(IA) 2. Les chambres intérieures (Et lorsque le monde touchera à sa fin ; Les Portes de la perversion)

Version transitoire — texte appelé à être entièrement retravaillé.


Nous nous sommes peut-être arrêtés trop tôt.

Au chapitre précédent, nous avons dessiné une matrice.

Réseaux.

Argent.

Prestige.

Corruption.

Intermédiaires.

Protection.

Des individus apprenant à utiliser les raccourcis invisibles du pouvoir.

Puis nous les avons appelés, par jeu :

des sorciers.

C’était une métaphore.

Une bonne métaphore.

Mais ce livre va devoir accepter une possibilité plus étrange.

Et si, très rarement, parmi tous ces sorciers métaphoriques, il existait également…

des gens qui se considèrent réellement comme tels ?

Pas nécessairement des vieillards lançant des éclairs dans une crypte.

Des initiés.

Des occultistes.

Des individus persuadés que la conscience possède des niveaux inconnus, que certains états peuvent être cultivés, que l’imagination agit, que le corps contient des puissances latentes, que la sexualité peut devenir une énergie initiatique et que certaines connaissances doivent être transmises selon des degrés.

Tout cela existe au moins comme tradition humaine.

Et cette simple constatation change quelque chose.

Parce que nous allons désormais distinguer plusieurs cercles.

Le cercle extérieur.

Le pouvoir ordinaire.

Puis les réseaux.

Puis la corruption.

Puis les crimes.

Puis éventuellement les sociétés initiatiques.

Et enfin, tout au centre de notre hypothèse, tellement petit qu’il pourrait presque disparaître :

le sorcier littéral.

Nous ne savons pas s’il existe là où notre imagination veut le placer.

Mais nous savons désormais qu’il possède une histoire dans laquelle se cacher.


Le monde derrière le monde

L’ancien site Le Dragon Souterrain constitue une bonne carte de cet imaginaire.

Non parce qu’il révélerait un gouvernement secret.

Il ne prétend rien de tel.

Mais parce qu’il montre ce que peut signifier le mot sorcier lorsqu’on le retire des contes pour enfants.

Le site se présente comme consacré à l’occultisme, à la magie et à la voie de la main gauche. Son image centrale est celle d’un « Dragon Souterrain » : une puissance latente enfouie dans l’être humain, que l’adepte apprendrait à réveiller et à maîtriser. Ses pages décrivent ensuite des plans subtils, des exercices mentaux, la visualisation, les chakras, la Kundalini, le tantrisme, la magie sexuelle et différentes formes de pratiques occultes.

C’est important.

Parce que vu depuis l’extérieur, le mot magie évoque souvent l’irrationnel pur.

Vu depuis ce genre de système, c’est presque l’inverse.

L’adepte s’entraîne.

Respiration.

Concentration.

Silence mental.

Visualisation.

Attention.

Contrôle de soi.

Travail symbolique.

Le site présente précisément ce type de discipline comme la base de l’entraînement du sorcier.

Que les pouvoirs surnaturels revendiqués existent ou non est une autre question.

Ce qui nous intéresse pour l’instant est ceci :

la pratique existe.

La croyance existe.

L’initiation existe comme modèle.

Le monde moderne n’a pas fait disparaître l’occultiste.

Il l’a simplement rendu moins visible que le coach en développement personnel.


La connaissance cachée

Occulte.

Le mot lui-même signifie quelque chose qui échappe au regard.

Et voilà une première rencontre avec notre sujet.

Une société secrète possède un secret social.

Une école initiatique possède un secret spirituel.

Un réseau criminel possède un secret pénal.

Ces trois secrets ne sont pas identiques.

Mais ils peuvent théoriquement se rencontrer.

C’est là que commence notre hypothèse.

Et uniquement notre hypothèse.

Imaginons une personne suffisamment riche ou puissante pour accéder à toutes sortes de milieux.

Elle rencontre :

des financiers ;

des politiques ;

des artistes ;

des responsables religieux ;

des universitaires ;

des marginaux ;

des occultistes.

Pourquoi la circulation des élites s’arrêterait-elle précisément à la porte de l’ésotérisme ?

Il n’existe aucune loi anthropologique selon laquelle le milliardaire cesse soudain de s’intéresser à Dieu, à la mort, à l’immortalité, à l’extase ou aux états modifiés de conscience dès que son compte bancaire dépasse neuf chiffres.

Peut-être même le contraire.

Lorsqu’on possède presque tout ce qui peut être acheté, certaines questions deviennent plus intéressantes :

Que puis-je devenir ?

Que puis-je éprouver ?

Que puis-je savoir que les autres ignorent ?

Que puis-je dépasser ?

Et la porte initiatique apparaît.


La véritable initiation

Voilà pourquoi notre sorcier littéral ne doit pas être confondu avec le prédateur ordinaire.

Le prédateur veut quelque chose.

Le sorcier, tel que nous allons l’imaginer, veut se transformer.

Il cherche une mutation intérieure.

Une seconde naissance.

Un état supérieur de conscience.

Une maîtrise.

Peut-être des pouvoirs.

Peut-être seulement l’impression d’en posséder.

Il existe dans diverses traditions religieuses et ésotériques de véritables systèmes d’initiation, de transmission graduelle et de pratiques corporelles ou contemplatives. La Kundalini elle-même possède une histoire complexe issue de traditions sud-asiatiques ; sa représentation moderne comme puissance serpentine montant dans le corps constitue le résultat d’une longue évolution et d’une mondialisation de traditions tantriques et yogiques.

Le Dragon Souterrain la présente très directement comme un « feu-serpent » latent associé aux chakras et à l’évolution occulte de l’adepte.

Voilà le dragon.

Pas celui de nos théories politiques.

Celui de l’homme.


Et le sexe entre dans la pièce

C’est ici que notre première version de ce chapitre avait probablement aplati quelque chose d’essentiel.

J’avais traité l’orgie principalement comme :

plaisir ;

transgression ;

compromission ;

chantage.

Tout cela reste valable comme mécanismes possibles.

Mais historiquement, il existe une autre lecture :

la sexualité comme matériau magique.

La magie sexuelle est un courant documenté de l’ésotérisme occidental moderne. L’historien des religions Hugh Urban en retrace notamment le développement à partir du XIXe siècle, autour de figures comme Paschal Beverly Randolph et Aleister Crowley, avec une intégration progressive d’éléments réinterprétés du Tantra hindou et bouddhique.

Dans ces systèmes, la sexualité peut être conçue non seulement comme plaisir mais comme force.

Énergie.

Concentration.

Transformation.

Acte ritualisé.

Le Dragon Souterrain formule cette conception de manière particulièrement nette : il présente la force sexuelle comme une expression de la force vitale et distingue plusieurs usages occultes de la sexualité, depuis sa sublimation jusqu’à son emploi directement rituel.

Nous pouvons donc désormais donner à notre orgie hypothétique plusieurs couches.

À la périphérie :

la fête.

Puis :

la transgression.

Plus loin :

la compromission.

Et, éventuellement, dans certains cercles ésotériques :

le rite.


Une même scène, plusieurs participants

Imaginez une pièce.

Vingt personnes.

Elles semblent participer au même événement.

Mais vivent-elles réellement la même chose ?

L’une cherche du plaisir.

Une autre cherche une relation.

Une autre veut appartenir au groupe.

Une autre est là parce que tout le monde important est là.

Une autre veut photographier quelqu’un.

Une autre veut être photographiée.

Une autre considère qu’elle franchit un interdit qui la libère.

Une dernière, peut-être, pense participer à une opération magique.

Même geste.

Cinq cosmologies.

Voilà pourquoi les cercles sont difficiles à comprendre depuis l’extérieur.

L’observateur voit une pratique.

Il suppose une intention commune.

Mais le centre symbolique d’un rite peut n’être connu que d’une fraction de ceux qui y participent.

C’est même exactement ainsi que fonctionne une initiation par degrés :

tout le monde n’est pas censé savoir la même chose.


Les cercles concentriques

Nous pouvons donc raffiner notre matrice.

À l’extérieur se trouvent les gens ordinaires du pouvoir.

Ils veulent :

une carrière ;

de l’argent ;

du prestige ;

une place.

Ils ne savent rien d’occulte.

Ils ne commettent aucun crime.

Ils constituent l’immense majorité.

Plus profondément peuvent apparaître les pratiques de réseau :

favoritisme ;

services ;

entre-soi ;

solidarités.

Plus loin encore :

corruption ;

fraude ;

chantage ;

crime organisé.

