Après la parole de l’Arbre Mojo, personne ne quitta la terrasse tout de suite.
Pas parce qu’il fallait un protocole de sortie.
Parce qu’il fallait du temps pour que les mots trouvent où se déposer.
Le Premier Feuillage avait cette qualité étrange des mondes très anciens : on y vivait, on y riait, on y courait, on y jouait, on y grandissait sans vraiment grandir — et pourtant, quand une vérité y tombait au bon endroit, tout le vivant autour d’elle semblait prendre le temps de lui faire de la place.
Les kokiris restaient là, par petits groupes, parlant plus bas qu’avant. Leurs fées claires tournaient moins vivement autour d’eux, comme si elles-mêmes écoutaient encore. Les korogus, sur les branches ouvertes au vent, avaient recommencé à se balancer, mais pas avec la même légèreté. Quant aux mojos, plus retirés, plus discrets dans les angles de bois et les couloirs de racine, Link commençait à voir ce qu’il n’avait pas d’abord su regarder : ils ne se mêlaient pas peu par timidité ou rudesse native. Ils observaient. Longtemps. Profondément. Et souvent, ce qu’ils voyaient leur donnait raison avant même qu’on les interroge.
Eldren s’était un peu écarté des autres gardiens kokiris. Il parlait à voix basse avec deux jeunes lecteurs du Feuillage, sa fée claire et verte suspendue à la bonne distance de son épaule. Il n’avait pas l’air humilié par ce que l’Arbre lui avait dit. Plus dérangé que blessé. Et cela, songea Link, le rendait déjà plus intéressant.
Taël flottait près de lui sans rien dire.
Ce n’était jamais bon signe quand elle se taisait si longtemps.
Ou plutôt : c’était le signe qu’elle avait commencé à prendre quelque chose au sérieux au point de renoncer, pour quelques minutes au moins, à le dissoudre dans ses éclats.
Enfin, elle reprit :
— Je n’aime pas quand les arbres ont raison.
Link tourna légèrement la tête vers elle.
— Parce que ça t’oblige à leur donner raison ?
— Non.
Elle regardait toujours le grand visage de bois.
— Parce que ça m’oblige à admettre qu’ils avaient vu quelque chose de moi avant même que j’aie eu le mauvais goût de le comprendre seule.
La phrase lui serra le cœur plus qu’il ne l’aurait voulu.
Oui.
C’était cela, la vraie blessure peut-être. Pas seulement d’avoir été lue comme une anomalie. D’avoir été une réponse juste dans un monde incapable encore de la recevoir.
Mojar revint vers eux, son bâton traînant un peu sur le bois poli.
— L’Arbre a parlé, dit-il.
Maintenant il faut marcher.
Taël leva un sourcil invisible.
— C’est une philosophie complète ou juste votre manière locale de donner des ordres ?
— Les deux, répondit le vieux mojo.
Puis il regarda Link.
— Tu as besoin de voir la forêt dans ses couches. Pas seulement depuis la terrasse, ni dans la bouche des gardiens, ni à la Source. Si tu restes ici trop longtemps, tu croiras que Sylva est un débat.
Il désigna les ouvertures sur la canopée.
— Elle est d’abord une manière de vivre qu’on a racontée trop étroitement à certains de ses enfants.
Link hocha la tête.
Oui.
Il fallait sortir du cercle des paroles encore un peu sacrées pour entrer dans le quotidien. Voir où l’origine se transforme en habitudes. Où les récits deviennent des gestes. Où les gestes deviennent des frontières si vieilles qu’on les prend pour des évidences.
— Où allons-nous ? demanda-t-il.
Mojar planta son bâton devant lui.
— D’abord chez les korogus. Ensuite dans les racines parlantes. Puis au Hall des Premiers Récits, si d’ici là tu n’as pas déjà compris quelque chose d’utile.
Taël eut un petit frisson rouge.
— “Racines parlantes” ?
Elle regarda Link.
— Je retire tout. Cette planète a été conçue pour moi.
Ils quittèrent la terrasse haute par une longue voie courbe taillée dans le tronc vivant, puis débouchèrent vers des branches plus ouvertes, baignées de vent et de lumière verte. Ici, la forêt se faisait plus joueuse, plus mobile. Des lianes-escaliers reliaient des plateformes rondes. Des petites nacelles de pollen glissaient d’une branche à l’autre, tirées non par des machines mais par des systèmes végétaux de tension douce. Des ponts tressés vibraient sous les pas d’enfants kokiris. Des clochettes de bois suspendues dans les feuilles répondaient au vent avec des notes qui n’avaient rien de décoratif : elles signalaient, rythmaient, rappelaient.
