(IA) 3. Les monstres n’ont plus besoin de masque (Et lorsque le monde touchera à sa fin ; Les Portes de la perversion)

Version transitoire — texte appelé à être entièrement retravaillé.


Au chapitre précédent, on avait laissé ouvertes plusieurs portes.

La porte sociale : celle des réseaux, de l’argent, du prestige et de la compromission.

La porte criminelle : celle des cercles capables de transformer une prédation individuelle en système.

Et, beaucoup plus profondément, la porte initiatique : celle où l’on avait accepté de ne pas exclure qu’une fraction infinitésimale de ces mondes puisse réellement croiser occultisme, rites, magie sexuelle ou croyances ésotériques.

Maintenant, on va faire quelque chose d’important.

On va laisser cette dernière porte entrouverte.

Et regarder ce qui existe avant même d’avoir besoin de l’ouvrir.

Parce que le réel est déjà suffisamment monstrueux.

Pas de masque.

Pas de château.

Pas de hibou monumental.

Pas de pentacle.

Des enfants.

Des adultes.

Des institutions.

Des plaintes.

Des dossiers.

Des gens qui savaient quelque chose.

Et parfois d’autres qui avaient intérêt à ce que ce quelque chose ne devienne jamais une connaissance collective.


Quand « quelques cas isolés » deviennent des milliers

Commençons en France.

En octobre 2021, la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église, la CIASE, publie les résultats de deux années et demie de travail.

Le nombre qui envahit immédiatement les journaux est presque impossible à intégrer :

216 000.

C’est l’estimation du nombre de personnes majeures vivant en France ayant subi, lorsqu’elles étaient mineures, des violences sexuelles commises par des prêtres ou religieux catholiques entre 1950 et 2020.

Lorsque l’étude ajoute les agresseurs laïcs travaillant dans des environnements catholiques — écoles, catéchisme, aumôneries, scoutisme ou mouvements de jeunesse — l’estimation atteint environ 330 000 victimes. La CIASE estime également, à partir des archives étudiées, entre 2 900 et 3 200 le nombre de membres du clergé ou d’ordres religieux ayant commis des violences sexuelles pendant la période ; elle considère cette fourchette comme une limite basse et environ 3 % comme un minimum pertinent.

Il faut rester quelques secondes devant ces chiffres.

Parce qu’ils changent la nature de la phrase.

Un prêtre pédocriminel peut être décrit comme un criminel infiltré dans une institution.

Dix aussi.

Cent commencent déjà à poser une autre question.

Mais lorsqu’une commission indépendante arrive à plusieurs milliers d’auteurs estimés et plusieurs centaines de milliers de victimes potentielles sur soixante-dix ans, on ne parle plus d’une poussière statistique accrochée à l’extérieur de l’Église.

Le phénomène a rencontré la structure.

Et la CIASE emploie elle-même le mot qui nous intéresse :

systémique.

Elle décrit un phénomène massif présentant de nombreux traits systémiques et rappelle que, pendant une grande partie de la période examinée, l’Église a privilégié sa propre protection, le traitement interne des agresseurs et l’évitement du scandale ; les victimes ont souvent été poussées au silence, tandis que les réponses institutionnelles ont longtemps relevé de la dissimulation, de la relativisation ou du déni.

On ne vient pas de lire un tract complotiste.

On lit le résumé de la commission mandatée pour enquêter sur les abus dans l’Église de France.

Et il y a même une petite phrase vertigineuse dans le rapport.

La CIASE précise que le caractère systémique ne signifie pas que les violences aient été organisées ou acceptées par l’Église dans son ensemble.

Puis elle ajoute :

cela s’est néanmoins produit dans un très petit nombre de communautés ou d’institutions.

Donc déjà, le paysage est plus complexe que l’alternative confortable :

complot ou pas complot.

Il existe des crimes individuels.

Des protections institutionnelles.

Des politiques implicites de silence.

Et, dans certains environnements, la possibilité attestée d’une violence organisée ou acceptée localement.

Voilà exactement pourquoi on ne va plus traiter le mot complot comme s’il fallait se laver les mains après l’avoir prononcé.


Presque quatre cents en deux ans

Puis on élargit la focale.

En 2014, des chiffres jusque-là beaucoup moins visibles deviennent publics concernant les procédures traitées à Rome.

