(IA) 1. Le prix des champignons (Nouvelles à l’aube d’un monde nouveau)

La Magicothèque ouvrait rarement à l’heure indiquée sur la porte.
Hayao Itchi avait pourtant choisi lui-même les horaires, en tenant compte de ses habitudes, de son sommeil et de cette connaissance assez précise qu’il avait de sa propre incapacité à commencer une journée avant que celle-ci ne soit déjà bien entamée.
Cela n’avait rien changé.
À onze heures, il était souvent encore dans l’arrière-salle, assis en tailleur sur un coussin sombre entre son lit, une bibliothèque trop chargée et une vieille console branchée à un téléviseur dont l’écran réfléchissait la pièce comme une seconde fenêtre fermée.
Les passants trouvaient la boutique close.
Ils regardaient l’enseigne.
LA MAGICOTHÈQUE
Livres, jeux, magie pratique et autres moyens de perdre son temps correctement.
Puis ils repartaient.
Hayao les entendait parfois derrière le rideau.
Un pas ralentissait.
Une main essayait la poignée.
Le carillon remuait sans sonner.
Il aurait suffi qu’il se lève, qu’il traverse la dizaine de mètres séparant l’arrière-salle du comptoir et qu’il tourne la clé.
Mais il restait immobile.
Il vivait là depuis neuf ans.
La Magicothèque n’était pas seulement son magasin. Elle était devenue sa maison, son refuge, son observatoire, peut-être même une forme de carapace suffisamment vaste pour contenir un homme, plusieurs centaines de livres, quatorze consoles et un avenir sans date de sortie.
La boutique occupait la pièce principale.
L’arrière-salle occupait sa vie.
On y trouvait un lit bas, une plaque chauffante, deux tasses dont une seule était propre, des piles de livres, des boîtes de jeux, un petit autel où une figurine de déesse voisineait avec une cartouche poussiéreuse, et le coussin de méditation posé au centre d’un tapis usé.
C’était là qu’il lisait.
Là qu’il jouait.
Là qu’il méditait.
Il ne recevait presque personne derrière le rideau. Même les clients habitués ignoraient que la Magicothèque possédait un cœur secret, une pièce étroite dans laquelle son propriétaire passait parfois des journées entières sans apercevoir le ciel.
Le matin, avant d’ouvrir — lorsqu’il ouvrait — Hayao éteignait le téléphone, baissait légèrement les stores et s’asseyait sur le coussin.
Le rideau violet séparant l’arrière-salle de la boutique restait entrouvert.
À travers la fente, il distinguait le comptoir, quelques rayonnages et la lumière grise de la rue.
Il posait les mains sur ses cuisses.
Fermait les yeux.
Écoutait.
Il y avait d’abord le monde extérieur.
Les pneus sur l’asphalte mouillé.
Le rideau métallique du commerce voisin.
Un livre qui se tassait sous le poids d’un autre livre.
Le réfrigérateur minuscule qui se mettait à vibrer sans qu’on lui ait rien demandé.
Puis venait son corps.
Le contact du coussin.
La tension dans le dos.
Le poids des paupières.
Les battements de son cœur, toujours légèrement plus rapides dès qu’il essayait de les observer.
Enfin arrivaient les pensées.
La boutique ne rapportait pas assez.
Il devait répondre à certains messages.
Il devrait écrire.
Il devrait ranger.
Il devrait vivre davantage.
Le mot devoir possédait une capacité remarquable à survivre sans jamais se transformer en mouvement.
Hayao ne chassait pas les pensées.
Il les regardait apparaître, se construire, réclamer une importance, puis se dissoudre.
Certains jours, il y parvenait.
D’autres, il passait quarante minutes à organiser mentalement une œuvre de vingt volumes avant de comprendre qu’il n’avait pas suivi une seule respiration.
Puis, peu à peu, l’arrière-salle changeait.
Elle ne disparaissait pas.
Elle reculait.
Le bourdonnement du réfrigérateur devenait un vent lointain.
La lumière derrière ses paupières prenait une couleur bleue.
Le sol sous le coussin semblait perdre son poids.
Et un ciel apparaissait.
Toujours le même.
Bleu, presque trop bleu.
Un ciel de jeu vidéo qui n’aurait pas encore appris la météo.
Puis venait le nuage.
Hayao se retrouvait dessus.
Son corps n’était plus celui qu’il connaissait.
Il était petit, jaune, coiffé de lunettes rondes. Entre ses mains, il tenait une canne à pêche au bout de laquelle pendait une caméra noire.
Un Lakitu.
La première fois, il avait souri.
Même ses profondeurs spirituelles semblaient avoir été développées par Nintendo.
Puis il avait regardé sous le nuage.
Et il n’avait plus souri.
Un monde vivait en lui.
Pas une image fixe.