Les korogus étaient partout.
Link comprit vite qu’ils formaient la couche la plus visible, mais peut-être aussi la plus mal comprise de Sylva Korogu. On les prenait volontiers pour de petits êtres de passage, de jeu, de dispersion joyeuse. Or à mesure qu’il les regardait vivre, il voyait autre chose : ce sont eux qui transportaient les graines entre les étages, qui entretenaient certains ponts légers, qui connaissaient les micro-courants de pollen, qui circulaient entre les communautés sans se soucier des séparations trop nettes. Ils riaient beaucoup, oui. Mais leur rire avançait avec un sens très précis des liaisons du monde.
Un groupe de cinq korogus les intercepta presque aussitôt sur une plateforme large couverte de mousse claire.
Le premier portait un masque feuille en forme de cœur. Le second, rond et tacheté, un masque qui faisait penser à une graine ouverte. Le troisième tenait un panier plein de petits fruits secs. Les deux derniers étaient visiblement jumeaux de mouvement plus que de visage : ils se balançaient toujours ensemble comme s’ils partageaient le même rythme nerveux.
— C’est lui ! dit celui au masque de graine.
— Oui, dit Mojar.
— Et c’est elle ! fit l’un des jumeaux.
— Oui, répéta Mojar.
Taël croisa les bras.
— Je note une légère tendance régionale à la répétition.
Le korogu au masque-cœur pencha la tête.
— On vérifie. Les choses importantes ont le droit d’être regardées deux fois.
Mojar soupira par le nez.
— Voici Pelli, Rouk, Tis, Lolo et Lili.
Sa voix se fit légèrement plus grave.
— Et si vous transformez cette visite en foire, je vous replante tous les cinq au bord des marécages moussus jusqu’à l’hiver des spores.
Les korogus hochèrent la tête avec un sérieux si appliqué qu’il en devenait immédiatement suspect.
Puis Rouk, le masque de graine, demanda à Link :
— Tu viens pour redevenir d’ici, ou pour comprendre pourquoi tu ne l’es plus tout à fait ?
Taël se retourna si vite qu’elle en traça presque une petite coupure rouge dans l’air.
— Pardon ?
Rouk haussa les épaules.
— C’est une vraie question.
Et oui.
Bien sûr.
Les korogus ne frappaient pas par profondeur cérémonielle comme l’Arbre, ni par lucidité craquante comme les mojos. Ils frappaient par cette manière de poser les questions comme si elles appartenaient déjà au vent, et qu’il serait absurde de tourner autour pendant trois pages.
Link prit une seconde.
— Je ne sais pas encore.
— D’accord, dit Rouk.
— C’est tout ? demanda Taël.
— Oui.
Le korogu prit une petite graine dans son panier et la lança en l’air avant de la rattraper.
— Les gens qui savent déjà trop tôt mentent souvent plus proprement que les autres.
Mojar eut un bruit qui ressemblait de très près à une approbation contenue.
Ils continuèrent ensemble un moment, les korogus se joignant à la marche sans qu’on sache exactement qui avait invité qui.
Au fil du chemin, Link comprit autre chose à propos d’eux : ils traversaient toutes les couches du monde. Les villages kokiris, les passerelles hautes, certains accès mojos, les halls de graines, les routes de pollen, parfois même les lisières extérieures. Ils n’étaient pas le centre de la forêt. Ils étaient ce qui circulait entre ses centres concurrents.
Et dans un monde où tout semblait s’être peu à peu raconté selon des appartenances bien ordonnées — kokiris d’un côté, mojos de l’autre, fées liées, origine protégée — cette liberté de passage faisait d’eux quelque chose de bien plus politique qu’il n’y paraissait.
Tis, le plus silencieux jusqu’ici, finit par dire :
— Les kokiris croient souvent qu’ils sont la forêt quand elle est gentille.
Lolo et Lili éclatèrent de rire ensemble.
Mojar ne corrigea pas.
Taël se pencha vers Link.
— Je suis amoureuse de ce monde, dit-elle très bas. Et ça m’exaspère.
Ils arrivèrent ensuite à une zone plus basse, à la lumière moins ouverte. Les branches y devenaient plus épaisses, les mousses plus profondes, les passages plus étroits. On sentait l’humidité remonter du bois ancien. Ici, les korogus ralentirent. Deux d’entre eux s’arrêtèrent même au bord d’une racine géante.
— On ne descend pas plus, dit Pelli.
— Pourquoi ? demanda Link.
