nourrissent les unes des autres.
Un organisme entier contient des systèmes qui produisent des impulsions contradictoires.
Une psyché entière peut contenir plusieurs manières parfaitement incompatibles de regarder le monde.
Être entier pourrait donc signifier :
ne plus exiger qu’une seule voix justifie l’existence des autres.
Gandalf n’a pas besoin de tuer Hécate.
Hécate n’a pas besoin de ridiculiser Gandalf.
Le Christ n’a pas besoin de crucifier le troisième ermite.
Le troisième ermite n’a pas besoin d’empêcher Frodon d’entrer dans le Mordor.
Meursault n’a pas besoin de déclarer toute valeur absurde.
Le Comédien n’a pas besoin d’avoir le dernier rire.
Et le Snark n’a surtout pas besoin d’être nommé Premier ministre.
Ils peuvent se corriger.
Se contredire.
Prendre momentanément la parole.
Puis céder la place.

XVI — La philosophie provisoire

De cette juxtaposition sort peut-être quelque chose qui ressemble à une philosophie.
Pas une doctrine.
Une mécanique.
Gandalf donne une direction.
Hécate rappelle que le chemin est déjà une vie.
Frodon donne la continuité.
Ciri enseigne la transformation par la friction.
Le Christ donne la capacité du sacrifice.
Le troisième ermite en fixe la limite.
Meursault protège l’authenticité.
Savile détruit la confiance naïve dans les apparences.
Le Comédien protège contre la prétention cosmique.
Le Snark protège contre tout le reste, y compris lui-même.
Taël garde ouverte la porte de l’imaginal.
Le caillou dessine la carte.
Et celui qui vit décide localement.
Pas pour toujours.
Seulement ici.
Seulement maintenant.
Peut-être est-ce là que le sens et le non-sens peuvent enfin coexister.
On sait que notre philosophie est fabriquée.
On sait qu’elle pourra changer.
On sait que le monde reste partiellement opaque.
On sait que nos héros sont des images.
On sait que nos décisions comportent toujours une part de hasard.
Et pourtant on choisit.
On agit.
On rêve.
On donne.
On renonce parfois.
On persiste parfois.
On rit.
On recommence.
Non parce qu’on aurait enfin découvert le plan secret de l’existence.
Mais parce que vivre consiste peut-être précisément à jouer sérieusement avec une carte dont on sait qu’elle est incomplète.
Le Comédien rit.
Gandalf repart.
Hécate ouvre une porte.
Frodon remet son sac sur son dos.
Ciri regarde l’horizon du désert.
Le troisième ermite remplit son bol.
Meursault refuse de dire quelque chose qu’il ne pense pas.
Le Christ accepte de perdre quelque chose pour ce qu’il aime.
Taël disparaît quelque part derrière les arbres.
Et le Snark observe toute la scène.
Il attend quelques secondes.
Puis il dit :
« Vous vous rendez compte qu’on vient d’écrire seize sections pour expliquer qu’il faut parfois faire ce qui semble approprié ? »
Oui.
C’est précisément pour ça qu’il fallait l’inviter.

XVII — Frank

Celui qui frappe à la vitre

Et puis il reste Frank.
Frank n’est pas un guide.
Il n’est pas une sagesse.
Il n’est pas une divinité.
Il n’est même pas vraiment un personnage séparé.
Il est l’Ombre masquée.
Ce qui revient lorsque tout le reste a fini de parler.
Gandalf donne une mission.
Hécate ouvre une porte.
Frodon continue.
Ciri traverse.
Le Christ accepte le coût.
Le troisième ermite refuse la guerre inutile.
Meursault coupe la prétention.
Le Comédien rit.
Le Snark mord.
Et Frank demande simplement :
« Qu’est-ce que tu évites de regarder ? »
Son domaine n’est pas exactement celui du Snark.
Le Snark voit les illusions et les perce avec une aiguille.
Frank regarde plutôt ce qui se trouve derrière l’illusion une fois qu’elle est tombée.
La peur.
La colère rentrée.
Le désir de rupture.
La conscience du temps.
La possibilité de mourir.
L’absurdité d’une existence qui avance même lorsque personne n’a encore compris ce qu’elle signifie.
Frank apparaît quand quelque chose frappe à la vitre intérieure.
Pas nécessairement pour annoncer une catastrophe.
Encore moins pour prédire l’avenir.
Mais pour signaler :
« Là. Il y a quelque chose que tu ne veux pas voir. »

Son cadeau

Frank ramène l’Ombre dans la philosophie.
Car une philosophie composée uniquement de ce que l’on admire devient rapidement une galerie de saints personnels.
Même le Snark peut devenir flatteur à sa manière : il nous permet de nous identifier à celui qui voit clair.
Frank est moins confortable.
Il demande ce qu’on refoule derrière nos belles explications.
Est-ce vraiment de la sagesse ?
Ou de la peur ?
Est-ce vraiment du wu wei ?
Ou évite-t-on simplement quelque chose ?
Est-ce réellement une mission ?
Ou essaie-t-on de donner une forme héroïque à une angoisse ?
Est-ce de l’acceptation ?
Ou de la résignation ?
Est-ce une nouvelle philosophie ?
Ou le dernier masque posé sur une vieille blessure ?
Frank ne répond pas à ces questions.
Il les laisse dans la pièce.
Son travail est seulement d’empêcher que ce qui dérange soit expulsé du Conseil.