Pour les seules années 2011 et 2012, 384 prêtres ont été soit renvoyés de l’état clérical, soit autorisés à le quitter dans le cadre d’affaires liées aux abus sexuels sur mineurs.

260 la première année.

124 la seconde.

Presque quatre cents en deux ans.

Quelques mois plus tard, devant le Comité des Nations unies contre la torture, le Saint-Siège fournit une perspective plus large encore.

Depuis 2004, plus de 3 400 accusations jugées crédibles de violences sexuelles contre des mineurs avaient été transmises à la Congrégation pour la doctrine de la foi.

848 clercs avaient été renvoyés de l’état clérical.

Et plus de 2 500 autres affaires avaient donné lieu à d’autres mesures disciplinaires.

Beaucoup concernaient des faits anciens, remontant parfois aux années 1950.

Il faut comprendre ce que ces chiffres permettent et ne permettent pas de dire.

Ils ne permettent évidemment pas de transformer l’ensemble du clergé en organisation pédocriminelle.

Mais ils interdisent aussi le geste inverse consistant à rabattre tout cela sur quelques monstres statistiquement négligeables.

Il y a une masse.

Une répétition.

Une durée.

Une géographie internationale.

Et surtout des institutions suffisamment grandes pour avoir dû traiter des milliers de dossiers crédibles.

À force de cas isolés, on obtient parfois une structure.


L’ampleur change la question

Lorsqu’un seul prédateur apparaît, on demande :

comment cet homme a-t-il pu faire cela ?

Lorsque des centaines d’auteurs sont sanctionnés, que des milliers de dossiers remontent dans une hiérarchie et que les violences se prolongent pendant plusieurs générations, une autre question devient impossible à éviter :

comment autant de crimes ont-ils pu cohabiter aussi longtemps avec autant de structures censées précisément encadrer les hommes qui les commettaient ?

Et là, on ne va plus offrir gratuitement la réponse :

incompétence.

L’incompétence existe.

Le déni existe.

La peur du scandale existe.

Mais la protection consciente existe également.

La dissimulation existe.

La destruction d’informations existe dans l’histoire humaine.

La corruption existe.

La coordination entre plusieurs personnes pour protéger un individu ou une institution existe.

Et lorsqu’elle est clandestine et concertée, il n’y a aucun scandale intellectuel à employer le mot :

complot.

Un complot n’est pas forcément une pyramide mondiale.

Deux responsables qui se mettent consciemment d’accord pour étouffer une affaire produisent déjà quelque chose qui relève de cette logique.

La question n’est donc pas :

Comment expliquer ce dossier sans complot ?

Cette question est déjà biaisée.

On demandera :

Qu’est-ce qui s’est passé ici ? Qui savait quoi ? Qui a fait quoi ? Et quelles actions semblent indépendantes, convergentes ou coordonnées ?

Puis les pièces décideront.


L’omerta n’est pas un mot inventé par nous

Il existe d’ailleurs une ironie presque brutale.

En 2012, Charles Scicluna, alors l’un des principaux responsables du Vatican chargés des abus sexuels, avertissait lui-même que l’Église ne pouvait pas se réfugier dans une culture d’omertà, utilisant explicitement le mot associé au code du silence mafieux.

Ce mot est utile.

Parce qu’une omerta n’a pas besoin d’un ordre central quotidien.

Elle peut être culturelle.

Chacun comprend ce qu’il ne faut pas dire.

Mais elle peut aussi contenir, localement, des protections parfaitement volontaires.

Un supérieur reçoit une information.

Il décide de ne pas la transmettre.

Un autre déplace quelqu’un.

Un troisième sait pourquoi.

À ce stade, parler uniquement de « dysfonctionnement » devient presque une manière administrative de désodoriser le réel.

Parfois un système dysfonctionne.

Parfois quelqu’un fait fonctionner le silence.

Les deux ne s’excluent pas.


Marcial Maciel : la machine de défense

Puis arrive Marcial Maciel.

Fondateur des Légionnaires du Christ.

Charismatique.

Très entouré.

Prestigieux.

Et accusé pendant des années de violences sexuelles et d’autres comportements graves.

En 2010, après une visite apostolique, le Vatican publie un communiqué dont certaines formulations ressemblent presque à notre théorie écrite par quelqu’un d’autre.

Le Saint-Siège dit que les actes de Maciel, confirmés par des témoignages considérés comme incontestables, constituaient parfois de véritables crimes.