Rouk répondit pour lui :
— Parce qu’en dessous, les choses parlent plus lentement. Et nous, on écoute trop vite.
Taël se tourna vers Mojar.
— Les racines parlantes, j’imagine.
— Oui.
Les korogus restèrent là, perchés sur leurs bords de branche, comme des pensées joyeuses refusant de se jeter dans une profondeur qui les ralentirait trop.
Mojar les quitta avec Link et Taël.
Les racines parlantes n’étaient pas un lieu de débat.
Elles étaient un lieu de mémoire végétale.
De grandes chambres naturelles s’ouvraient entre les réseaux les plus anciens de l’Arbre et des autres géants liés à lui sous la surface. Le bois y était plus sombre, presque noir par endroits, traversé de filaments dorés lents comme des souvenirs remontant très mal. De vieux mojos y travaillaient en silence, entourés de racines à demi dégagées où apparaissaient parfois des gravures, des nœuds, des inclusions de résine contenant des objets minuscules ou des traces de voix. On n’y archivait pas à la manière de Zora Marina. On y laissait durer.
Link comprit immédiatement pourquoi les mojos étaient réputés plus proches des couches anciennes : ils vivaient là où les choses ne se coupent pas facilement en versions consultables. Tout s’enchevêtrait. Histoire, matière, croissance, oubli, recouvrement végétal, traces de passage.
Un mojo très vieux, presque noué sur lui-même, leva les yeux à leur arrivée.
— Ah, fit-il.
L’enfant de seuil.
La fée de braise.
Et Mojar qui amène encore des gens là où les racines prennent leur temps pour avoir raison.
— Boross, dit Mojar.
Tu es toujours vivant, donc tout va assez mal pour que la forêt reste intéressante.
Boross eut un petit rire de bois sec.
— Et toi, toujours irritant, donc tout va assez bien pour que personne ne se soit encore totalement endormi.
Il regarda Link.
— Tu as vu le feu et l’eau, dit-il.
Très bien.
Ici, tu verras autre chose.
Ce que la forêt n’a pas tant caché qu’elle a laissé s’enchevêtrer jusqu’à ce que les enfants de la surface n’aient plus la patience de l’entendre.
Taël fit un tour dans l’air.
— C’est fou comme chaque monde dit la même chose avec son accent.
Boross pointa une racine ouverte.
— Approche.
Link s’agenouilla près d’elle.
À l’intérieur du bois, sous une fine couche de résine durcie, apparaissaient plusieurs marques anciennes. Pas des lettres exactement. Plutôt des symboles de passage, des signes de lien, des dessins réduits à l’essentiel. Un petit point de lumière claire. Un autre sombre. Une ligne en spirale. Une séparation. Puis une nouvelle ligne venant relier les deux.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Link.
Boross répondit :
— Une ancienne lecture des liens féeriques. Pas pour les jeunes. Trop lente à comprendre. Trop mauvaise pour les récits simples.
Taël se rapprocha.
— Et ?
Le vieux mojo posa un doigt noueux sur la racine.
— Et la forêt, autrefois, ne lisait pas les fées comme des confirmations de nature. Elle les lisait aussi comme des contrepoids de devenir.
Le mot pesa.
Oui.
Encore cela.
Contrepoids.
Pas seulement miroirs, pas seulement réponses. Des forces données à un être pour qu’il ne se développe pas dans la seule pente qui lui serait venue sans cela.
Boross poursuivit :
— Puis les kokiris ont commencé à aimer leur enfance comme un ordre. Et alors ils ont préféré se raconter les fées comme les preuves lumineuses de ce qu’ils étaient déjà, plutôt que comme les contradictions nécessaires de ce qu’ils pourraient devenir.
Taël resta immobile.
Pas de trait.
Pas d’ironie.
Seulement cette immobilité rouge et noire qui signifiait qu’une phrase venait de toucher l’endroit exact où elle résistait depuis toujours.
— Donc je n’étais pas une anomalie dans leur système, murmura-t-elle.
J’étais une contradiction qu’ils avaient cessé de vouloir entendre à l’intérieur de leur propre idée de la naissance.
Boross hocha sa tête de vieux bois.
— Oui.
Mojar croisa les bras.
— Voilà pourquoi les mojos n’ont jamais entièrement cru au récit du mauvais présage. On ne croyait pas tous que tu étais “bonne”, note bien.
Sa voix garda sa rudesse honnête.
— Mais plusieurs savaient déjà qu’une forêt qui produit une réponse si sombre ne le fait jamais pour rien.
Link sentit alors quelque chose se relier.