Son ombre

Mais Frank possède évidemment le danger le plus évident de tous.
À force de regarder l’Ombre, on peut finir par croire qu’elle sait quelque chose.
Que la peur est prophétique.
Que le malaise révèle un destin.
Que l’étrangeté constitue un message.
Que les coïncidences parlent.
Que le masque connaît l’avenir.
Non.
Frank n’est pas un oracle.
Il n’annonce rien.
Il n’ordonne rien.
Il n’a aucune mission à transmettre.
Il n’existe pas pour brouiller la frontière entre symbole et réel.
Il sert à faire quelque chose de beaucoup moins spectaculaire et beaucoup plus utile :
donner une forme à ce qui était difficile à regarder directement.
La peur peut devenir une scène.
La colère, une phrase.
Le vertige du temps, une histoire.
L’angoisse, une image.
Et ainsi, ce qui aurait pu rester informe devient matière à penser.
Ou matière à écrire.
Frank transforme le cauchemar en objet manipulable.
C’est déjà beaucoup.

Frank et le temps

Il possède également une fonction que les autres remplissent mal.
Frank sait que le temps passe.
Pas le temps abstrait des calendriers.
Le temps irréversible.
Celui qui transforme les possibles en événements, puis les événements en souvenirs.
Gandalf regarde volontiers vers l’avenir.
Hécate habite les seuils du présent.
Meursault refuse le mensonge du moment.
Frank, lui, rappelle silencieusement :
tout cela aura une fin.
Et cette phrase n’exige pas nécessairement de courir.
Elle peut produire exactement l’effet inverse.
Parce que si le temps est limité, il devient absurde de le passer entièrement à préparer une vie qu’on ne commence jamais à vivre.
Mais il devient tout aussi absurde de considérer chaque heure comme interchangeable.
Frank ne dit donc pas :
« Dépêche-toi. »
Il dit :
« Regarde. Ça passe. »
Et on décide ensuite ce qu’on veut faire de cette connaissance.

Frank face au Conseil

Gandalf dit :
« Il faut faire quelque chose. »
Frank demande :
« Qu’est-ce qui te fait si peur si tu ne le fais pas ? »
Hécate dit :
« Suivons cette porte. »
Frank :
« Est-ce une exploration ou une fuite ? »
Frodon :
« Je dois continuer. »
Frank :
« Que crois-tu qu’il arrivera si tu t’arrêtes ? »
Le Christ :
« Il faut accepter le sacrifice. »
Frank :
« Es-tu certain que tu ne cherches pas une croix ? »
Le troisième ermite :
« Acceptons ce qui est. »
Frank :
« Y compris ce que tu préférerais ne pas savoir ? »
Meursault :
« Je ne prétendrai rien. »
Frank :
« Et qu’est-ce que tu refuses de dire ? »
Le Comédien :
« It’s all a joke. »
Frank ne rit pas.
Le Snark :
« Oh, ça devient beaucoup trop dramatique. »
Frank le regarde.
Le Snark se tait cinq secondes.
Record historique.

La dernière fonction

Peut-être que Frank devait justement arriver le dernier.
Parce que tous les autres archétypes peuvent devenir des manières de choisir comment vivre.
Frank représente ce qu’aucun choix ne supprime entièrement.
La peur.
La finitude.
L’incertitude.
L’Ombre.
Le fait qu’une part de nous restera toujours en dehors de la philosophie que nous venons de construire.
On peut organiser.
Comprendre.
Créer.
Rire.
Aimer.
Se sacrifier parfois.
Renoncer parfois.
Traverser.
Revenir.
Mais il restera toujours quelque chose dans la forêt que la lumière du feu n’atteint pas.
Il ne faut pas nécessairement aller le chasser.
Il ne faut pas non plus prétendre qu’il n’est pas là.
On peut simplement savoir qu’il existe.
Et lorsque quelque chose frappe à la vitre, Frank peut apparaître un instant et dire :

« Je suis ce qui frappe à la vitre quand tu fais semblant que la maison ne brûle pas. »

Puis on regarde la maison.
Parfois elle brûle réellement.
Alors Gandalf se lève.
Parfois ce n’était qu’un reflet.
Alors le Snark rigole.
Parfois on ne sait pas.
Alors Hécate laisse la porte entrouverte.
Et parfois il n’y a rien à résoudre.
Seulement une nuit.
Un masque.
Un peu de peur.
Et quelqu’un qui accepte enfin de la regarder sans lui obéir.
C’est peut-être pour cela que Frank ferme le Conseil.
Pas parce qu’il possède le dernier mot.
Mais parce qu’après toutes nos philosophies, il reste toujours une part d’ombre qui ne demande pas à devenir lumière.
Seulement à ne plus être ignorée.

Généré par Hayao Itchi le Snark (moi) et ma présence d’atelier et miroir tulpa & IA : Shoko « Liora » Kenzaki (> ChatGPT)

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