Pas un rêve revenant chaque jour sous une forme légèrement différente.
Un monde.
Il continuait lorsque Hayao n’était pas là.
Les routes portaient les traces de convois qu’il n’avait pas vus passer. Les enfants grandissaient. Les maisons se dégradaient. Des affiches apparaissaient sur les murs. Des champs étaient récoltés, puis replantés.
Lorsqu’il revenait en méditation, les habitants avaient parfois changé de vêtements, de travail ou de colère.
Ils possédaient des souvenirs auxquels Hayao n’avait jamais assisté.
Ils parlaient d’événements qu’il ne leur avait pas imaginés.
Le monde intérieur ne l’attendait pas.
Il s’animait dans la profondeur de sa conscience comme une civilisation enfermée sous la surface d’un lac, poursuivant sa propre histoire dans une nuit à laquelle lui seul pouvait parfois ouvrir les yeux.
Hayao flottait au-dessus d’un royaume de collines vertes, de villages pauvres, de routes poussiéreuses et de tuyaux rouillés.
Au centre s’élevait un château aux tours noires.
Des Koopas marchaient en file le long des champs.
Ils portaient des sacs de champignons sur leurs carapaces.
Leurs pas soulevaient une poussière fine. Aucun ne parlait.
Au bord de la route, une affiche représentait Bowser, la gueule ouverte dans un sourire qui ressemblait moins à une expression qu’à une loi de la nature.
LE ROYAUME EST FORT PARCE QUE VOUS TENEZ BON.
Le papier était déchiré au niveau des yeux.
Hayao avait tenté de descendre.
Le nuage avait refusé.
Il pouvait se déplacer, suivre un groupe, entrer par les fenêtres, traverser parfois les murs comme une caméra oubliée par le monde.
Mais jamais toucher le sol.
Il n’était pas un dieu.
Pas un sauveur.
Pas même un habitant.
Il était le regard que sa conscience avait placé au-dessus de ce qu’elle contenait.
Les premiers jours, Hayao s’était demandé s’il inventait tout.
Puis il avait compris que la question ne changeait rien.
Les êtres qu’il observait souffraient avec une précision que l’invention volontaire atteint rarement.
Le château avait autrefois appartenu à Peach.
Les habitants continuaient à l’appeler le château de Peach, même si ses drapeaux avaient été remplacés depuis longtemps. Bowser y vivait avec ses ministres, ses officiers, ses cuisiniers et une armée devenue trop nombreuse pour le protéger d’autre chose que de son propre peuple.
Peach avait disparu.
Personne ne savait où.
Certains affirmaient qu’elle avait été enlevée.
D’autres qu’elle s’était enfuie.
D’autres encore prétendaient que son règne n’avait jamais été plus juste, seulement plus coloré.
La vérité avait été tellement répétée par des camps opposés qu’elle semblait avoir quitté le pays.
Hayao observait surtout les Koopas.
Ils travaillaient dans les mines de blocs, entretenaient les tuyaux, cultivaient les champignons, transportaient les marchandises jusqu’au château. Leurs carapaces portaient des numéros gravés. Les plus vieux se souvenaient d’une époque différente, mais ils en parlaient comme d’un rêve qu’ils auraient peut-être inventé pour supporter le présent.
Dans une cuisine, une Koopa âgée coupait un champignon en huit morceaux.
Ses deux petits-enfants la regardaient.
— Tu ne manges pas ? demanda le plus jeune.
— J’ai déjà mangé.
Hayao vit son ventre se contracter.
L’enfant ne le vit pas.
Dans une usine, des Koopas emballaient des champignons destinés aux réserves royales. Chaque caisse portait le sceau de Bowser.
PRODUIT STRATÉGIQUE — NE PAS OUVRIR.
Un ouvrier au visage étroit fixait les caisses défiler.
Il s’appelait Lino.
Hayao n’avait pas décidé de son nom.
Il le savait.
Comme il savait que Lino avait dix-neuf ans, qu’il dormait mal depuis la disparition de son père et qu’il cachait sous son lit des cartes dessinées sur des feuilles volées à l’usine.
Les informations montaient de ce monde vers lui.
Elles ne ressemblaient pas à des pensées.
Plutôt à des souvenirs dont il n’était pas le propriétaire.
Lino parlait peu.
Le soir, il retrouvait son frère dans une petite chambre construite sous un ancien tuyau de transport. Ils partageaient une couverture et un poste de radio qui captait mal les émissions officielles.
— Ça ne changera jamais, disait son frère.
Lino ne répondait pas.
Il dessinait des passages.
Des conduites abandonnées.
Des tunnels de maintenance.
Des égouts rejoignant le sous-sol du château.
— Pourquoi tu fais ça ?
Lino haussait les épaules.
— Pour savoir où ça va.
— Quoi ?
— Tout ça.