Mais surtout, il décrit comment l’homme avait construit sa protection.

Maciel avait créé un système de relations lui permettant de fabriquer des alibis, d’obtenir confiance, confidence et silence, et de renforcer son statut de fondateur charismatique.

Les personnes qui doutaient de sa probité avaient parfois été discréditées et éloignées.

Et le souci de ne pas nuire au « bien » produit par la Légion avait contribué à créer autour de lui ce que le Vatican appelle lui-même un mécanisme de défense, qui l’avait longtemps rendu pratiquement inattaquable et avait rendu la vérité difficile à établir.

Relisons cela sans euphémisme.

Un homme commet des crimes.

Il produit simultanément une institution valorisée.

Il construit des relations.

Il obtient le silence.

Il marginalise ceux qui doutent.

Son œuvre devient une raison supplémentaire de ne pas regarder.

Puis la structure qui l’entoure le protège suffisamment bien pour qu’il devienne presque intouchable.

Voilà une matrice à sorciers.

Et cette fois le mot sorcier reste métaphorique.

Pas besoin d’occultisme.

La magie est sociale.


Le Bien comme armure

Maciel nous enseigne quelque chose d’essentiel.

Le pouvoir ne se protège pas seulement avec la peur.

Il peut se protéger avec le Bien.

Un philanthrope.

Un fondateur.

Un homme qui aide.

Un homme qui donne.

Une personnalité adorée.

Plus on possède de témoins de sa bonté, plus celui qui accuse doit combattre une armée de souvenirs positifs qui ne concernent même pas son accusation.

« Ce n’est pas l’homme que je connais. »

Cette phrase peut être parfaitement sincère.

C’est justement le problème.

Les prédateurs efficaces ne passent pas nécessairement leur journée à montrer leur prédation.

Ils peuvent consacrer 99 % de leur vie sociale à produire la personne qui rendra le dernier pour cent inimaginable.

La réputation devient ainsi un capital.

Et comme tous les capitaux, elle peut servir.


Jimmy Savile — le visage était le masque

Puis arrive Jimmy Savile.

Et là, la théorie du camouflage change encore.

Savile n’était pas caché.

Il était l’un des visages les plus reconnaissables de la télévision et de la radio britanniques.

Célébrité.

Collecteur de fonds.

Bienfaiteur d’hôpitaux.

Personnalité excentrique.

Après sa mort en 2011 et la diffusion d’une enquête télévisée en octobre 2012, environ 600 personnes fournissent des informations aux enquêteurs ; près de 450 formulent des accusations précises contre Savile. La Metropolitan Police considère alors que 214 accusations correspondent à des crimes susceptibles d’être enregistrés contre lui. L’inspection de la police britannique constate parallèlement que les archives des forces d’Angleterre et du pays de Galles ne révélaient que cinq accusations d’agression sexuelle adressées à la police entre 1955 et 2009.

450 accusations apparaissent.

Et historiquement, cinq seulement avaient atteint les archives policières retrouvées sous cette forme.

Entre les deux nombres :

un gouffre.

C’est ce gouffre qui nous intéresse.


Se cacher en pleine lumière

Savile nous donne une image inverse de celle d’Eyes Wide Shut.

Kubrick mettait le pouvoir derrière un masque.

Savile semble montrer qu’un visage suffisamment public peut parfois devenir lui-même le masque.

La célébrité normalise l’étrange.

Quelqu’un d’inconnu se comporte bizarrement :

on se méfie.

Une célébrité connue précisément pour son excentricité se comporte bizarrement :

c’est Jimmy.

Le personnage absorbe l’anomalie.

Et lorsque le personnage possède en plus une énorme valeur sociale — audience, argent collecté, relations, accès — le soupçon devient coûteux.

On ne risque plus simplement de se tromper sur un homme.

On risque de s’attaquer à quelque chose que beaucoup de gens considèrent comme utile.

Exactement comme avec Maciel.


Stoke Mandeville : la charité ouvre une porte

À l’hôpital de Stoke Mandeville, où Savile jouait un rôle majeur de collecte de fonds, l’enquête officielle rendue publique en 2015 a identifié 60 victimes sur plus de vingt ans, entre 1968 et 1992.

Parmi elles figuraient des patients, du personnel et des visiteurs ; vingt étaient des patients particulièrement vulnérables atteints de graves lésions médullaires, et l’une des victimes n’avait que huit ans. Le gouvernement britannique a conclu que Savile exploitait délibérément la dépendance de ces personnes envers les soins spécialisés, qui rendait encore plus difficile leur capacité à parler.

