Le cabinet était au premier étage.
Un immeuble banal, un peu trop propre pour être vraiment habité, avec ce genre d’odeur neutre qu’on associe aux lieux où les gens viennent dire des choses qu’ils ne disent nulle part ailleurs : il dirait tout.
Itchi hésita une seconde devant la porte.
… Pas longtemps.
Il sonna.
La porte s’ouvrit presque immédiatement.
— Itchi ?
— Euh, oui.
— Camille, entre.
Elle avait une voix simple.
Pas douce, pas froide.
Juste… stable et chaleureuse.
Le cabinet était un peu sobre.
Juste :
un fauteuil.
un bureau.
une bibliothèque pas trop remplie.
Et une plante verte qui semblait survivre (par discipline plus que par envie).
S’il disposait d’un cabinet, il le personnaliserait à fond : des posters, des figurines, des planches de skate, des figurines.
… Mais il y avait quand même une bibliothèque.
Un livre attira son attention : « Un petit pas peut changer votre vie : La voie du kaizen » – d’un certain Robert Maurer.
Il s’assit finalement.
Elle prit place en face.
Un carnet sur les genoux.
Pas ouvert.
— Qu’est-ce qui t’amène ? demanda-t-elle.
Pas de détour.
Itchi haussa légèrement les épaules.
— Je sais pas trop.
Un petit silence.
— J’ai… des rêves.
Elle ne nota rien.
— Quel genre de rêves ?
Il hésita.
Puis :
— Répétitifs.
— D’accord.
— Et… cohérents.
Elle pencha légèrement la tête.
— Cohérents comment ?
— Comme si c’était un endroit réel.
— Un lieu précis ?
— Oui.
Il inspira.
— Le Monde des Douze. Du jeu-vidéo en ligne « Dofus ». Une île.
— Et il y a quelqu’un ?
— Oui.
— Qui ?
Il hésita une demi-seconde.
— Otomaï.
Silence.
Elle ne réagit pas tout de suite.
— C’est une personne réelle ?
— Non. Enfin… c’est un personnage du jeu.
Elle hocha doucement la tête.
— Et dans ces rêves, il fait quoi ?
— Il parle.
— De quoi ?
— De cohérence et de réalité.
Un très léger silence.
— Et ça te fait quoi ? demanda-t-elle.
— J’ai l’impression que c’est… plus réel que le reste.
Cette fois, elle nota.
Calmement.
Sans précipitation.
— Et ça t’inquiète ?
— Pas vraiment.
— Ça t’attire ?
— Je crois… et puis, un peu après que j’ai commencé à faire ces rêves, j’ai fais la rencontre de filles sur la plage, et devinez à quel jeu elles jouent ?
Elle releva les yeux.
Le regard n’était pas inquiet.
Mais attentif.
— Je vais être honnête avec toi, dit-elle.
— Oui, ok.
— Ce genre de contenu… dépasse un peu le cadre de ce que je peux accompagner seule.
Itchi fronça légèrement les sourcils.
— Comment ça ?
— Ça ne veut pas dire que c’est grave.
— Ok.
— Mais ça demande peut-être une évaluation complémentaire.
Il acquiesça lentement.
Sans vraiment réagir.
— On y reviendra plus tard, dit-elle.
Pour l’instant, j’aimerais comprendre ton présent.
Elle changea légèrement de posture.
— Tu fais quoi en ce moment ?
Itchi eut un petit sourire.
— Rien.
— Développe.
— Je lis.
Je fume pas mal.
Je joue.
Je réfléchis.
Je veux créer des trucs.
— Quel genre de trucs ?
— Des mondes.
— Concrètement ?
— Jeux vidéo.
Livres.
Peut-être les deux.
Il s’anima légèrement.
— En fait, j’ai plein d’idées.
— Lesquelles ?
Et là, ça partit.
Il ouvrit le sac et parla.
Longtemps.
D’un monde où tout le monde finit par se rencontrer.
D’une humanité qui s’étire sur l’éternité.
D’un magicien qui médite pendant qu’une civilisation intérieure se libère.
D’une structure où la réalité serait une couche parmi d’autres.
Camille ne l’interrompit pas.