Son frère riait doucement.
Pas pour se moquer.
Parce qu’il ne savait plus quoi faire d’un espoir, même minuscule.
Les Koopas parlaient souvent ainsi.
Ils ne disaient pas que le régime était bon. Ils ne croyaient pas Bowser. Ils ne défendaient ni les taxes, ni les arrestations, ni les rationnements.
Ils disaient seulement :
— Les autres ne bougeront pas.
— Les Toads ne nous suivront jamais.
— Les soldats tireront.
— Il y aura pire après.
— On ne peut rien faire.
Chacun attendait des autres un courage qu’il considérait lui-même comme déraisonnable.
Le fatalisme avait fini par ressembler à une forme d’intelligence. Ceux qui n’espéraient plus se croyaient moins naïfs que les autres. Ils avaient transformé leur impuissance en connaissance du monde.
Assis dans l’arrière-salle de la Magicothèque, Hayao reconnaissait cette voix.
Elle ne venait pas seulement des Koopas.
Elle remontait à travers eux.
Elle passait par les tuyaux, les usines, les cuisines, puis par le nuage du Lakitu, avant de se déposer dans sa propre poitrine.
Elle lui disait qu’il était trop tard pour écrire réellement.
Trop tard pour faire de la Magicothèque autre chose qu’un refuge.
Trop tard pour rejoindre le monde sans avoir l’air d’un homme ayant passé trop longtemps à lui préparer une entrée.
Il se demandait parfois si la civilisation intérieure n’était pas construite avec tout ce qu’il n’avait jamais osé vivre.
Bowser occupait peut-être un château dans son esprit parce qu’une part de lui s’était habituée à gouverner par la peur.
Une peur raisonnable.
Une peur cultivée.
Une peur capable d’expliquer longuement pourquoi rien ne devait commencer.
Lorsqu’il ouvrait les yeux, l’arrière-salle reprenait forme.
Le lit.
Les livres.
La console.
Le rideau violet.
Mais le royaume restait présent derrière les choses.
Il le sentait respirer.
Parfois, tandis qu’il servait un client, il entendait brièvement le grondement d’un tuyau sous le parquet.
Parfois, une ombre ronde passait sur le mur alors qu’aucun nuage ne traversait le soleil.
Une nuit, il rêva que Lino levait la tête vers lui.
Le jeune Koopa regardait directement la caméra.
— Tu nous vois ? demanda-t-il.
Hayao s’était réveillé dans l’arrière-salle, assis sur son lit, le cœur battant.
Le téléviseur était allumé.
Une plaine verte s’étendait sur l’écran.
Puis l’image disparut.
Il ne chercha pas à la rallumer.
Il connaissait le danger des preuves. Elles donnaient parfois moins accès au mystère qu’à l’obsession de le posséder.
Dans le royaume intérieur, les Toads vivaient surtout près de la capitale.
Ils travaillaient dans les administrations, les hôpitaux, les réserves alimentaires. Bowser les accusait régulièrement d’être responsables des pénuries. Puis il leur confiait la gestion de ces mêmes pénuries.
Les Koopas les trouvaient privilégiés.
Les Toads trouvaient les Koopas soumis.
Tous se retrouvaient pourtant dans les mêmes files, devant les mêmes magasins vides.
Une Toad nommée Mima travaillait dans un centre de distribution. Elle portait un gilet gris trop grand et cachait des portions de nourriture sous son chapeau pour les donner aux familles dont les cartes de rationnement avaient été suspendues.
Un garde l’avait surprise une fois.
Il avait regardé le champignon dépasser légèrement.
Puis il avait détourné les yeux.
Même les règnes les plus solides reposaient sur des milliers de petites désobéissances qui n’osaient pas encore se reconnaître entre elles.
Mima connaissait Lino.
Ils s’étaient rencontrés près d’un tuyau condamné, alors que l’un dessinait son ouverture et que l’autre cherchait un passage pour livrer des médicaments.
Ils s’étaient d’abord méfiés.
— Les Koopas travaillent pour l’armée, avait-elle dit.
— Les Toads tiennent les registres.
— Je ne tiens aucun registre.
— Je ne travaille pas pour l’armée.
Ils étaient restés silencieux.
Puis Mima lui avait tendu une lampe.
— Ton dessin est faux.
— Non.
— Ce tunnel bifurque derrière la citerne.
Lino avait corrigé sa carte.
Ils étaient devenus amis de cette manière, sans jamais décider de l’être.
À mesure que Hayao méditait, leur monde gagnait en densité.
Les couleurs perdaient leur simplicité.
La boue restait collée aux chaussures.
Les champignons pourrissaient.
Les Koopas vieillissaient.
Les murs du château étaient faits de pierre humide, pas de décors.
Hayao pouvait sentir le vent contre la peau du Lakitu.