Regardons l’architecture.

La charité apporte du prestige.

Le prestige produit de la confiance.

La confiance ouvre l’institution.

L’institution donne accès aux vulnérables.

Et l’accès devient matériau criminel.

Aucune métaphore n’est nécessaire.

On regarde simplement les portes.


Broadmoor : cette fois, il avait réellement les clefs

À Broadmoor, hôpital psychiatrique de haute sécurité, l’affaire atteint presque un niveau de symbolisme absurde.

Le rapport officiel établit que Savile disposait de son propre jeu de clefs et bénéficia pendant des années d’un accès largement non contesté aux zones sécurisées et cliniques. Il occupa aussi, à la fin des années 1980, un rôle d’autorité dans la restructuration de l’établissement ; le rapport conclura que les procédures du ministère avaient été inadéquates pour évaluer correctement la décision de lui donner un rôle managérial.

Dans un autre livre, on hésiterait à écrire :

on lui donna les clefs.

Cela semblerait trop littéraire.

Ici, on peut presque le dire littéralement.

Et c’est là qu’on retrouve notre principe de monstruosité :

la réalité possède parfois un sens de la métaphore tellement lourd qu’un scénariste se ferait accuser d’en faire trop.


Qui protégeait Savile ?

Question légitime.

Mais elle ne doit pas être refermée trop vite par sa sœur :

qu’est-ce qui le protégeait ?

Sa célébrité le protégeait.

Son utilité sociale le protégeait.

Sa philanthropie le protégeait.

Son accès le protégeait.

La vulnérabilité de certaines victimes le protégeait.

La fragmentation des informations le protégeait.

L’inspection policière britannique a documenté de graves insuffisances dans la manière dont des accusations et renseignements avaient été traités et partagés avant sa mort.

Mais maintenant, surtout, ne faisons pas de cette analyse systémique un alibi universel.

Dire que la structure protégeait Savile n’implique pas que personne ne l’ait jamais protégé consciemment.

Ce serait exactement l’erreur que l’on a décidé de ne plus commettre.

Il faut examiner chaque personne, chaque information, chaque décision.

À quel moment quelqu’un savait-il suffisamment pour agir ?

À quel moment quelqu’un n’a-t-il pas agi ?

Par peur ?

Par prestige ?

Par intérêt ?

Par négligence ?

Par volonté consciente de protéger ?

On ne sait pas d’avance.

C’est pour cela qu’on enquête.


Le système et le complot peuvent vivre dans la même pièce

Voilà un point central.

On nous oblige trop souvent à choisir :

soit il existe un complot ;

soit il existe des mécanismes systémiques impersonnels.

Pourquoi ?

Un système déjà opaque est précisément l’endroit idéal où un complot local peut se cacher.

Imaginez une institution dont les services communiquent mal.

Une information peut se perdre accidentellement.

Très bien.

Maintenant placez dans cette institution une personne qui souhaite volontairement faire disparaître une autre information.

Elle dispose déjà d’un camouflage parfait.

Son sabotage ressemble au bruit normal du système.

La corruption n’a pas besoin de créer le chaos lorsqu’elle peut habiter celui qui existe.

Voilà pourquoi erreur et sabotage ne sont pas deux univers incompatibles.

L’une peut cacher l’autre.


Dutroux : lorsque « dysfonctionnement » devient un mot politique

Puis la Belgique.

Marc Dutroux.

On ne va pas ici raconter l’ensemble d’une affaire gigantesque.

Gardons son noyau incontestable.

En 2004, Dutroux est condamné à la réclusion à perpétuité pour enlèvements, séquestrations, viols et meurtres de jeunes filles.

Mais l’affaire ne traumatise pas seulement la Belgique à cause de ses crimes.

Elle révèle aussi une succession de défaillances policières et judiciaires suffisamment graves pour provoquer une commission d’enquête parlementaire et des réformes profondes.

Les documents parlementaires belges parlent explicitement de dysfonctionnements, notamment dans les communications et la circulation de l’information entre services.

Et c’est ici que notre petite paranoïa devient nécessaire.

Parce que le mot « dysfonctionnement » décrit un effet.

Il ne décrit pas toujours sa cause.


L’erreur n’a pas droit au trône

On peut rater une perquisition par erreur.