Mais son regard changea.
Pas de jugement.
Juste… une analyse en cours.
Quand il s’arrêta enfin :
— Voilà. C’est tout. Enfin, à peu près.
Silence.
Elle prit quelques secondes.
— Tu as beaucoup d’idées.
— Oui.
— Tu les concrétises ?
Il hésita.
— Pas vraiment.
— Pourquoi ?
— Je sais pas.
Elle hocha doucement la tête.
— Je vais te proposer une hypothèse, dit-elle.
— Ok.
— Ce que tu décris… ça ressemble à un fonctionnement avec une pensée très active.
— Oui.
— Très rapide.
— Oui.
— Mais difficile à canaliser.
Il resta silencieux, contemplatif.
— Tu vois ce que c’est un trouble de l’attention ? demanda-t-elle.
— Un peu. J’en ai entendu parler, « ADHD ».
— On parle souvent d’enfants qui ne tiennent pas en place.
— Oui.
— Mais chez certains adultes, ça se manifeste autrement.
Elle posa le carnet sur la table.
— Beaucoup d’idées.
Difficulté à prioriser.
À finir.
À structurer dans le temps.
Itchi ne répondit pas.
— Mais ça ne veut pas dire que c’est ça, précisa-t-elle.
— Donc ?
— C’est une piste.
Elle le regarda directement.
— Il existe des traitements pour ça.
— Ah.
— Dont un que tu connais peut-être : la Ritaline.
Il releva légèrement la tête.
— … Ça agit comment ?
— Ça aide à réguler l’attention.
— Genre ?
— À stabiliser le flux…. À choisir une chose et rester dessus.
Elle marqua une pause.
— Ce n’est pas magique.
— Ok.
— Et surtout, ce n’est pas automatique.
— Il faut un diagnostic, ajouta-t-elle.
— Donc ?
— Donc passer par un psychiatre.
Un silence.
— Je peux t’orienter, si tu veux, dit-elle.
Itchi regarda le sol.
Puis la fenêtre.
Puis elle.
— Ouais… peut-être…, oui.
Elle hocha la tête.
Pas de pression.
— On ne décide rien aujourd’hui.
Silence.
— Mais ça pourrait t’aider.
Itchi resta un moment sans parler.
Puis :
— J’ai l’impression que mon problème, c’est pas que je pense trop.
— C’est quoi alors ?
Il réfléchit.
— Ce serait plutôt que je n’arrive pas à… habiter ce que je pense.
Camille esquissa un léger sourire.
— C’est une très bonne formulation.
Le silence qui suivit n’était pas vide.
Pas encore une solution.
Mais quelque chose de posé.
— Le livre.
— Le livre ? s’étonna Camille.
— Kaizen.
— Oui.
— C’est quoi ?
— Ah… C’est un livre traitant d’une vielle méthode de développement personnel jadis employé par Toyota dans son organisation.
— Et ça consiste en quoi ?
— Eh bien, l’idée est simple : les qui gens essayent souvent de changer du tout au tout. Mais peut-être n’abordent-ils pas la chose de la bonne manière. Le kaizen, c’est agir couches par couches sur les petites habitudes qui ensemble forment le lot d’habitudes, plutôt que de s’attaquer à ce dernier directement. Mais en procédant à une transformation banal de ces habitudes, une par une, eh bien, à la fin, c’est l’assortiment complet qui se voit impacter. Pour faire simple, c’est pour éviter d’opposer David à Goliath
Itchi fut pénétré par l’idée.
Il pensa au film « 300 ».
— Je vois… intéressant…
— Je pense que les gens gagneraient à kaizen ce qui leur tient à cœur.
Décidément, cette psychologue avait l’air sympathique…
En sortant, Itchi eut une sensation étrange.
Pas d’avoir avancé.
Mais d’avoir été…
légèrement déplacé.
Comme si les choses étaient soudainement devenus plus… palpable.
L’échange sur le livre le poursuivit le tout le reste de la journée.
À la fin, la décision était prise : ce qui brûlait en lui, ce qui l’animait vraiment, il allait le kaizen.
Il allait kaïzener sa vie.
Mais procéduralement.