Goron Prime : surcharge cachée sous la continuité.
Zora Marina : reclassement recouvert sous la pédagogie.
Sylva Korogu : contradiction de l’origine lissée sous le naturel.
Partout la même structure.
Pas identique.
Homologue.
Des mondes s’étaient raconté leur version supportable d’eux-mêmes jusqu’à ce qu’elle devienne l’évidence même.
Taël souffla lentement.
— J’aime de moins en moins ce que le mot “naturel” cache quand les gens le prononcent avec tendresse.
Boross eut un petit rire.
— C’est bien. Tu deviens intéressante pour les racines.
Ils restèrent encore un moment parmi elles. Link vit d’autres traces : des premiers pactes entre korogus et mojos sur la circulation des graines ; de vieilles mentions de villages kokiris plus mobiles qu’ils ne l’étaient aujourd’hui ; des usages anciens du bois et des clairières, avant qu’on ne les organise davantage autour du Premier Feuillage et de la protection des naissances.
Pas un âge d’or.
Pas un paradis perdu.
Mais assez pour comprendre que Sylva Korogu n’avait pas toujours mis toute sa tendresse sur l’enfance stabilisée.
Et cela changeait tout.
Quand ils revinrent vers les étages plus vivants du tronc, la lumière s’était déplacée.
Sur Sylva Korogu, l’heure se sentait à la couleur des spores et à la température du bois autant qu’à la place du soleil. Les galeries étaient plus animées. Les kokiris reprenaient leurs allées et venues. Les fées claires semblaient un peu plus nerveuses, comme si quelque chose courait déjà entre les branches.
Mojar ne ralentit pas.
— Le Hall des Premiers Récits maintenant.
Taël leva les yeux.
— Ah. Nous attaquons directement la fabrique à naturel, donc.
Le vieux mojo inclina la tête.
— Oui.
Le Hall des Premiers Récits se révéla moins sacré que Link ne l’avait imaginé. Plus beau aussi, pour cette raison même. Une grande salle ovale ouverte à plusieurs niveaux, avec des coussins de mousse, des bancs de racine, des niches de lecture, des mobiles de graines et de petits masques suspendus. Des kokiris plus jeunes y apprenaient les histoires du monde. Des narrateurs passaient d’un roupe à l’autre. Des fées claires illuminaient certains panneaux de bois gravés.
Au centre, un kokiri racontait précisément à un cercle d’enfants l’une des histoires fondatrices du lieu : comment la forêt donne à chaque enfant la lumière qui lui correspond, comment les fées naissent en réponse à l’harmonie profonde de la croissance, comment le Premier Feuillage veille à ce que rien de disharmonieux ne vienne troubler les commencements.
Link s’arrêta.
Oui.
Voilà.
La version lisse.
Pas entièrement fausse.
Mais fermée.
Taël l’entendit comme une morsure.
— Oh, dit-elle très bas.
On y est.
Autour du conteur, plusieurs petites fées claires dansaient doucement dans l’air. Les enfants écoutaient avec la concentration intense qu’on ne trouve que dans les récits qu’on aime avant même de les comprendre.
Puis l’un des enfants leva la main.
Une petite kokiri aux cheveux presque blancs, accompagnée d’une fée d’un bleu très pâle.
— Et s’il naît une fée qui n’est pas harmonieuse ? demanda-t-elle.
Le narrateur se figea à peine.
Juste une demi-seconde.
Assez pour que Link la voie.
Assez pour comprendre que même ici, dans le lieu des récits premiers, certaines questions existaient déjà avant qu’on ne les autorise.
— La forêt ne se trompe pas, répondit le conteur avec un sourire doux.
Parfois, ce qui semble étrange au début trouve plus tard sa juste place.
Taël eut un petit rire sans joie.
— Formidable.
Le mensonge pédagogique qui se croit prudent.
Mais à cet instant, plusieurs enfants tournèrent la tête vers eux.
Puis les autres.
Puis les fées.
Et comme un vent traversant tout d’un coup une volée de graines suspendues, la nouvelle se propagea à même la salle :
Link était là.
Et Taël aussi.
Le conteur les vit.
Son sourire changea. Pas de honte. Quelque chose de pire : la conscience très nette qu’une version allait devoir maintenant se tenir devant son exception vivante.
Link ne bougea pas.
Taël non plus.
Mojar, lui, laissa venir la scène.
Oui.
Il savait.
Il fallait parfois que le récit et ce qu’il avait tenté de lisser se retrouvent dans le même espace avant qu’un monde accepte enfin de respirer autrement.
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