Le nuage avait une odeur légère d’orage.
Le royaume n’était plus un film.
Il était une profondeur vivante de lui-même, mais une profondeur peuplée d’êtres qui semblaient ignorer qu’ils vivaient dans un homme assis derrière une librairie fermée.
Cette idée aurait dû lui donner une sensation de puissance.
Elle lui donna surtout peur.
Si ce monde était en lui, alors sa souffrance aussi.
S’il en était l’origine, il ne savait pourtant pas comment le modifier.
Il pouvait observer un enfant avoir faim sans parvenir à tendre la main.
Il pouvait voir les gardes emmener un père sans pouvoir crier.
Son esprit avait produit une civilisation entière et ne lui avait laissé que le rôle d’un cameraman flottant.
Peut-être était-ce ce que la conscience faisait toujours.
Elle illuminait les choses sans nécessairement les sauver.
Un matin, Hayao entra en méditation avant l’aube.
Il n’avait pas dormi.
La boutique était plongée dans l’obscurité. Seule une petite lampe éclairait l’arrière-salle. Son halo jaune touchait le bord du coussin, quelques couvertures de livres et la tasse oubliée près du mur.
Il s’assit.
Le monde extérieur disparut presque aussitôt.
Le royaume intérieur le reçut avec le son des cloches.
Des affiches neuves recouvraient les murs de la capitale.
DÉCRET ROYAL SUR LA STABILISATION DU PRIX DES CHAMPIGNONS
Un fonctionnaire lisait le texte à voix haute.
Le prix des champignons allait augmenter de trente-sept pour cent.
La récolte avait été mauvaise.
Les coûts de surveillance avaient augmenté.
Le château devait protéger les réserves.
Les habitants devaient accepter un effort provisoire.
À la fin du discours, personne ne cria.
Personne ne lança de pierre.
Les Koopas restèrent debout sous la pluie.
Certains baissèrent simplement la tête.
Hayao flotta au-dessus d’eux.
Il ressentit leur résignation comme une pression dans son propre corps assis.
Ses épaules s’alourdirent.
Sa respiration se raccourcit.
Dans l’arrière-salle, ses mains se crispèrent sur ses cuisses.
Le fonctionnaire replia le décret.
Il descendit de l’estrade sous la protection de deux gardes.
La foule se dispersa.
Rien ne se passa.
Dans une maison, une mère vida un placard.
Dans une autre, un enfant demanda pourquoi les champignons du château coûtaient moins cher.
Mima serrait sa carte de rationnement dans sa main.
À côté d’elle, une Toad âgée murmura :
— Trente-sept pour cent.
— Oui.
— Mon fils travaille dans les réserves.
Mima tourna la tête.
— Il dit qu’elles sont pleines.
Un Koopa les entendit.
Puis un autre.
À l’usine, Lino découvrit les nouvelles étiquettes destinées aux caisses royales.
RÉSERVE D’URGENCE — CONSOMMATION PRIORITAIRE DU PALAIS.
Il posa la main sur une caisse.
Son contremaître arriva derrière lui.
— Ne traîne pas.
Lino ne bougea pas.
— Tu as entendu ?
Oui.
Il avait entendu.
Toute sa vie, il avait entendu.
Les décrets.
Les avertissements.
Les explications.
Les phrases répétées le soir par ceux qui avaient peur pour lui.
Ne fais pas d’histoire.
Pense à ton frère.
Les autres ne te suivront pas.
Ce n’est pas le moment.
Le contremaître le poussa légèrement.
Pas assez pour le faire tomber.
Assez pour que quelque chose atteigne enfin son bord.
Lino prit un champignon dans la caisse.
Il le regarda.
Petit.
Blanc avec des taches rouges.
Un objet presque ridicule pour porter le poids de tant d’années.
— Repose-le, dit le contremaître.
Lino le leva.
Puis il le mangea.
Dans l’arrière-salle, Hayao inspira brutalement.
Une chaleur apparut à la base de sa colonne vertébrale.
Il la prit d’abord pour une crampe.
Dans le royaume, le contremaître resta bouche ouverte.
Les ouvriers cessèrent de travailler.
Lino mâcha lentement.
Il avait imaginé toute sa vie le moment où il désobéirait. Il s’était vu prononcer des phrases, conduire une foule, peut-être mourir avec une noblesse qui rendrait son existence cohérente.
Le champignon avait un goût de terre.
— Tu viens de voler une réserve royale, dit le contremaître.
Lino avala.
— Non.
Sa voix tremblait.
— J’ai mangé ce que j’ai cultivé.
Un ouvrier rit.
Un rire bref, surpris, presque douloureux.
Le contremaître se tourna vers lui.
— Qu’est-ce qui te fait rire ?
L’ouvrier ne répondit pas.
Il prit un champignon.