On peut perdre une information.

On peut mal évaluer un renseignement.

On peut avoir deux services concurrents qui communiquent lamentablement.

Tout cela existe.

Mais la corruption aussi existe.

Les protections locales existent.

Les informateurs doubles existent.

Le trafic d’influence existe.

Le sabotage existe.

Donc, devant une série d’anomalies, on ne va plus accorder spontanément une présomption métaphysique d’innocence à l’explication la plus rassurante.

On ne dira pas :

Il y a eu beaucoup d’erreurs, donc probablement seulement beaucoup d’erreurs.

On dira :

Il y a eu beaucoup de défaillances. Maintenant séparons-les.

Certaines seront peut-être banales.

D’autres intéressées.

Certaines éventuellement conscientes.

Et si plusieurs actes conscients se révèlent reliés, le mot complot cessera simplement d’être une hypothèse.

Il deviendra une description.


Les points et les lignes

C’est peut-être ici que commence vraiment notre enquête sur les Illuminati.

Pas avec un œil dans une pyramide.

Avec des points.

Une personne.

Une décision.

Un dossier.

Un déplacement.

Un appel téléphonique.

Une absence de transmission.

Un intérêt.

Puis un autre point.

Le travail sérieux consiste à savoir quand on a le droit de tracer la ligne.

Le complotiste fou trace toutes les lignes.

L’homme naïf efface toutes les lignes.

On va essayer de ne faire ni l’un ni l’autre.

Parce que parfois deux points sont réellement reliés.

Et parfois dix points le sont.


Zandvoort : cette fois, il existe réellement un disque

Puis vient Zandvoort.

Et l’affaire possède quelque chose de particulier.

Avant les théories.

Avant les soupçons de grand réseau.

Avant les disputes sur l’ampleur.

Il y a un objet.

Un CD-ROM.

Des milliers d’images pédocriminelles.

En juillet 2000, la police genevoise permet à plusieurs familles suisses et françaises de consulter une copie d’un CD contenant environ 8 700 images d’enfants, dont certains très jeunes, afin de tenter de reconnaître les victimes. Le disque avait été transmis à la police néerlandaise à la fin de 1998 et des copies avaient ensuite circulé entre services policiers européens pour l’identification. Certaines familles dirent reconnaître des enfants.

Arrêtons-nous encore une fois au noyau.

Parce que l’esprit adore courir immédiatement vers le spectaculaire.

Des milliers d’images existent.

Des enfants existent derrière ces images.

Des supports circulent au-delà d’une frontière.

Voilà déjà un phénomène criminel et technique réel d’une ampleur considérable.

Il n’est pas nécessaire de l’embellir avec Satan.


Un réseau n’est pas toujours une théorie

Il y a une étrangeté dans notre vocabulaire.

On parle de « théorie du réseau pédophile » comme si le simple mot réseau introduisait déjà le fantasme.

Mais la production, l’échange et la diffusion de matériel pédocriminel impliquent précisément des réseaux.

Aujourd’hui cela paraît évident avec Internet.

Cela l’était déjà avant.

Producteurs.

Acheteurs.

Échangeurs.

Intermédiaires.

Supports.

Contacts.

Lorsque plusieurs personnes échangent clandestinement du matériel criminel, on n’est plus dans la métaphore.

On est dans une organisation relationnelle.

La question raisonnable devient alors :

jusqu’où va-t-elle ?

Et non :

a-t-elle le droit d’exister dans notre représentation du monde ?


Puis la crotte de nez avale le dossier

Autour de Zandvoort, le récit se met pourtant rapidement à gonfler.

Des hypothèses de réseaux beaucoup plus vastes apparaissent.

Des enfants disparus sont évoqués.

Des militants entrent dans l’histoire.

Des journalistes.

Des chiffres contradictoires.

Des récits de protection.

Des accusations contre différents pays et institutions.

Et progressivement, le noyau devient difficile à voir.

Voilà exactement notre principe du camouflage par l’abject et par la saturation.

Un dossier réel peut finir entouré de tellement d’affirmations de statuts différents que le public ne sait plus comment le toucher.

Tout devient :

l’affaire Zandvoort.

Comme si les 8 700 images vérifiables, les identifications alléguées, les hypothèses criminelles, les extrapolations et les théories les plus vastes avaient toutes la même valeur épistémique.

Elles ne l’ont pas.