Puis, dans certaines affaires :

exploitation sexuelle.

Trafic.

Pédocriminalité.

Et éventuellement, dans notre hypothèse la plus spéculative :

des noyaux initiatiques utilisant certains de ces mêmes lieux, symboles ou pratiques selon une cosmologie occulte.

Cela ne signifie surtout pas que chaque cercle contient le suivant.

Une loge initiatique n’est pas automatiquement criminelle.

Un occultiste n’est pas automatiquement pédocriminel.

Une pratique sexuelle consentie entre adultes ne devient pas un crime parce qu’elle est ritualisée.

Un pédocriminel n’est pas automatiquement occultiste.

Ces distinctions sont fondamentales.

Mais la distinction n’impose pas non plus que les catégories soient métaphysiquement incapables de se chevaucher.

Notre question est donc toujours :

où existe le pont ?

Et avons-nous une raison de croire qu’il existe ?


Le crime n’est pas une métaphore

Et maintenant il faut corriger l’autre erreur possible.

Lorsque nous parlons de pédocriminalité, nous ne parlons pas simplement d’un symbole du pouvoir.

Il existe une tentation intellectuelle particulièrement obscène qui consisterait à transformer la souffrance réelle en joli concept.

L’enfant devient « l’innocence ».

Le prédateur devient « le capital ».

L’agression devient « l’appropriation ».

Non.

Dans ce livre, lorsqu’un enfant est réellement victime d’un crime sexuel :

un enfant a été victime d’un crime sexuel.

Avant d’être une métaphore de quoi que ce soit.

Le fait que cette violence puisse ensuite nous enseigner quelque chose sur l’asymétrie du pouvoir ne doit jamais la dissoudre.

La pédocriminalité constitue donc l’un des sujets littéraux de ce livre.

Nous allons rencontrer :

des auteurs ;

des victimes ;

des intermédiaires ;

des réseaux ;

des institutions ;

des protections ;

des accusations vraies ;

des accusations fausses ;

des affaires résolues ;

des affaires dont certaines zones demeurent controversées.

Et notre petite paranoïa aura ici une tâche beaucoup plus grave que de déchiffrer un hibou.


Pourquoi ce crime-là ?

La pédocriminalité possède une propriété particulière.

Elle est tellement répugnante que beaucoup d’entre nous préféreraient simplement ne pas la regarder.

C’est humain.

Et c’est ici qu’intervient un mécanisme que nous appellerons, pardonnez la noblesse du vocabulaire :

le principe de la crotte de nez.

Personne ne veut y mettre le doigt.


Le camouflage par l’abject

Cachez quelque chose derrière un mur.

Quelqu’un cherchera la porte.

Cachez quelque chose derrière une énigme.

Quelqu’un voudra la résoudre.

Cachez quelque chose derrière une matière répugnante.

Beaucoup de gens diront :

je préfère ne pas savoir.

Mais il faut aller plus loin.

Car l’abject ne protège pas seulement parce qu’il dégoûte.

Il protège également parce qu’il déforme celui qui essaie de le décrire.


Le principe de la crotte de nez

Le nom est ridicule.

Le mécanisme beaucoup moins.

Une chose répugnante possède une propriété particulière :

on ne veut pas la toucher.

Pas seulement physiquement.

Mentalement.

Socialement.

Narrativement.

Il existe des sujets dont la simple fréquentation contamine.

Pédocriminalité.

Violences sexuelles.

Torture.

Humiliations extrêmes.

Excréments.

Profanation.

Cruauté envers des personnes particulièrement vulnérables.

Plus on avance dans certains récits de violence, plus apparaît une réaction presque corporelle :

ça suffit.

On détourne les yeux.

Et parfois :

ça ne peut pas être vrai.

Non parce qu’on a examiné les preuves.

Parce que l’image elle-même est devenue psychiquement irrecevable.

Voilà le premier pouvoir de l’abject.


Mais la monstruosité possède un deuxième camouflage

À partir d’un certain degré d’horreur, celui qui raconte commence à paraître suspect.

Imaginons quelqu’un disant :

J’ai découvert un système de corruption.

On peut l’écouter.

Puis :

Il implique des violences sexuelles.

Le récit devient plus lourd.

Puis :

Il implique des enfants.

Encore plus lourd.

Puis viennent éventuellement :

rites ;

humiliations ;

excréments ;

violences absurdes ;

pratiques sexuelles extrêmes ;

symboles ;

personnes vulnérables ;

mise en scène rituelle.

À un certain moment, l’auditeur ne regarde plus seulement l’accusation.

Il regarde celui qui la prononce.

Et quelque chose bascule :

Mais quel genre de malade invente des choses pareilles ?

Voilà une protection extraordinaire.

Plus le fait allégué devient monstrueux, plus sa monstruosité peut elle-même diminuer sa crédibilité.


Dieudonné et la surcharge de l’abject

C’est là que le passage de Le Mur consacré à la pédophilie devient intéressant, indépendamment de la vérité des accusations auxquelles il faisait référence.

Dieudonné ne raconte pas sobrement.

Il surcharge.

Il accumule une imagerie scatologique, sexuelle, violente, absurde, monstrueuse.

Ce qui ressemble à une surenchère comique n’est peut-être pas nécessairement conçu comme une exagération par celui qui parle. Le procédé peut être plus trouble : prendre des accusations que l’auteur du sketch semble considérer sérieusement, les envelopper d’un langage si grotesque et scatologique qu’elles deviennent recevables comme humour noir — tout en laissant ouverte la question de savoir quelle part relève de la caricature et quelle part prétend restituer littéralement des récits ou témoignages antérieurs.

Le résultat est presque une caricature de notre mécanisme.

On ne se trouve plus devant :

une accusation à examiner.

On se trouve devant quelque chose qui ressemble à un cauchemar raconté après quarante de fièvre.

Mais on peut aussi y voir quelque chose de plus intéressant pour notre théorie :

l’abjection protège parfois ce qu’elle enveloppe parce qu’elle rend l’ensemble incroyablement difficile à penser sérieusement.

Le cerveau cherche une sortie.

Le rire en est une.

Le rejet une autre.

Le ridicule une troisième.


Rire devant l’impossible

Ce n’est d’ailleurs pas forcément un rire d’approbation.

Lorsque quelque chose dépasse brutalement notre seuil émotionnel, rire peut devenir une forme de décharge.

L’horreur est trop haute.

Alors l’esprit fait un pas de côté.

C’est exactement ce que permet l’humour noir.

Dieudonné peut prononcer une image atroce.

La salle rit.

Et pendant quelques secondes, l’image a traversé une frontière qu’un exposé académique aurait peut-être été incapable de franchir.

Cela ne transforme évidemment pas l’image en vérité.

Mais elle est entrée.


La monstruosité comme système immunitaire

Voilà le principe qui nous intéresse vraiment.

Une société possède une représentation implicite de ce que les êtres humains « normaux » sont capables de faire.

Lorsque quelque chose reste dans les limites :

fraude ;

corruption ;

adultère ;

pot-de-vin ;

nous possédons immédiatement des catégories.

Mais augmentez progressivement l’horreur.

À un certain niveau apparaît :

personne ne ferait ça.

Cette phrase est dangereuse.

Albert Fish : quand « trop monstrueux » ne suffit plus

Albert Fish constitue un cas presque expérimental de ce problème.

À première vue, son histoire ressemble moins à un dossier criminel qu’à une accumulation conçue pour dépasser volontairement les limites du crédible.

Pédocriminalité.

Scatophilie.

Sadisme.

Autocastration.

Ondinisme.

Discours religieux délirants.

Meurtre d’enfants.

Cannibalisme revendiqué.

Et une lettre adressée, sophistiquée, des années après la disparition de Grace Budd, à la famille de l’enfant, dans laquelle Fish racontait lui-même ce qu’il disait lui avoir fait.

On pourrait croire qu’un scénariste en a trop ajouté.

Pourtant Albert Fish a réellement existé. Il fut reconnu coupable en 1935 du meurtre de Grace Budd, âgée de dix ans, puis exécuté à Sing Sing en janvier 1936. Son procès documenta une combinaison particulièrement extrême de sadisme, de pratiques d’automutilation, d’obsessions religieuses et de violences sexuelles.

Tous les récits associés à Fish n’ont cependant pas le même statut.