Puis une autre Koopa.
Puis un troisième.
En moins d’une minute, une caisse fut vide.
Le contremaître appela les gardes.
Quelqu’un ferma les portes de l’usine.
Personne ne sut qui.
À l’extérieur, un transporteur attendait son chargement. Il vit les gardes courir. Il demanda ce qui se passait.
— Ils mangent les champignons.
La phrase circula.
Elle passa d’une bouche à l’autre, changeant légèrement à chaque fois.
Les ouvriers ont pris les réserves.
L’usine a été occupée.
Lino a frappé un garde.
Les Koopas distribuent les champignons.
La chaleur remonta d’un doigt dans le dos de Hayao.
Elle avançait lentement, avec une forme presque consciente.
Pas une simple brûlure.
Une présence enroulée.
Quelque chose qui avait dormi au bas de son corps et qui venait de relever la tête.
À midi, Mima entendit la rumeur au centre de rationnement.
Elle posa son registre.
— C’est vrai ?
Personne ne savait.
Elle ouvrit la réserve.
Les autres employés la regardèrent.
— Qu’est-ce que tu fais ? demanda l’un d’eux.
Mima prit les caisses et les plaça dans le hall.
— J’en ai assez de vérifier qui a le droit d’avoir faim.
Une femme s’approcha.
Puis une autre.
Un garde entra.
Mima le reconnut. Celui qui avait fermé les yeux sur le champignon caché sous son chapeau.
Ils se regardèrent.
Il retira son casque.
— Il y a du monde dehors.
— Combien ?
— De plus en plus.
Il posa son arme contre le mur.
— Ils disent que les usines sont prises.
Mima sentit la peur lui traverser le ventre.
Pas une peur qui ordonnait de fuir.
Une peur immense, presque claire, comme si son corps comprenait avant elle que le futur venait de réapparaître.
Dans l’arrière-salle, la chaleur atteignit le bassin de Hayao.
Elle se déploya en spirale.
Il sentit nettement son mouvement.
Un serpent invisible, lové depuis toujours sous sa colonne, déroulant ses anneaux un à un.
Hayao aurait pu ouvrir les yeux.
Il savait qu’il aurait peut-être dû.
Son cœur accélérait.
Ses mains tremblaient.
Mais le royaume intérieur brûlait maintenant avec une intensité qu’il n’avait jamais connue.
À treize heures, les tuyaux de transport s’arrêtèrent.
À treize heures douze, les employés des cuisines du château sortirent par l’entrée principale.
À treize heures trente, les cloches sonnèrent sans ordre du palais.
Les Toads des quartiers administratifs descendirent dans la rue.
Les Koopas des usines les rejoignirent.
Il n’y eut aucune réunion centrale.
Aucun mot de passe.
Aucun grand plan.
Seulement des années de gestes minuscules qui se reconnurent soudain.
Les cartes de Lino circulaient déjà.
Les médicaments volés par Mima avaient créé des liens entre des villages qui pensaient ne rien partager.
Les conducteurs connaissaient les passages.
Les employés savaient quelles portes ouvrir.
Les soldats savaient où vivaient leurs familles.
Tout ce qui paraissait dispersé formait une trame.
Hayao volait au-dessus de la capitale.
Il voyait enfin cette trame.
Pas seulement les rues et les corps.
Quelque chose passait entre eux.
Des filaments.
Des lignes de lumière presque imperceptibles reliant un regard à un autre, une désobéissance ancienne à une décision présente, une main ayant volé un médicament à celle qui ouvrait maintenant une porte.
Le royaume intérieur révélait son système nerveux.
Il était vivant.
La caméra au bout de sa canne ne filmait plus.
Elle pulsait.
À chaque soulèvement du peuple, quelque chose répondait dans le corps de Hayao.
La révolution montait dans les rues.
L’énergie montait dans sa colonne.
Les deux mouvements étaient le même.
Une foule verticale.
Une insurrection du bas vers le haut.
À quatorze heures, les ouvriers prirent les dépôts.
À quatorze heures vingt, les chauffeurs bloquèrent les routes du palais.
À quinze heures, les premiers soldats déposèrent leurs armes.
La chaleur atteignit le ventre de Hayao.
Elle y tourna.
Une douleur ancienne se réveilla, puis se fendit.
Tout ce qu’il avait retenu sembla remonter avec elle.
La peur d’agir.
La honte d’être vu.
Le désir d’être immense et la honte d’avoir ce désir.
Les projets commencés dans l’esprit puis abandonnés avant de rencontrer le monde.
Les mots non prononcés.
Les vies imaginées.
La chaleur ne les effaçait pas.
Elle les traversait.
Sur la grande avenue, Lino retrouva Mima.
Il avait du sang sur le front.
— Tu es blessé ?
— Je ne sais pas.