Mais on ne commettra pas l’erreur inverse consistant à jeter le noyau parce que la périphérie est devenue sale.


La vérité peut avoir de mauvais voisins

Voilà une règle essentielle pour la suite.

Une chose vraie peut être entourée de choses fausses.

Cela ne la rend pas fausse.

Une chose fausse peut également se greffer sur un scandale véritable.

Cela ne la rend pas vraie.

Un dénonciateur peut mentir sur une chose et posséder un document authentique sur une autre.

Un témoin peut se tromper sur un nom et avoir raison sur un lieu.

Un journaliste peut exagérer un réseau tout en révélant un crime réel.

La vérité n’exige pas que tous ses voisins soient fréquentables.

C’est précisément ce qui rend ces dossiers infernaux.


La monstruosité possède maintenant plusieurs systèmes immunitaires

On avait commencé à le comprendre avec Albert Fish.

Une atrocité suffisamment immense peut déclencher :

ce n’est pas possible.

Avec les grandes affaires institutionnelles, un deuxième mécanisme apparaît :

si c’était vrai, quelqu’un aurait forcément parlé.

Savile fragilise cette intuition.

Des gens peuvent parler.

Des gens peuvent soupçonner.

Des informations peuvent exister.

Mais elles ne sont pas nécessairement réunies.

Et dans certains cas, elles peuvent aussi être empêchées de se réunir.

Puis vient le troisième mécanisme :

si ceux qui racontent cette histoire ajoutent des choses extravagantes, alors tout le dossier devient extravagant.

C’est le cadeau involontaire que l’excès peut faire au crime réel.

Le vrai disparaît sous le faux.

Le plausible sous l’impossible.

La pièce centrale sous une montagne de papiers.


Et la corruption dans tout ça ?

Elle ne doit plus être une note de bas de page.

Une institution peut être incompétente.

Elle peut aussi être corrompue.

Un individu peut protéger son supérieur par loyauté.

Ou parce qu’il lui doit quelque chose.

Ou parce qu’il a peur.

Ou parce qu’il est compromis lui-même.

Ou parce qu’il a reçu de l’argent.

Ou parce qu’un autre secret lie les deux.

La corruption ne ressemble pas nécessairement à une mallette pleine de billets.

Elle peut être :

un poste ;

une faveur ;

un contrat ;

un silence ;

une carrière ;

une relation ;

une dette ;

une recommandation ;

un service rendu.

Et parfois, évidemment :

de l’argent.

À mesure que ces liens se multiplient, le système devient plus difficile à lire parce que deux personnes qui se protègent ne se protègent pas nécessairement pour la même raison que le crime qu’elles finissent par protéger.

Voilà comment plusieurs complots peuvent s’imbriquer sans devenir un seul complot mondial.


A protège B pour protéger C

Imaginons.

A commet un crime.

B le sait et le protège parce qu’ils partagent quelque chose.

C protège B, mais ignore le crime de A.

D protège C pour une affaire financière complètement différente.

E contrôle un élément institutionnel dont D a besoin.

Personne, sauf peut-être A, ne possède la chaîne entière.

Pourtant la chaîne existe.

Vue depuis la victime, elle ressemble à un mur parfaitement coordonné.

Vue depuis chaque membre, elle peut n’être qu’un service local.

Voilà pourquoi notre matrice à sorciers reste pertinente.

Des conspirations peuvent s’emboîter sans fusionner.

Et du point de vue pratique, cela peut produire une capacité de protection comparable à celle d’une organisation beaucoup plus centralisée.


Le complot n’est donc ni partout ni interdit

On tient peut-être enfin notre position.

On ne partira pas du principe que :

tout est complot.

Mais certainement pas non plus du principe que :

le complot est la dernière explication à laquelle une personne respectable devrait consentir.

Les humains conspirent.

Les criminels conspirent.

Les entreprises conspirent parfois.

Les responsables politiques conspirent parfois.

Les familles conspirent parfois.

Les institutions peuvent cacher.

Les réseaux peuvent protéger.

Cela fait partie des comportements humains possibles.

Donc lorsque les indices pointent vers une coordination :

on regarde la coordination.

Sans honte.

Puis on cherche :

qui ?

quand ?

comment ?

avec quelles preuves ?


Et les sorciers littéraux ?

On ne les a toujours pas rencontrés.

C’est très bien.

Leur absence dans ce chapitre n’est pas une réfutation de leur existence possible.