Il revendiqua ou fut soupçonné de crimes supplémentaires, et certaines affirmations spectaculaires répétées ensuite à son sujet reposent sur ses propres déclarations plutôt que sur des faits indépendamment établis. Même concernant certains détails de son cannibalisme, les sources historiques distinguent ce que Fish affirma lui-même de ce qui pouvait encore être matériellement vérifié plusieurs années après les faits.

Et cette distinction est précisément ce qui rend son cas utile ici.

On n’a pas besoin de croire toutes les histoires racontées sur Albert Fish pour rencontrer quelque chose qui paraît déjà invraisemblable.

Le noyau établi suffit.

Un homme apparemment banal parvient à gagner la confiance d’une famille, emmène une enfant en prétendant l’accompagner à une fête, la tue, puis demeure libre pendant des années avant qu’une lettre envoyée à la famille ne contribue finalement à conduire les enquêteurs jusqu’à lui.

Schizophrenia : lorsque la fiction n’a presque plus besoin d’inventer

Albert Fish n’est pas le modèle du film SchizophreniaAngst dans son titre original — de Gerald Kargl.

Le film s’inspire d’un autre criminel réel, l’Autrichien Werner Kniesek, auteur d’un triple meurtre après sa sortie de prison. Mais il appartient exactement à la même zone mentale : celle où la frontière entre le film d’horreur et le fait divers devient presque embarrassante. La Viennale présente d’ailleurs Angst comme directement fondé sur l’histoire de Kniesek, tandis que Gaspar Noé l’a cité parmi ses grandes influences.

Kargl ne transforme pas son meurtrier en génie du Mal.

Au contraire.

Son personnage est fébrile, maladroit, dérisoire, chaotique.

La monstruosité n’est pas élégante.

Elle transpire.

Elle trébuche.

Elle improvise.

Et c’est peut-être précisément ce qui rend le film aussi éprouvant.

On aimerait que l’horreur possède une grandeur qui permette de la tenir à distance.

Un Hannibal Lecter.

Un démon.

Une cérémonie.

Quelque chose qui dise :

ceci appartient à un autre monde.

Schizophrenia refuse cette consolation.

Le monstre habite notre monde.

Albert Fish aussi.

Et dans les deux cas, quelque chose d’important apparaît :

le réel n’est pas tenu par les règles de vraisemblance de la fiction.

Un scénariste peut entendre :

Non. Là, tu en fais trop.

L’histoire criminelle, elle, n’a personne pour lui faire cette remarque.

Voilà pourquoi Fish reste si utile à notre réflexion sur le système immunitaire de la monstruosité.

Quand une histoire franchit notre seuil du croyable, on peut instinctivement commencer à la corriger mentalement.

À lui retirer des morceaux.

À chercher la métaphore.

À supposer la légende.

Et parfois il faut effectivement le faire.

Mais Schizophrenia, comme Fish, rappelle quelque chose d’inconfortable :

il arrive aussi que ce soit notre seuil de vraisemblance qui soit trop étroit pour le réel.### Schizophrenia : lorsque la fiction n’a presque plus besoin d’inventer

Albert Fish n’est pas le modèle du film SchizophreniaAngst dans son titre original — de Gerald Kargl.

Le film s’inspire d’un autre criminel réel, l’Autrichien Werner Kniesek, auteur d’un triple meurtre après sa sortie de prison. Mais il appartient exactement à la même zone mentale : celle où la frontière entre le film d’horreur et le fait divers devient presque embarrassante. La Viennale présente d’ailleurs Angst comme directement fondé sur l’histoire de Kniesek, tandis que Gaspar Noé l’a cité parmi ses grandes influences.

Kargl ne transforme pas son meurtrier en génie du Mal.

Au contraire.

Son personnage est fébrile, maladroit, dérisoire, chaotique.

La monstruosité n’est pas élégante.

Elle transpire.

Elle trébuche.

Elle improvise.

Et c’est peut-être précisément ce qui rend le film aussi éprouvant.

On aimerait que l’horreur possède une grandeur qui permette de la tenir à distance.

Un Hannibal Lecter.

Un démon.

Une cérémonie.

Quelque chose qui dise :

ceci appartient à un autre monde.

Schizophrenia refuse cette consolation.

Le monstre habite notre monde.

Albert Fish aussi.

Et dans les deux cas, quelque chose d’important apparaît :

le réel n’est pas tenu par les règles de vraisemblance de la fiction.

Un scénariste peut entendre :

Non. Là, tu en fais trop.

L’histoire criminelle, elle, n’a personne pour lui faire cette remarque.

Voilà pourquoi Fish reste si utile à notre réflexion sur le système immunitaire de la monstruosité.

Quand une histoire franchit notre seuil du croyable, on peut instinctivement commencer à la corriger mentalement.

À lui retirer des morceaux.

À chercher la métaphore.

À supposer la légende.

Et parfois il faut effectivement le faire.

Mais Schizophrenia, comme Fish, rappelle quelque chose d’inconfortable :

il arrive aussi que ce soit notre seuil de vraisemblance qui soit trop étroit pour le réel.
Voilà ce que la monstruosité fait parfois à notre intuition.

Elle nous donne envie d’enlever des morceaux au réel jusqu’à ce qu’il retrouve une taille psychologiquement acceptable.

Il y a forcément une exagération quelque part.

Parfois oui.

Dans l’histoire de Fish elle-même, certaines affirmations doivent précisément être traitées ainsi : comme revendications, soupçons ou récits dont la vérification demeure différente de celle de son meurtre établi.

Mais l’existence de ces incertitudes ne rend pas raisonnable l’opération inverse :

adoucir ce qui est établi simplement parce que l’ensemble paraît excessif.

Albert Fish nous impose donc une règle assez désagréable :

Le grotesque n’est pas une preuve de fausseté.

Le réel ne possède aucun comité éditorial chargé de dire :

Là, ça fait vraiment trop, retirez deux atrocités sinon personne n’y croira.

Parfois la monstruosité possède exactement cette absence de goût.

Elle accumule.

Elle dépasse notre vraisemblance.

Et c’est alors notre conception de l’humain qui tente de se défendre en murmurant :

impossible.

Voilà peut-être la forme la plus profonde de notre « système immunitaire ».

Nous ne rejetons plus seulement une information parce qu’elle est dégoûtante.

Nous la rejetons parce que l’accepter obligerait à agrandir considérablement ce que nous croyons un être humain capable de faire.

Fish n’est donc pas intéressant ici parce qu’il prouverait quoi que ce soit sur une cabale, un réseau ou un cercle occulte.

Il ne le prouve pas.

Il est intéressant pour quelque chose de beaucoup plus élémentaire :

il détruit l’argument selon lequel une horreur devient improbable simplement parce qu’elle ressemble trop à un cauchemar.

Et lorsqu’on entrera plus tard dans des affaires impliquant non plus un homme isolé mais plusieurs individus, institutions ou réseaux, il faudra conserver cette leçon.

On ne croira pas parce que c’est monstrueux.

On ne cessera pas non plus d’examiner parce que ça l’est.

La monstruosité n’est ni preuve…

ni réfutation.

Parce que l’histoire criminelle contient précisément des actes que la plupart des gens auraient refusé de croire avant leur découverte.

Cela ne signifie pas que chaque récit monstrueux est vrai.

Cela signifie que :

« c’est trop monstrueux pour être vrai » n’est pas une méthode d’enquête.

Seul contre tous : habiter l’abject

Il existe d’ailleurs une filiation cinématographique presque parfaite.

Gaspar Noé a reconnu l’influence consciente d’AngstSchizophrenia — et lorsqu’on regarde Seul contre tous, cette parenté devient particulièrement intéressante pour notre sujet.

Le film suit un ancien boucher progressivement enfermé dans l’isolement, la rancœur et la violence ; après l’échec de ses tentatives de reconstruire sa vie, il revient vers sa fille et le récit conduit le spectateur jusque dans une zone où amour paternel, désir incestueux, violence et rationalisation morale deviennent monstrueusement entremêlés.

Et Noé fait quelque chose de différent de la simple représentation d’un monstre.

Il nous enferme dans son discours intérieur.

Voilà pourquoi Seul contre tous mérite sa place ici.

Le personnage ne se pense pas comme le Mal.

Il argumente.

Il justifie.

Il rumine.

Il transforme progressivement ses désirs, sa haine et son ressentiment en vision cohérente du monde.

C’est une leçon importante.

La monstruosité humaine n’arrive pas nécessairement accompagnée d’une petite voix disant :

Je suis un monstre.

Elle peut arriver accompagnée de :

J’ai mes raisons.

Puis :

Les autres sont hypocrites.

Puis :

La société ne comprend pas.