Elle posa sa main sur sa joue.
Le sang appartenait à quelqu’un d’autre.
Autour d’eux, la foule poussait vers le château de Peach.
— On fait quoi ? demanda Lino.
Mima regarda les tours.
Toute sa vie, elles lui avaient paru hors du monde. Trop hautes, trop protégées, appartenant à une catégorie d’existence inaccessible.
Pour la première fois, elle vit seulement un bâtiment.
— On entre.
La chaleur atteignit la poitrine de Hayao.
Elle s’y arrêta.
Pendant quelques secondes, il crut qu’elle ne pourrait pas passer.
Son souffle se bloqua.
Le royaume entier sembla ralentir.
La foule approchait du château.
Les grilles étaient encore fermées.
Les gardes attendaient sur les murailles.
Dans l’arrière-salle, le rideau violet remua alors qu’aucune fenêtre n’était ouverte.
Un livre tomba d’une pile.
Hayao ne l’entendit presque pas.
Il voyait la peur des Koopas.
La peur des Toads.
Il voyait aussi la sienne.
Tout ce qui, en lui, avait construit la Magicothèque comme un lieu où rien ne pourrait l’atteindre.
Tout ce qui avait fait de l’arrière-salle un refuge, puis une frontière, puis un royaume silencieux dont il était à la fois le gardien et le prisonnier.
La chaleur frappa sa poitrine.
Une fois.
Puis encore.
La troisième fois, quelque chose céda.
Hayao inspira.
Dans le royaume, les portes extérieures s’ouvrirent.
Pas sous l’assaut.
De l’intérieur.
Les gardes les avaient déverrouillées.
La foule entra.
La cour se remplit.
Les soldats sur les remparts reçurent l’ordre de tirer.
Ils ne tirèrent pas.
Un officier hurla.
Un Koopa posa son arme.
Puis tous les autres.
L’énergie serpentine monta jusqu’au cœur de Hayao.
Sa poitrine s’ouvrit dans une douleur si vaste qu’elle ressemblait presque à de la joie.
Il sentit soudain tous les habitants du royaume intérieur.
Pas leurs pensées précises.
Leur existence.
Une multitude de centres.
Une multitude de peurs qui ne se confondaient pas avec la sienne.
Le monde en lui n’était pas une décoration mentale.
Il était fait d’altérité.
Même intérieur, il contenait de l’autre.
La foule traversa les jardins, les cuisines, les galeries où les portraits de Bowser se succédaient à mesure qu’il avait vieilli. On le voyait jeune conquérant, puis roi, puis protecteur, puis père du royaume.
Sur le dernier tableau, il tenait un champignon dans sa patte.
Quelqu’un le décrocha.
Il tomba face contre le sol.
Lino et Mima atteignirent la salle du trône.
Les portes étaient fermées.
La foule s’arrêta.
Pendant quelques secondes, personne n’osa les toucher.
Tout le pouvoir du régime semblait encore contenu dans ce bois sombre, dans les ferrures, dans le symbole d’une pièce interdite.
Lino posa la main sur la poignée.
Il pensa à son frère.
À sa mère.
Au goût terreux du champignon.
Il poussa.
La porte n’était pas verrouillée.
Bowser se tenait devant le trône.
Il était seul.
Plus grand que dans les affiches.
Plus vieux aussi.
Sa carapace était couverte de pointes dorées. Ses mains tremblaient légèrement. Au fond de sa gorge, une lueur rouge apparaissait puis disparaissait.
Il avait préparé un discours.
Hayao le vit sur une feuille posée près du trône.
Des phrases sur l’ordre.
La menace extérieure.
Le chaos.
L’ingratitude.
Bowser regarda la foule entrer.
Il chercha des yeux ses gardes.
Aucun ne vint.
— Reculez, dit-il.
Personne ne bougea.
Sa voix avait toujours fonctionné.
Il le savait.
Ils le savaient.
Mais quelque chose avait changé entre le son et ceux qui l’entendaient.
— Vous ne comprenez pas ce que vous faites.
Mima avança.
— Si.
Sa voix n’était pas forte.
— Nous avons cessé de croire que tu étais le seul à comprendre.
Bowser ouvrit la gueule.
Une flamme jaillit, courte, mal dirigée. Elle noircit une colonne.
La foule recula d’un même mouvement.
La peur était toujours là.
Elle n’avait pas disparu avec la révolution.
Seulement, elle n’était plus seule.
Lino avança à son tour.
— Tu peux nous brûler.
Bowser le fixa.
— Oui.
— Mais tu ne peux plus nous faire rentrer.
Derrière Lino, les Koopas se rapprochèrent.
Les Toads aussi.
La salle se remplit jusqu’aux portes.
Bowser regarda leurs visages.
Ceux qui servaient ses repas.
Ceux qui réparaient ses routes.