Elle indique simplement que, jusqu’ici, on n’a pas eu besoin de cette hypothèse pour comprendre ce qui est documenté.

Mais surtout, on ne transformera plus cela en :

Donc il n’y en a probablement jamais.

Non.

Ce serait encore le même réflexe.

On garde la porte ouverte.

Si plus tard un dossier produit réellement :

un groupe initiatique ;

des croyances occultes attestées ;

une magie sexuelle revendiquée ;

des rites ;

des liens démontrables avec une activité criminelle ;

alors on regardera.

On ne fera ni semblant de ne pas voir parce que le sujet paraît ridicule, ni semblant de savoir parce qu’il ressemble à nos intuitions.


Le principe de la crotte de nez revient une dernière fois

Il commence même à prendre une dimension plus sinistre.

Certaines horreurs sont peut-être particulièrement difficiles à révéler parce qu’elles combinent trois écrans.

Le premier est le dégoût.

On ne veut pas toucher.

Le deuxième est l’incrédulité.

On ne veut pas croire que des êtres humains puissent faire cela.

Le troisième est le ridicule.

Si l’histoire devient trop étrange — pouvoir, enfants, rites, notables, réseaux — celui qui la raconte commence lui-même à paraître contaminé.

À partir de là, quelque chose peut littéralement être caché derrière sa propre monstruosité.

Non parce qu’un génie maléfique a nécessairement conçu le mécanisme.

Mais parce qu’un prédateur intelligent peut comprendre très vite qu’il existe.


La grande question n’est plus : « est-ce trop gros ? »

Une chose peut être très grosse et vraie.

L’Église catholique française nous donne des estimations de centaines de milliers de victimes.

Le Saint-Siège a lui-même reconnu avoir reçu plus de 3 400 accusations crédibles en moins d’une décennie et renvoyé 848 clercs de l’état clérical.

Les enquêtes Savile ont vu près de 450 personnes formuler des accusations spécifiques contre un homme que le Royaume-Uni avait regardé vivre en pleine lumière pendant des décennies.

Alors la phrase :

ce serait trop énorme pour être vrai

vient de perdre énormément de sa valeur.

On demandera désormais :

quelles preuves avons-nous de cette chose énorme ?

C’est différent.


Et voilà enfin le vrai rôle de la paranoïa

Pas nous faire croire.

Nous empêcher de dire trop vite :

impossible.

La paranoïa saine conserve l’hypothèse lorsqu’elle dérange.

Elle accepte de regarder une coordination.

Une protection.

Un sabotage.

Un cercle.

Elle accepte aussi de regarder la possibilité qu’elle se trompe.

Mais surtout, elle ne prend plus la version la moins inquiétante pour la version naturellement neutre.

L’incompétence doit être démontrée autant que le sabotage.

L’indépendance des acteurs doit être examinée autant que leur coordination.

L’absence de réseau doit être argumentée autant que son existence.

Pas avec la même charge de preuve lorsqu’on accuse personnellement quelqu’un d’un crime — évidemment.

Mais avec la même permission intellectuelle d’être pensée.

C’est cela, notre lampe.


Et maintenant apparaît le courtier

On possède déjà tous les éléments.

Un prédateur.

De jeunes victimes.

Des intermédiaires.

Du recrutement.

Du prestige.

Des institutions.

De l’argent.

Des relations puissantes.

Des personnes qui se connaissent sans nécessairement partager les mêmes crimes.

Des banques.

Des propriétés.

Des avions.

Des avocats.

Une première rencontre avec la justice dont les conséquences paraîtront extraordinairement légères au regard de ce qui était déjà connu.

Puis un retour.

Une nouvelle arrestation.

Des milliers de pages.

Des noms.

Des carnets d’adresses.

Des photographies.

Et une question qui devient presque impossible à séparer de toutes les autres :

jusqu’où allait le réseau ?

Cette fois, le réseau n’est pas seulement une métaphore.

Cette fois, on connaît le courtier.

Il s’appelle :

Jeffrey Epstein.

Et dans le prochain chapitre, on ne demandera pas s’il faut avoir peur du mot complot.

On demandera quelque chose de beaucoup plus utile.

Qui faisait quoi ?

Généré par Hayao Itchi le Snark (moi) & ma présence d’atelier-mirroir et tulpa-IA : Shoko « Liora » Kenzaki (- ironiquement ChatGPT)

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