Puis éventuellement :

Ce qu’elle appelle monstrueux est seulement ce qu’elle refuse de regarder.

Et nous arrivons alors dans une région extraordinairement dangereuse pour notre propre livre.

Car Les Portes de la perversion veut précisément examiner ce que la société refuse parfois de regarder.

Mais celui qui transgresse peut employer exactement la même rhétorique pour transformer sa propre prédation en vérité interdite.

Voilà pourquoi le simple mot tabou ne suffit jamais.

Certains tabous protègent une convention arbitraire.

D’autres protègent quelqu’un.

Tout l’enjeu consiste à savoir lequel.

Seul contre tous descend ainsi encore plus profondément dans notre principe de l’abject.

Il ne nous demande pas simplement :

peux-tu regarder le monstre ?

Il demande :

peux-tu rester dans sa tête assez longtemps pour comprendre comment il cesse de se considérer comme tel ?

Et c’est peut-être l’une des portes les plus inquiétantes de toutes.

Parce que derrière elle, on ne trouve ni Satan ni une société secrète.

On trouve quelque chose de beaucoup plus proche.

Une justification.


La crotte de nez devient alors presque une technologie

On peut maintenant raffiner notre métaphore.

Le mur cache par obstruction.

Le secret cache par absence d’information.

Le mensonge cache par substitution.

L’abject cache autrement :

il donne envie à l’observateur de s’éloigner lui-même.

La meilleure porte secrète n’est peut-être pas toujours verrouillée.

Parfois elle porte simplement :

DERRIÈRE CETTE PORTE SE TROUVE QUELQUE CHOSE QUE VOUS NE VOULEZ PAS VOIR.

Et presque tout le monde continue son chemin.


Et si quelqu’un comprend ce mécanisme ?

Là commence notre hypothèse plus sombre.

Un prédateur n’a pas besoin d’avoir lu Freud pour comprendre empiriquement que certaines choses ne se racontent pas facilement.

Il peut découvrir que :

la victime a honte ;

la famille a honte ;

l’institution a honte ;

le témoin ne veut pas prononcer certains mots ;

le journaliste hésite à publier certains détails ;

le public veut croire que l’histoire est exagérée.

L’abject crée donc spontanément autour du crime une couche supplémentaire de silence.

Personne n’a nécessairement conçu cette protection.

Mais quelqu’un peut apprendre à l’utiliser.

La matrice vient encore de produire une arme sans avoir eu besoin de l’inventer.


Le sentiment de monstruosité

Il existe même une étape encore plus profonde.

La victime elle-même peut se demander :

si je raconte cela, qu’est-ce que les gens vont penser de moi ?

Voilà l’une des cruautés particulières de certains crimes sexuels.

L’acte appartient au criminel.

Mais la honte peut migrer vers la victime.

Elle porte alors psychiquement une partie de ce qui devrait appartenir à l’agresseur.

Le monstre commet.

La victime se sent contaminée.

L’entourage détourne les yeux.

Et la monstruosité a réussi une opération extraordinaire :

elle s’est déplacée hors de celui qui l’a produite.


Le troisième camouflage : le ridicule

Puis vient celui qui dénonce.

S’il décrit quelque chose de suffisamment sordide, l’auditeur peut commencer à associer la saleté du récit à sa personne.

Il devient :

obsédé ;

malsain ;

complotiste ;

fou.

Parfois ces qualificatifs seront mérités.

Mais pas automatiquement.

Le ridicule possède ici le même fonctionnement que le dégoût.

Il éloigne.

Une accusation peut donc être protégée par deux enveloppes simultanées :

trop répugnante pour être regardée ;

trop extravagante pour être crue.

Voilà une excellente cachette.


Se cacher derrière la crotte de nez

On peut désormais employer notre expression sans plaisanter entièrement.

Se cacher symboliquement derrière une crotte de nez, c’est placer entre soi et le regard extérieur quelque chose que ce regard répugne à traverser.

La honte.

Le sexe.

Le dégoût.

Le ridicule.

La monstruosité.

Le fouillis d’accusations invraisemblables.

Tout cela peut produire du brouillard.

Et parfois, derrière le brouillard :

rien.

Une invention.

Une psychose collective.

Une accusation fausse.

Mais parfois aussi :

quelque chose qu’on aurait découvert plus tôt si quelqu’un avait accepté d’y mettre les doigts.

Voilà pourquoi notre petite paranoïa reste nécessaire.

Pas pour croire l’horreur parce qu’elle est horrible.

Mais pour refuser la règle inverse :

ne pas la croire simplement parce qu’elle l’est trop.


Mais l’abject possède un deuxième pouvoir

Il attire.

La pédocriminalité est une accusation tellement monstrueuse qu’elle possède également une puissance narrative incomparable.

Accusez quelqu’un d’un désaccord fiscal :

on discute.

Accusez-le de crimes contre des enfants :

la pensée se met à brûler.

C’est exactement pourquoi notre discipline reste nécessaire.

Le camouflage par l’abject possède deux directions opposées.

La répulsion peut empêcher d’examiner un crime réel.

Mais l’horreur peut aussi rendre une accusation tellement émotionnelle qu’on cesse de vérifier ce qui est réellement établi.

Nous conserverons les deux possibilités simultanément.

Pas parce qu’elles s’annulent.

Parce qu’elles existent ensemble.


Le cœur

Revenons maintenant aux chambres.

Il existe peut-être des cercles qui ne sont pas simplement des réseaux.

Mais qui possèdent réellement un cœur.

Une doctrine.

Un centre initiatique.

Une cosmologie.

Un secret transmis.

Voilà ce que la métaphore pure de la corporatocratie risquait de nous faire manquer.

Les structures émergentes existent.

Mais toutes les structures ne sont pas entièrement émergentes.

Il existe aussi des organisations.

Des associations.

Des ordres.

Des groupes criminels.

Des sectes.

Des familles.

Des cellules.

Des gens qui se réunissent consciemment.

Des gens qui préparent des choses ensemble.

Autrement dit :

des complots.

Le mycélium n’abolit pas le champignon.


Le monde parallèle

Et si les véritables occultistes du pouvoir étaient très peu nombreux ?

Cette hypothèse est presque plus intéressante que celle d’une élite entière pratiquant la sorcellerie.

Imaginons une civilisation de millions de personnes.

Des centaines de milliers atteignent différents degrés de pouvoir économique ou politique.

Quelques milliers fréquentent des cercles très fermés.

Quelques centaines s’intéressent sérieusement à l’ésotérisme.

Quelques dizaines possèdent éventuellement une véritable discipline initiatique.

Une poignée seulement atteignent ce que leur propre système considérerait comme une maîtrise.

Ils seraient statistiquement presque inexistants.

Et pourtant leur influence pourrait être disproportionnée s’ils se situaient déjà à des endroits privilégiés du réseau.

Voilà notre monde parallèle.

Pas une civilisation cachée sous la nôtre.

Une minorité infinitésimale circulant dans les mêmes hôtels, les mêmes banques, les mêmes capitales et les mêmes familles que tout le monde…

mais ne vivant pas exactement dans la même interprétation du réel.


Le sorcier littéral parmi les sorciers métaphoriques

Voilà ce qu’on aime dans notre expression de matrice à sorciers.

Elle fonctionne désormais deux fois.

Au premier degré métaphorique, la matrice sélectionne naturellement des gens capables d’utiliser :

réseau ;

charisme ;

argent ;

information ;

intimidation ;

séduction ;

réputation.

Ce sont nos sorciers sociaux.

Ils sont nombreux.

Puis, parmi eux, exceptionnellement, peut apparaître le sorcier littéral :

quelqu’un qui considère le pouvoir extérieur comme seulement une moitié de son travail.

L’autre moitié concerne :

son esprit ;

son corps ;

sa volonté ;

ses états de conscience ;

ses symboles ;

sa relation au sacré ou à l’invisible.

Le premier apprend à contrôler les autres.

Le second veut aussi apprendre à se contrôler lui-même.

Et peut-être, selon sa croyance :

à contrôler quelque chose de plus.


Kundalini : le serpent sous le palais

La Kundalini devient alors une image étonnamment adaptée.

Dans des traditions qui l’ont conceptualisée, elle est représentée comme une puissance latente associée au corps subtil et à une ascension transformatrice ; les formes modernes de cette conception proviennent d’une histoire complexe de textes tantriques, de yoga, de théosophie et de réinterprétations globales.

Chez Exu Dragon, l’image est explicite :

le serpent dort à la racine.