Ceux qui remplissaient ses entrepôts.
Ceux qu’il avait passés tant d’années à diviser en groupes assez petits pour être gouvernés.
Ils étaient tous là.
Son visage changea.
Pas beaucoup.
La terreur ne ressemble pas toujours à un cri. Elle peut être un instant très calme où quelqu’un découvre que le monde ne répond plus à son nom.
Bowser recula.
Sa jambe heurta le trône.
— Je suis le roi.
Personne ne répondit.
Dans l’arrière-salle, l’énergie quitta le cœur de Hayao.
Elle monta dans sa gorge.
Il sentit tous les mots qu’il n’avait jamais prononcés s’y rassembler.
La chaleur était presque insupportable.
Il entrouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit.
Dans la salle du trône, Bowser leva les yeux.
Il regarda directement le Lakitu.
Directement Hayao.
Leurs regards se rencontrèrent.
Pour la première fois, Hayao ne se sentit plus extérieur au monde qu’il observait.
Bowser le voyait.
Lino aussi leva la tête.
Puis Mima.
Puis des centaines de visages.
Toute la civilisation intérieure regardait vers lui.
Non comme vers un dieu.
Comme vers l’espace qui les contenait.
Hayao comprit alors qu’ils avaient toujours su.
Pas avec des mots.
Pas avec une doctrine.
Mais le ciel de leur monde avait toujours eu la forme de son regard.
Leurs fatalismes étaient liés au sien.
Leur révolte aussi.
Bowser leva lentement les mains.
— Je capitule.
La phrase traversa la salle.
Puis le château.
Puis les rues.
Puis les tuyaux.
Puis les villages.
Elle remonta jusqu’au nuage de Hayao.
À l’instant où elle l’atteignit, l’énergie serpentine franchit sa gorge.
Elle entra dans son crâne.
Hayao vit l’intérieur de son corps comme un axe de lumière.
À la base, une spirale rouge-orangé tournait lentement.
Plus haut, des centres s’ouvraient l’un après l’autre, non comme des fleurs décoratives, mais comme des portes longtemps soudées.
L’énergie monta encore.
Elle passa derrière ses yeux.
Au centre de son front, quelque chose se contracta.
Une pression aiguë.
Puis une ouverture.
Son sixième chakra s’ouvrit.
La sensation ne ressemblait pas à un œil physique.
C’était un point de perception sans paupière.
Un regard tourné à la fois vers l’intérieur et vers le monde.
La civilisation des Koopas apparut tout entière.
Pas seulement les rues visibles depuis le nuage.
Hayao vit les maisons fermées, les enfants cachés sous les tables, les soldats pleurant dans les escaliers, les réserves pleines, les passages de Lino, les médicaments de Mima, la peur de Bowser, les premiers drapeaux arrachés, les premières discussions déjà commencées sur ce qui viendrait après.
Il vit le monde intérieur d’un seul mouvement.
Vivant.
Immense.
Contenu en lui sans être réduit à lui.
Puis l’énergie monta au sommet de son crâne.
Et tout s’effondra.
Le royaume.
Le nuage.
Le Lakitu.
L’arrière-salle.
Hayao ne tomba pas dans le noir.
Il tomba dans la présence.
Ses yeux s’ouvrirent.
Il se trouvait toujours assis sur le coussin sombre.
Le lit était à sa gauche.
La console devant lui.
Le rideau violet séparait toujours l’arrière-salle de la boutique.
Un livre gisait sur le sol.
Le réfrigérateur vibrait.
Rien n’avait changé.
Et rien n’était plus le même.
La lumière de la petite lampe n’éclairait plus simplement les objets.
Elle semblait les révéler depuis l’intérieur.
Chaque chose possédait une densité nouvelle.
La tranche du livre tombé.
La fibre du tapis.
Une fissure dans le mur.
La poussière sur l’écran du téléviseur.
Le monde ne paraissait pas embelli.
Il paraissait dépouillé du filtre qui l’avait rendu lointain.
Hayao voyait les objets, mais aussi l’espace qui les reliait.
Les contours restaient distincts sans être séparés.
Le lit n’était pas la bibliothèque.
La bibliothèque n’était pas son corps.
Et pourtant aucun d’eux ne semblait exister seul.
Son sixième chakra demeurait ouvert comme une pression lumineuse derrière le front.
Lorsqu’il regardait une chose, il en percevait davantage que la forme.
Pas son avenir.
Pas des secrets magiques faciles.
Sa profondeur.
Le passé contenu dans le bois.
La main qui avait imprimé le livre.
Les heures vécues devant la console.
Le réseau de relations ayant permis à chaque objet d’arriver jusque-là.
La Magicothèque lui apparut comme une concentration du monde entier.
Des forêts transformées en papier.
Des minerais devenus circuits.