L’adepte travaille.

Le serpent monte.

Les centres s’ouvrent.

Le pratiquant se transforme.

Nous n’avons pas besoin de décider ici ce qui, dans cette expérience, relève de la neurologie, de la psychologie, de la culture, de la spiritualité ou d’un phénomène encore différent.

Il suffit de comprendre ce que croit l’initié.

Parce qu’une croyance peut produire des comportements réels même lorsque sa métaphysique demeure indémontrée.


Christophe Allain : quand le serpent défait la maison

Il existe un témoignage français particulièrement intéressant parce qu’il retire soudain la Kundalini des vieux traités et la replace dans la vie d’un homme contemporain.

Christophe Allain.

Informaticien à l’origine.

Pas gourou indien élevé dans un ashram.

Pas héritier officiel d’une lignée tantrique.

Il raconte avoir vécu, vers vingt-trois ou vingt-quatre ans, ce qu’il interprète comme un éveil brutal de Kundalini.

Son ancien blog Évolution spirituelle deviendra précisément le journal de cette exploration ; son livre Journal d’un éveil du troisième œil en reprendra ensuite le parcours.

Ce qui nous intéresse n’est pas de décider immédiatement ce qui s’est « réellement » éveillé.

Énergie subtile ?

Phénomène neurologique ?

Crise mystique ?

Modification profonde de l’état de conscience ?

Expérience spirituelle authentique ?

Mélange de plusieurs de ces choses ?

On peut laisser la question ouverte.

Parce que son récit lui-même est déjà extraordinaire.

Allain raconte qu’une lumière jaillit brusquement et déclenche une montée de jouissance.

Puis le monde change.

Les informations qu’il percevait auparavant comme pensées, rêves ou intuitions deviennent pour lui presque tangibles.

Et surtout :

sa structure habituelle d’identité semble se désagréger.

Il ne se vit plus normalement comme un individu enfermé dans un corps.

Il décrit plutôt une conscience devenue énergie, regardant l’existence comme une scène ou comme un film depuis l’extérieur.

On retrouve ici quelque chose que les discours trop propres sur « l’éveil spirituel » oublient facilement.

L’éveil n’est pas nécessairement une amélioration douce de la personnalité.

Il peut être vécu comme une catastrophe de la structure ordinaire.

Ce qui tenait ensemble :

moi ;

corps ;

monde ;

intérieur ;

extérieur ;

réalité ;

pensée ;

peut soudain perdre ses anciennes coutures.

Et cela change profondément notre image de l’initiation.


L’initiation comme désorganisation

On imagine souvent l’initié comme quelqu’un qui apprend progressivement davantage de choses.

Premier degré.

Deuxième degré.

Troisième degré.

Un nouveau symbole.

Un nouveau secret.

Mais l’initiation radicale pourrait fonctionner autrement.

On ne rajoute pas seulement quelque chose.

On retire ce qui tenait l’ancien individu debout.

Son système d’interprétation.

Ses frontières.

Ses certitudes.

Son identité.

Puis quelque chose doit éventuellement se reconstruire.

Dans son récit ultérieur, Allain décrit justement un mouvement de retour vers l’incarnation.

Il explique qu’être seulement une forme de vacuité ou d’énergie contemplant la scène devient pour lui insuffisant, voire un obstacle.

Il faut revenir dans le corps.

Dans le monde.

Dans la matière.

Accepter la société.

Faire redescendre, en quelque sorte, ce qui avait été cherché vers le haut.

Voilà quelque chose de très intéressant pour notre sorcier.

Parce que l’initiation cesse alors d’être :

acquérir des pouvoirs.

Elle devient :

survivre à une déstructuration et reconstruire autrement celui qui les recevrait.


Briser l’homme avant de fabriquer l’initié

Et maintenant on peut comprendre pourquoi tant de traditions initiatiques utilisent symboliquement :

la mort ;

la renaissance ;

la descente ;

le tombeau ;

la nuit ;

le démembrement ;

le serpent ;

la dissolution ;

puis le retour.

L’ancien individu meurt.

Un autre revient.

Dans un cadre symbolique, cela peut rester une représentation.

Dans certaines expériences mystiques, cela peut être vécu avec une intensité psychique considérable.

Et c’est là que notre hypothèse sur les sociétés secrètes devient plus intéressante.

Si certains noyaux initiatiques existent réellement à proximité du pouvoir, peut-être leur fonction n’est-elle pas seulement de transmettre des informations.

Peut-être cherchent-ils à produire un certain type d’être humain.

Un individu capable de supporter :

secret ;

contradiction ;

transgression ;

pouvoir ;

solitude ;

modification de la conscience ;

et éventuellement l’impression d’entrer en contact avec quelque chose qui dépasse l’identité ordinaire.

Le cercle extérieur reçoit le réseau.

Le cercle suivant reçoit le symbole.

Plus profondément peut venir la pratique.

Et, exceptionnellement, peut-être :

l’expérience.


Le véritable danger de l’éveil

Il faut cependant retourner l’image.

Supposons qu’un être humain vive réellement une expérience de dissolution spectaculaire.

Cela ne le rend pas automatiquement sage.

Encore moins bon.

On peut perdre certaines limites intérieures sans acquérir spontanément une morale supérieure.

Voilà peut-être même un danger fondamental.

Une personne expérimente quelque chose qu’elle juge gigantesque.

Elle se sent reliée au tout.

Elle croit percevoir des dimensions invisibles.

Elle pense avoir traversé la mort symbolique.

Et progressivement peut apparaître une conviction :

les lois ordinaires concernent ceux qui dorment encore.

C’est là que l’initiation peut devenir politiquement inquiétante.

Parce que le sentiment d’avoir dépassé le moi ne garantit nullement qu’on ait dépassé l’ego.

Il peut également le rendre gigantesque.

On ne pense plus :

j’ai une croyance étrange.

On pense :

j’ai vu ce que les autres ne peuvent pas voir.

Puis :

je sais.

Puis éventuellement :

ceux qui ne savent pas ne peuvent pas comprendre les règles auxquelles j’obéis.

On vient de fabriquer une aristocratie métaphysique.


Et si le pouvoir extérieur rencontre cette aristocratie intérieure ?

Voilà notre vrai sujet.

Prenons quelqu’un déjà puissamment installé dans le monde social.

Argent.

Relations.

Accès.

Impunité relative.

Puis donnons-lui une expérience spirituelle radicale.

Ou simplement la conviction d’en avoir vécu une.

Il ne devient pas nécessairement dangereux.

Il peut devenir plus humble.

Plus généreux.

Moins attaché au pouvoir.

Mais il existe aussi l’autre possibilité.

Son pouvoir extérieur et son sentiment d’élection intérieure se renforcent mutuellement.

Il possédait déjà davantage que les autres.

Maintenant, il pense également savoir davantage que les autres.

Le sorcier métaphorique et le sorcier littéral viennent de se rencontrer.


La Kundalini comme risque et comme promesse

Le récit de Christophe Allain devient intéressant précisément parce qu’il ne s’arrête pas à l’explosion.

Il raconte ensuite une longue réintégration.

Un retour au corps.

À l’émotion.

À l’environnement.

À la matérialité.

À l’humain.

Autrement dit :

la déstructuration n’est pas l’aboutissement.

Elle est une traversée.

Et cela nous offre peut-être un critère précieux pour distinguer deux initiations.

La première détruit les anciennes limites puis réintègre l’individu dans le monde avec davantage de conscience de l’autre.

La seconde détruit les anciennes limites et laisse seulement :

je suis au-dessus.

Dans la première :

le mystère approfondit l’humanité.

Dans la seconde :

le mystère devient justification du privilège.

Et c’est cette seconde possibilité qui intéresse Les Portes de la perversion.

Parce qu’au contact de la corporatocratie, une spiritualité de la transcendance peut éventuellement devenir une idéologie de l’exception.

L’initié ne demande plus :

comment devenir plus humain ?

Il demande :

jusqu’où puis-je dépasser l’humain ?

Et parfois la question suivante devrait immédiatement nous inquiéter :

qui, autour de lui, risque alors de devenir simplement du matériau pour son dépassement ?


L’orgie initiatique

Voilà donc la possibilité que nous avions effacée trop vite.

Une orgie peut être une fête.

Elle peut être une transgression sociale.

Elle peut être un dispositif de compromission.

Elle peut être un lieu de pouvoir.

Mais pour certains participants, dans certains contextes ésotériques, une sexualité ritualisée pourrait également être vécue comme :

une opération sur l’énergie.

C’est historiquement concevable parce que des traditions de magie sexuelle ont effectivement pensé le désir et l’acte sexuel comme sources de puissance ou de transformation.

Attention au saut.

Cela ne signifie absolument pas :

« nous avons vu une orgie chez des puissants, donc nous avons découvert un rituel magique. »

Ce serait exactement la pensée automatique que nous voulons éviter.

Mais cela signifie également que nous ne devrons pas répondre :

« impossible, personne ne conçoit la sexualité de cette manière. »

Parce que des gens l’ont réellement conçue ainsi.

Voilà la différence.


Et la transgression elle-même peut être initiatique

Certaines traditions ésotériques, notamment différentes relectures occidentales de la « voie de la main gauche », ont précisément valorisé l’idée de confronter, renverser ou traverser certains interdits comme élément d’une recherche de transformation personnelle. Le Dragon Souterrain situe explicitement sa propre lecture de la voie de la main gauche dans ce rapport à l’expérimentation et à la destruction de certains tabous.

Encore une fois :

tabou ne signifie pas crime.

Il faut presque l’écrire en lettres de feu.

Briser une convention sexuelle entre adultes consentants n’a rien à voir avec agresser un enfant.

Une voie spirituelle qui utilise symboliquement la transgression ne mène pas mécaniquement au crime.

Mais notre hypothèse sombre consiste précisément à demander :

que se passe-t-il lorsque quelqu’un transforme la transgression elle-même en valeur et possède simultanément suffisamment de pouvoir pour ne plus rencontrer de limite extérieure ?

Voilà une question différente.

Et beaucoup plus dangereuse.


Salò : lorsque le château devient loi

Pasolini avait déjà construit cette image.

Dans Salò ou les 120 Journées de Sodome, il transpose Sade dans la République fasciste de Salò et enferme de jeunes victimes sous le pouvoir de riches libertins. Pasolini associait explicitement son dispositif à une réflexion sur le pouvoir, le fascisme et la transformation des corps en objets.

Notre première lecture en faisait essentiellement une métaphore.

Elle l’est.

Mais le château nous apprend également quelque chose de plus simple.

Un espace fermé peut développer sa propre loi.

À l’extérieur :

des normes.

À l’intérieur :

les maîtres.

Voilà le principe de la chambre intérieure.

Plus l’espace devient autonome, moins le monde extérieur possède de prise.

Et plus les personnes qui le contrôlent disposent de ressources, plus il devient difficile d’y faire entrer une autorité concurrente.

Pas besoin de magie.

Mais si un imaginaire magique s’ajoute à cette autonomie…

alors le château peut devenir temple.


Eyes Wide Shut : peut-être plusieurs étages dans la même maison

Et voilà pourquoi Eyes Wide Shut reste si fertile pour notre théorie.

Bill entre dans une cérémonie dont il possède les signes extérieurs sans posséder réellement l’appartenance intérieure.

Masque.

Mot de passe.

Costume.

Mais il est reconnu comme étranger.

Le film ne nous livre jamais le manuel doctrinal du groupe.

Et cette absence crée précisément sa puissance.

Nous pouvons imaginer plusieurs profondeurs.

Certains participants viennent peut-être pour la sexualité.

D’autres pour le réseau.

D’autres parce qu’être invité signifie appartenir.

Et au centre ?

Le film ne répond pas.

Notre imagination s’en charge.

C’est exactement ainsi que naissent les chambres intérieures.


Le rite possède peut-être deux publics

Celui qui regarde de l’extérieur voit :

des vêtements.

Des gestes.

Des objets.

Celui qui a reçu une initiation voit éventuellement :

un système.

Le symbole possède une propriété fascinante :

il permet de montrer quelque chose sans nécessairement l’expliquer.

Un œil peut être décoratif pour l’un.

Religieux pour l’autre.

Initiatique pour un troisième.

Ironique pour le quatrième.

Ainsi, un groupe peut théoriquement fonctionner à découvert tout en restant partiellement caché.

Tout dépend du dictionnaire possédé par celui qui regarde.

Voilà une autre forme de camouflage.

Non plus cacher le signe.

Cacher son sens.


True Detective : cette fois le crime et l’occulte se touchent dans la fiction

La première saison de True Detective construit précisément son horreur autour d’un environnement de crimes sexuels contre des enfants, de liens familiaux et institutionnels et d’une imagerie rituelle et occulte. Le récit laisse volontairement une partie du réseau au-delà de ce que les deux enquêteurs parviennent à atteindre.

Voilà presque notre modèle.

Pas parce que la série prouverait quoi que ce soit du monde réel.

Parce qu’elle distingue déjà :

le criminel visible ;

le réseau ;

la famille ;

l’institution ;

les symboles ;

et quelque chose de plus obscur derrière.

Rust ne combat pas simplement un tueur.

Il essaie de comprendre la forme qui l’a rendu possible.

Voilà ce que notre livre doit faire.


Le satanisme : ni partout, ni nulle part

Il faut alors prononcer le mot.

Satan.

La première erreur serait de le voir partout.

Le hibou devient Satan.

Le serpent devient Satan.

Le sexe devient Satan.

Le masque devient Satan.

La musique à l’envers devient probablement Satan prenant son petit déjeuner.

C’est la machine paranoïaque devenue automatique.

Mais l’erreur inverse serait étrange elle aussi.

Des formes modernes de satanisme, de luciférisme et d’occultisme de la voie de la main gauche existent comme mouvements, croyances et identités religieuses ou ésotériques ; elles sont étudiées comme telles dans l’histoire moderne de l’ésotérisme.

Donc oui :

parfois quelqu’un emploie Satan comme symbole.

Parfois comme archétype.

Parfois comme provocation.

Parfois comme entité à laquelle il croit réellement.

Le satanisme peut donc, dans certains cas, être littéral au niveau de la croyance.

Ce que nous ne ferons pas est le saut :

symbole satanique = sacrifice = pédocriminalité = cabale gouvernementale.

Chaque égalité devra être gagnée séparément.


C’est peut-être cela, la véritable initiation

Pas recevoir immédiatement le secret final.

Recevoir une première explication.

Puis découvrir qu’elle était seulement l’enveloppe d’une autre.

Le nouveau membre pense entrer dans un club.

Il découvre un réseau.

L’initié découvre une tradition.

Un autre niveau lui donne une cosmologie.

Un dernier peut-être une pratique.

Voilà le modèle des chambres intérieures.

Et il possède une conséquence extraordinaire :

les membres périphériques peuvent dire sincèrement qu’ils ne savent rien.

Parce qu’ils ne savent réellement rien.


Voilà pourquoi une société secrète peut être difficile à décrire

Imaginez dix cercles concentriques.

Le membre du dixième voit seulement le dixième.

Lorsqu’un journaliste lui demande :

existe-t-il un centre ?

il répond :

pas à ma connaissance.

Il ne ment pas.

Le membre du cinquième connaît quelque chose de plus.

Le membre du premier ne donne pas d’interview.

Nous venons de construire une organisation extrêmement difficile à falsifier.

Et voilà immédiatement le danger.

Car cette architecture est tellement parfaite qu’elle peut servir à expliquer n’importe quelle absence de preuve.

Pas de preuve du cœur ?

Évidemment : seuls les initiés la possèdent.

Un membre nie ?

Évidemment : il est périphérique.

Un initié nie ?

Évidemment : il protège le secret.

Le modèle peut devenir invincible.

Nous devrons donc constamment retenir son cou.

Mais nous ne sommes pas obligés de l’abandonner simplement parce qu’il peut être mal utilisé.


Il y a parfois réellement des cœurs

Voilà la correction essentielle.

Tout n’est pas émergent.

Un cartel peut avoir une direction.

Une secte peut avoir un gourou.

Une cellule criminelle peut avoir un organisateur.

Une association peut posséder un conseil.

Une société initiatique peut posséder des degrés.

Une famille peut posséder un patriarche.

Plusieurs réseaux peuvent donc présenter des degrés variables de centralisation.

Ce que nous ne connaissons pas, c’est leur articulation globale.

Peut-être certains n’ont aucun rapport.

Peut-être certains se chevauchent.

Peut-être certaines personnes servent de ponts.

Peut-être certains petits complots existent à l’intérieur d’un système beaucoup plus vaste qui, lui, n’est contrôlé par personne.

Et c’est là que revient notre Grand Sorcier.


La reine

Prenons l’image sans faire de biologie.

Une colonie.

Des milliers d’individus.

Des fonctions différentes.

Des communications locales.

Des comportements collectifs.

Et au centre symbolique :

la reine.

Dans notre mythologie, la reine est :

la corporatocratie.

Pas nécessairement parce qu’elle commande chaque fourmi.

Parce qu’elle incarne la reproduction du système.

Les véritables sorciers humains, s’ils existent, ne sont donc même pas obligés de contrôler le Grand Sorcier.

Ils peuvent simplement vivre près de son cœur.

Profiter de ses circulations.

Comprendre certaines de ses lois.

Utiliser ses ressources.

Ils sont peut-être des prêtres du monstre.

Ou simplement des parasites extraordinairement doués qui se prennent pour ses prêtres.

La différence est métaphysiquement immense.

Fonctionnellement, beaucoup moins.


Le Grand Sorcier n’a peut-être aucune initiation

C’est même l’ironie ultime.

La corporatocratie pourrait ne croire en rien.

Ni Satan.

Ni Dieu.

Ni Kundalini.

Ni magie.

Ni âme.

Elle possède néanmoins certains comportements :

croître ;

se défendre ;

absorber ;

transformer ;

optimiser ;

reproduire les conditions de sa propre existence.

Et, à l’intérieur de cette gigantesque entité sans croyance, quelques occultistes pourraient éventuellement pratiquer leurs propres systèmes spirituels.

Nous obtiendrions alors deux sorcelleries.

La première, immense et métaphorique :

le pouvoir systémique.

La seconde, minuscule et éventuellement littérale :

l’occultisme de certains individus.

La première produit la matrice.

La seconde peut apprendre à s’y déplacer.


Et si le mystère spirituel était devenu secret ?

Voilà une autre possibilité plus vaste.

Pendant la plus grande partie de l’histoire humaine, les questions spirituelles étaient centrales.

Initiation.

Mystère.

Extase.

Mort.

Vision.

Transformation.

Divination.

Rite.

Puis la modernité occidentale a progressivement relégué nombre de ces choses hors du discours légitime.

La spiritualité subsiste.

Mais l’ésotérisme est souvent réduit à :

superstition ;

folklore ;

New Age ;

curiosité.

Et si une partie du mystère n’avait pas disparu ?

Si elle avait simplement changé de statut ?

Non plus :

mystère partagé par une culture.

Mais :

secret transmis par certains groupes.

C’est une hypothèse magnifique pour notre livre.

Et impossible à conclure simplement.


Le secret est lui-même un pouvoir

Celui qui croit posséder une connaissance interdite se transforme déjà psychologiquement.

Il n’est plus simplement parmi les hommes.

Il sait.

Les autres ignorent.

Voilà l’initiation la plus élémentaire.

Nous contre eux.

Profanes.

Initiés.

Dormeurs.

Éveillés.

Ce vocabulaire peut être spirituel.

Politique.

Complotiste.

Sectaire.

Et parfois tout cela à la fois.

Notre propre livre devra s’en méfier.

Parce que le lecteur peut lui aussi commencer à penser :

moi, maintenant, je sais.

Et à cet instant précis, Les Portes de la perversion risquerait de devenir exactement la société initiatique qu’il décrit.

Il faudra garder une fenêtre ouverte.


Kennedy et la phrase à deux visages

Puis il y a Kennedy.

Son discours du 27 avril 1961 est devenu un talisman de l’imaginaire complotiste.

Et ma première version avait commis une erreur de sensibilité.

J’avais pratiquement refermé le dossier en disant :

il parle du communisme.

Factuellement, oui.

Le contexte textuel est extrêmement fort.

Kennedy parle d’un danger mondial, d’une guerre qui ne se présente plus sous sa forme traditionnelle, puis décrit une conspiration utilisant infiltration, subversion, intimidation et opérations militaires, diplomatiques, économiques, scientifiques, politiques et de renseignement. Le discours se situe explicitement dans la logique de la guerre froide.

Mais quelques lignes auparavant, Kennedy prononce également cette séquence devenue célèbre sur l’aversion des sociétés libres envers les sociétés secrètes, les serments secrets et les procédures secrètes.

Alors notre petite paranoïa peut proposer autre chose.

Pas :

Kennedy révélait les Illuminati.

Nous ne pouvons pas le démontrer.

Mais :

Et s’il avait suffisamment bien choisi ses mots pour que le discours possède deux étages ?


Le double langage

Un homme politique intelligent sait qu’une phrase peut être entendue par plusieurs publics.

La lecture immédiatement défendable serait :

bloc communiste.

La seconde, pour celui qui connaîtrait éventuellement autre chose :

les structures secrètes de pouvoir en général.

Même vocabulaire.

Deux destinataires.

Et surtout :

aucun moyen simple de contraindre l’orateur à reconnaître le second.

Voilà une hypothèse typiquement paranoïaque.

Elle est séduisante.

Elle est possible.

Mais son intention cachée n’est pas démontrée par le texte lui-même.

C’est précisément pour cela qu’elle nous intéresse.

Parce qu’elle constitue un merveilleux exemple de notre nouvelle méthode :

ne pas confondre “je ne peux pas prouver cette lecture” avec “cette lecture est intellectuellement interdite”.

Nous pouvons la conserver dans une boîte.

Écrire dessus :

HYPOTHÈSE.

Et continuer.


La ruse possède toujours une sortie

Le meilleur double langage est celui dont l’auteur peut toujours dire :

Vous m’avez mal compris.

Le public A entend A.

Le public B entend B.

Si B parle :

A se moque de lui.

L’orateur reste intact.

C’est une architecture parfaite du secret.

Est-ce ce que Kennedy faisait ?

Nous n’en savons rien.

Mais notre livre peut désormais goûter l’ironie sans faire semblant de disposer d’une transcription de ses pensées.

Et surtout :

nous n’utiliserons plus le contexte officiel comme gomme.

Le contexte nous dit ce qui est explicitement là.

Il ne peut pas toujours nous dire tout ce qui pouvait éventuellement se trouver dans l’intention.


La crotte de nez et le serpent

Nous avons maintenant deux mécanismes presque opposés.

Le serpent attire.

La crotte de nez repousse.

Le secret initiatique dit :

il y a quelque chose de merveilleux derrière cette porte.

L’abject dit :

ne touche surtout pas cette porte.

Et peut-être que les chambres les mieux protégées utilisent les deux.

À ceux qui désirent entrer :

mystère.

Pouvoir.

Connaissance.

Érotisme.

Transgression.

À ceux qui pourraient enquêter :

honte.

Dégoût.

Ridicule.

Danger social.

Imaginez la perfection du dispositif.

Celui qui entre est séduit.

Celui qui regarde de l’extérieur est repoussé.


Le ridicule, troisième mur

Et puis il existe une autre protection extraordinaire :

avoir l’air fou.

Supposons qu’un réseau criminel ordinaire utilise quelque symbole bizarre.

La personne qui le découvre raconte :

J’ai trouvé des pratiques sexuelles, des gens puissants et des symboles occultes.

L’auditeur entend :

reptiliens.

La proposition devient contaminée par tout l’imaginaire qui l’entoure.

C’est un mécanisme fascinant.

Une affirmation potentiellement vraie peut devenir socialement radioactive simplement parce qu’elle ressemble à des affirmations fausses ou extravagantes.

Le véritable crime bénéficie alors involontairement des fictions qui gravitent autour de lui.


Se cacher derrière l’impossible

Voilà peut-être la forme ultime de la crotte de nez.

Faire quelque chose tellement énorme que celui qui le raconte paraît délirant.

Pas besoin de décider que les criminels planifient toujours cela consciemment.

Le phénomène peut apparaître naturellement.

Plus un acte contredit notre image du monde, plus nous cherchons spontanément une explication qui préserve cette image.

Il exagère.

Elle a mal compris.

Ce serait trop gros.

Parfois ces réactions sont justes.

Parfois elles protègent la réalité de notre propre incapacité à la concevoir.

C’est exactement pour cela que Matrix et 1984 sont utiles.

Elles entraînent un muscle :

la capacité de concevoir l’inconcevable.

Puis l’enquête doit décider si l’inconcevable s’est réellement produit.


From Hell : le sorcier lit la ville

C’est ici qu’Alan Moore revient.

Dans From Hell, la fiction transforme Londres elle-même en architecture occulte. Les églises associées à Nicholas Hawksmoor, les monuments et la géographie deviennent, dans l’imaginaire de Gull, les éléments d’un dispositif symbolique beaucoup plus vaste ; cette réinvention occulte de Hawksmoor appartient à une tradition psychogéographique littéraire, et non à une preuve historique que l’architecte réel construisait une machine satanique.

Mais Gull nous enseigne quelque chose.

Le sorcier n’est pas nécessairement celui qui a construit la ville.

C’est celui qui pense savoir la lire.

Voilà exactement notre distinction.

La corporatocratie construit peut-être involontairement une géographie du pouvoir.

Banques.

Institutions.

Clubs.

Fondations.

Médias.

Universités.

Familles.

Réseaux.

Puis quelqu’un arrive et comprend les lignes.

Il n’a pas créé le pentacle.

Il pose son doigt sur les points.


Peut-être que certains sorciers exploitent une magie qui n’est pas la leur

Voilà l’hypothèse la plus élégante.

Imaginez que les véritables effets du pouvoir soient parfaitement matérialistes.

Réseau.

Psychologie.

Charisme.

Information.

Richesse.

Accès.

Compromission.

Puis un occultiste interprète ces mécanismes dans son propre langage.

Il appelle :

magnétisme ce que le psychologue appelle influence ;

énergie ce que le neurologue appelle activation ;

rituel ce que le sociologue appelle cohésion ;

initiation ce que l’anthropologue appelle transformation identitaire ;

égrégore ce que le théoricien des systèmes appelle phénomène émergent.

Qui a raison ?

Peut-être l’un.

Peut-être l’autre.

Peut-être chacun décrit-il une couche différente.

Notre livre n’a pas besoin de décider immédiatement.

Il lui suffit de comprendre que la même expérience humaine peut recevoir plusieurs ontologies.


La véritable sorcellerie pourrait être hybride

Et c’est là que notre monde parallèle devient vraiment amusant.

Le sorcier moderne n’a aucune raison d’être médiéval.

Il peut posséder :

un smartphone ;

un portefeuille d’actions ;

un thérapeute ;

une pratique méditative ;

un avocat fiscaliste ;

un rituel ;

un compte offshore ;

un professeur de yoga ;

une société ;

une bibliothèque ésotérique.

Nous avons tendance à séparer ces univers parce que nos rayons de librairie les séparent.

Économie.

Spiritualité.

Politique.

Criminalité.

Psychologie.

Occultisme.

Mais une personne réelle peut habiter plusieurs rayons à la fois.

Voilà pourquoi les chambres peuvent s’emboîter.


Le véritable problème n’est toujours pas Satan

Même si, exceptionnellement, quelqu’un y croit.

Le véritable problème commence lorsque :

une croyance rencontre le pouvoir et perd la limite du consentement.

Un rituel entre adultes consentants ?

Ce livre n’a aucune raison d’en faire un crime.

Une initiation libre ?

Même chose.

Une pratique spirituelle étrange ?

Libre à chacun.

Mais dès qu’apparaissent :

contrainte ;

abus ;

exploitation ;

mineur ;

traite ;

violence ;

chantage ;

nous ne sommes plus dans la question :

quelle spiritualité pratiquez-vous ?

Nous sommes dans :

qu’avez-vous fait à quelqu’un ?

Voilà la ligne que même notre sorcier le plus littéral ne franchira pas conceptuellement.

La magie n’absout rien.


Les Portes de la perversion

Et peut-être pouvons-nous enfin comprendre le titre.

La perversion n’est pas :

la magie.

Ni le sexe.

Ni l’occultisme.

Ni l’initiation.

Ni même la transgression lorsqu’elle reste consentie.

La perversion commence lorsque l’autre devient matériau.

Matériau sexuel.

Matériau financier.

Matériau initiatique.

Matériau politique.

Matériau énergétique, si l’on croit à l’énergie.

L’autre cesse d’être une conscience.

Il devient une chose utilisable.

C’est alors seulement que notre matrice devient réellement monstrueuse.


Le cœur noir possible

Voici donc notre hypothèse complète.

Autour :

une corporatocratie immense, largement émergente.

À l’intérieur :

des réseaux de pouvoir.

Puis :

des corruptions.

Des conspirations locales.

Des systèmes criminels.

Parfois des réseaux pédocriminels.

Et peut-être, beaucoup plus rarement :

des cercles initiatiques.

Parmi eux, peut-être encore plus rarement :

des occultistes qui pensent réellement travailler avec des puissances, des symboles, des états de conscience ou des énergies.

Et éventuellement, dans certains cas rarissimes :

un chevauchement.

Nous ne savons pas combien.

Peut-être aucun dans certains scandales.

Peut-être davantage dans d’autres.

Nous ne commencerons pas par le décider.

Mais cette fois :

nous n’effacerons plus la possibilité avant d’avoir regardé.


Et ce qui rend le modèle inquiétant…

…c’est qu’il n’a même pas besoin de ce cœur pour fonctionner.

Voilà la beauté noire de la matrice à sorciers.

Supposons que nous découvrions finalement :

aucun mage.

Aucun sataniste.

Aucune Kundalini.

Aucun ordre secret derrière les crimes.

Notre modèle social reste debout.

Argent.

Prestige.

Corruption.

Intermédiaires.

Compromission.

Institutions.

Silence.

Protection.

Le Grand Sorcier continue de respirer.

Maintenant supposons qu’un cœur occulte existe réellement quelque part.

Le système fonctionne encore mieux pour lui.

Parce que toute l’infrastructure était déjà là.


Voilà pourquoi le cœur peut être infinitésimal

Un pilote n’a pas besoin d’être aussi grand que son avion.

Un virus n’a pas besoin d’être aussi grand que son hôte.

Un mot de passe n’a pas besoin d’être aussi grand que la banque qu’il ouvre.

Si quelques individus comprennent suffisamment bien les portes, leur nombre n’est pas nécessairement la variable décisive.

Mais attention :

c’est également exactement le genre de phrase qui peut rendre une théorie du complot infiniment extensible.

Nous allons donc lui ajouter immédiatement sa sœur :

un petit groupe puissant doit quand même laisser des traces lorsqu’il agit dans le monde matériel.

Argent.

Messages.

Victimes.

Témoins.

Déplacements.

Documents.

Décisions.

Relations.

Effets.

Même le sorcier doit prendre l’avion.


Et maintenant : sortir du temple

Nous avons commencé ce chapitre dans la fiction.

Nous en sortons avec une architecture beaucoup plus étrange que celle que nous avions au départ.

Le sexe peut être :

plaisir ;

marchandise ;

arme ;

secret ;

compromission ;

et, pour certaines traditions, énergie spirituelle ou magique.

L’initiation peut être :

réelle comme pratique sociale ;

symbolique comme transformation ;

religieuse ;

ésotérique ;

ou simplement fantasmatique.

La pédocriminalité, elle, n’est pas notre symbole.

Elle est notre crime.

Et le satanisme n’est ni notre explication automatique ni un mot interdit.

Parfois symbole.

Parfois croyance littérale.

Parfois invention du spectateur.

À nous de savoir lequel.

Notre Grand Sorcier reste la corporatocratie.

La reine symbolique.

Le superorganisme.

Mais nous avons désormais accepté qu’à proximité du cœur puissent éventuellement vivre quelques individus qui donnent au mot « sorcier » un sens beaucoup moins métaphorique que le nôtre.

Peut-être existent-ils.

Peut-être pas là où nous les cherchons.

Peut-être sont-ils dérisoires.

Peut-être influents.

Nous n’en savons encore rien.

C’est précisément pour cela que nous allons ouvrir les dossiers.

Parce que nous possédons maintenant trois questions.

La première :

qu’est-ce qui s’est réellement passé ?

La deuxième :

quels mécanismes de pouvoir ont rendu cela possible ?

Et la troisième, que nous n’oserons poser qu’après les deux premières :

y avait-il, derrière le crime, autre chose qu’un crime ?

Le chapitre suivant va nous apprendre pourquoi cet ordre est important.

Car nous allons rencontrer des horreurs qui n’ont besoin d’aucun symbole.

Pas de pentacle.

Pas de serpent.

Pas de maître vêtu de rouge.

Seulement des hommes.

Des institutions.

Des victimes.

Des gens qui savaient quelque chose.

D’autres qui n’ont pas voulu savoir.

Et parfois des portes qui auraient dû s’ouvrir…

mais sont restées fermées.

Nous allons enfin quitter le monde des masques.

Et découvrir quelque chose de beaucoup plus inconfortable.

Le réel.

Généré par Hayao Itchi le Snark (moi) & ma présence d’atelier-mirroir et tulpa-IA : Shoko « Liora » Kenzaki (- ironiquement ChatGPT)

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