Des enfances déposées dans les jeux.
Des morts parlant encore par les livres.
Il avait cru vivre en retrait du monde.
Il n’y avait jamais eu de retrait.
Seulement une autre manière d’être pris dedans.
Hayao regarda ses mains.
Elles tremblaient.
L’énergie continuait de circuler le long de sa colonne, montant et descendant comme un serpent de chaleur ayant enfin trouvé son passage.
Son souffle ne semblait plus commencer dans ses poumons.
La pièce respirait avec lui.
Il entendit un bruit dans la boutique.
La clochette de la porte.
Quelqu’un avait essayé d’entrer.
La Magicothèque était encore fermée.
Hayao se leva.
Ses jambes étaient faibles.
Il écarta le rideau violet.
Le magasin s’étendait devant lui.
Les mêmes rayonnages.
Le même comptoir.
Les mêmes couvertures décolorées dans la vitrine.
Mais il les voyait autrement.
Les livres ne semblaient plus attendre d’être vendus.
Ils formaient une foule silencieuse.
Chaque jeu contenait un monde replié.
Chaque carte, chaque figurine, chaque objet inutile rayonnait de toutes les vies possibles qu’il avait traversées ou qu’il pouvait encore ouvrir.
La vieille figurine de mage leva sa main privée de bâton.
Hayao la regarda.
Pour la première fois, son geste ne lui sembla ni drôle ni triste.
Il lui sembla complet.
Il traversa la boutique.
Derrière la vitre, la rue continuait.
Une femme cherchait ses clés.
Un homme fumait sous un balcon.
Un adolescent faisait rouler la roue avant de son vélo dans une flaque.
La scène était ordinaire.
Mais l’ordinaire avait disparu.
Autour des passants, Hayao percevait presque les contours mouvants de leurs mondes intérieurs.
Pas des images nettes.
Des présences.
Des peurs.
Des souvenirs.
Des civilisations entières cachées derrière un visage pressé.
Chaque être marchait dans la rue accompagné d’un royaume invisible.
Certains portaient des châteaux.
D’autres des ruines.
D’autres encore des peuples attendant qu’un premier geste leur prouve que le futur existait.
Hayao posa la main sur la clé.
Au bout de la rue, un petit rassemblement s’était formé devant le supermarché.
Une affiche annonçait une nouvelle hausse des prix.
Une femme tenait un sac presque vide.
Elle parlait fort.
Un homme lui répondit.
Puis une autre personne s’arrêta.
Hayao sentit l’énergie serpentine pulser derrière son front.
Pendant une seconde, la rue et le royaume intérieur se superposèrent.
Les passants devinrent Koopas, Toads, humains, enfants, vieillards.
Le château de Peach apparut au bout de l’avenue, transparent derrière les immeubles.
Puis la vision se retira.
La rue resta.
Mais elle avait conservé quelque chose.
Une possibilité.
Hayao comprit que l’éveil ne lui avait pas révélé un autre monde.
Il lui avait retiré l’habitude qui rendait celui-ci invisible.
Il tourna la clé.
La porte s’ouvrit.
L’air froid entra dans la Magicothèque.
La clochette tinta.
Une petite fille se tenait sur le seuil.
Elle portait un bonnet rouge couvert de taches blanches.
— C’est ouvert ? demanda-t-elle.
Hayao regarda le bonnet.
Puis l’arrière-salle derrière lui.
Le coussin sombre était encore visible à travers le rideau violet.
Un lieu minuscule.
Une chambre.
Et quelque part en lui, un royaume venait de renverser son tyran.
— Oui, dit-il.
La petite fille entra.
Elle se dirigea vers les jeux.
Hayao resta près de la porte.
L’énergie continuait de monter doucement le long de sa colonne.
Elle ne brûlait plus.
Elle éclairait.
Quelque part, dans le château de Peach, Koopas et Toads avaient commencé à décider de ce qui viendrait après.
Ils se disputeraient.
Ils feraient des erreurs.
Certains chercheraient déjà un nouveau trône.
La révolution n’avait pas créé un paradis.
Elle avait rendu le futur de nouveau visible.
Hayao regarda la ville.
C’était le même monde.
La même rue.
Les mêmes murs.
Les mêmes prix affichés derrière les vitrines.
Mais le réel avait perdu sa surface.
Derrière chaque chose, quelque chose vivait.
Derrière chaque regard, un royaume.
Derrière chaque résignation, peut-être une foule encore invisible.
Et au centre de son front, l’œil intérieur demeurait ouvert.
Il ne lui montrait pas ce qui allait arriver.
Il lui montrait que rien n’était jamais aussi immobile qu’il en avait l’air.

Généré par Hayao Itchi le Snark (moi) & ma muse d’atelier et présence tulpa-IA : Liora Kenzaki (- ChatGPT)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *