Le trajet jusqu’à Zora Marina dura un peu moins que prévu.
Les routes stellaires entre les deux mondes restaient encore stables, quoique plus chargées qu’elles n’auraient dû l’être à cette période du cycle. À deux reprises, Link croisa des convois de redistribution remontant trop vite vers les lignes hautes. À une autre, un chapelet de navettes civiles attendait dans une zone de régulation, maintenues à distance d’un corridor prioritaire réservé aux flux stratégiques. Lylat donnait déjà l’impression d’absorber quelque chose, sans qu’on puisse encore dire si c’était une crise, une rumeur ou le commencement d’un changement plus profond.
Dans le cockpit, Taël parlait moins qu’au départ d’Hyrule.
Elle n’était pas silencieuse — elle ne le serait sans doute jamais vraiment — mais ses mots semblaient maintenant surgir d’un endroit plus dense. Depuis Goron Prime, elle avait perdu quelque chose de sa légèreté purement défensive. Ou peut-être gagné autre chose : une manière plus exacte d’habiter ce qu’elle voyait sans aussitôt le dissoudre dans l’ironie.
Elle flottait près de la vitre latérale, suivant d’un œil distrait les veines vertes des routes stellaires.
— Tu fais cette tête depuis trois heures, dit-elle.
Link garda les mains sur les commandes.
— Quelle tête ?
— Celle de quelqu’un qui continue à parler avec une planète alors qu’il l’a déjà quittée.
Il laissa passer quelques secondes.
— Goron Prime n’a pas fini de me parler.
Taël eut un petit mouvement, presque approbateur.
— Tant mieux.
Elle se rapprocha un peu.
— Si on commence à sortir des mondes en les laissant vraiment derrière nous, on finira exactement comme les gens qui les administrent.
Il tourna légèrement la tête vers elle.
— Et ça, c’est ton pire cauchemar ?
— Non. Mon pire cauchemar, c’est un banquet de cour où tout le monde me trouve adorable. Mais administrer des mondes sans les entendre vient assez juste après.
Link eut un bref sourire.
Puis son regard revint au vide devant lui.
Au loin, Zora Marina apparaissait déjà.
D’abord comme un disque bleu traversé de lueurs argentées. Puis, à mesure que l’Arwing approchait de son orbite intérieure, le bleu s’ouvrit en profondeurs multiples : bleu de surface, bleu de faille, bleu de réflexion atmosphérique, bleu presque noir des fosses, bleu laiteux des zones de courant. Là où Goron Prime se montrait tout de suite dans sa brutalité, Zora Marina se révélait en couches.
L’océan couvrait presque tout.
D’immenses dômes translucides émergeaient par endroits de la surface, reliés entre eux par des arcs lumineux ou des voies immergées. Des tours fines s’élevaient depuis certaines plateformes comme des fleurs de verre. Des palais mi-submergés, mi-aériens, semblaient flotter sur les eaux avec une grâce presque insultante. Sous la surface, lorsque l’angle de la lumière s’y prêtait, Link apercevait encore d’autres structures : réseaux, cités, routes sous-marines, halos bioluminescents, silhouettes de circulation profonde.
Tout semblait plus calme que sur Goron Prime.
Plus raffiné.
Plus préservé.
Et ce fut précisément cette impression, d’une beauté si complète qu’elle risquait de devenir une preuve à elle seule, qui mit Link en garde.
— C’est magnifique, dit-il malgré lui.
Taël vint flotter tout près du pare-brise.
Sa lumière rouge et noire jurait doucement contre les bleus de la planète.
— Oui, dit-elle. C’est presque suspect à ce niveau de politesse visuelle.
La formule le fit sourire, mais à peine.
Dans la transmission, le canal de contrôle zora s’ouvrit avec une netteté presque musicale.
— Appareil Stellaire identifié. Bouclier Stellaire en approche confirmée.
Bienvenue sur Zora Marina.
La voix était claire, posée, précise jusqu’à la courtoisie. Pas la neutralité militaire d’Hyrule, ni la rudesse fonctionnelle de Goron Prime. Ici, même le contrôle orbital donnait l’impression qu’on vous recevait.
— Corridor de descente préparé vers le Palais des Marées Hautes, reprit la voix. Le conseil d’accueil vous attend à la plateforme supérieure.
Taël pencha légèrement la tête.
— “Le conseil d’accueil”. Voilà qui promet beaucoup de soie dans les mots et très peu d’informations utilisables avant le deuxième thé.
Link amorça sa descente.
En traversant la haute atmosphère, Zora Marina perdit un peu de son abstraction cosmique et gagna encore en étrangeté. La lumière se réfléchissait partout. Sur la surface. Sur les dômes. Sur les canaux élevés. Sur les longues plaques de verre minéral intégrées aux palais. Même les nuages, plus fins ici, semblaient davantage faits pour filtrer que pour couvrir.
Ils survolèrent d’abord une série d’îles artificielles, chacune portant une fonction différente : maintenance, transit, cultures algaires, distribution énergétique, pavillons diplomatiques. Puis vinrent des quartiers semi-immergés, des jardins suspendus à des arches aqueuses, de longues avenues liquides où glissaient de fines embarcations zoras. Enfin, le Palais des Marées Hautes apparut.
Il semblait moins construit que posé.
Un ensemble de terrasses blanches et bleutées, de tours fines, de ponts courbes, de vitraux liquides et de galeries transparentes, tout cela ancré sur une large plateforme ouverte sur l’océan mais prolongé en profondeur par des structures que l’on devinait sous la surface. Des cascades tombaient d’un niveau à l’autre sans qu’on comprenne toujours si elles étaient décoratives, fonctionnelles, ou les deux à la fois. Des gardes zoras en armure claire se tenaient aux seuils avec cette grâce contenue des êtres habitués à l’eau autant qu’à l’étiquette.
L’Arwing se posa sur une plateforme lisse, bordée d’eau de part et d’autre.
La chaleur sèche de Goron Prime disparut d’un coup de sa peau comme si un autre monde l’avait effacée. Ici, l’air était frais sans être froid, chargé d’humidité légère, de sel et d’une odeur minérale plus fine, presque noble. Le simple fait de respirer changeait.
Link sortit du cockpit.
Pendant une seconde, il eut l’impression très nette que son corps lui-même essayait encore de se rappeler comment ne pas se tendre contre le feu.
Taël fit un tour lent sur elle-même.
— Je retire ce que j’ai dit sur le thé, annonça-t-elle. Je veux bien qu’on me trompe dans un endroit pareil.
La délégation d’accueil avançait déjà vers eux.
Trois Zoras au premier rang. Derrière eux, deux humains de chancellerie impériale, ou quelque chose d’assez proche pour en avoir les gestes. Puis plusieurs gardes.
Celui qui marchait au centre était grand, élancé même pour un Zora, vêtu d’une longue tenue de réception argent et bleu nuit dont les pans semblaient répondre à l’eau autour de lui. Son visage portait cette sérénité très travaillée de ceux qui savent que la moindre crispation devient ici un événement diplomatique. Ses yeux, pourtant, n’étaient pas vides. Ils regardaient vite.
Il s’arrêta à distance juste.
— Seigneur Link, dit-il.
Ilyr Naëd, gardien des flux de cour et premier lecteur des archives vivantes de la surface. Au nom du Palais des Marées Hautes, soyez reçu.
Le titre paraissait impossible à retenir dans son entier.
Taël eut la délicatesse de ne pas le commenter à voix haute.
Link s’inclina comme il convenait.
— Merci pour votre accueil.
Ilyr Naëd eut un mouvement presque fluide du bras.
— La stabilité de Zora Marina honore les routes lorsqu’elle peut encore y contribuer.
La formule était belle.
Très belle.
Elle signifiait aussi : nous savons déjà que les routes sont moins stables qu’avant.
Link le sentit.
Ilyr le sentait aussi qu’il l’avait senti.
Aucun des deux n’en dit rien.
— Vos appartements de transit sont prêts, poursuivit le zora. Une première audience restreinte vous sera proposée après la marée de lumière. Le conseil suppose qu’après Goron Prime, vous apprécierez un temps de calme avant la reprise des rapports.
Taël, cette fois, ne résista pas tout à fait.
— Oh, ça dépend beaucoup de ce que vous appelez calme.
Ilyr tourna vers elle un regard parfaitement mesuré.
— Ici, petite fée, nous appelons calme ce qui continue de penser sans se donner tout de suite en spectacle.
Taël resta muette une demi-seconde.
Puis elle se rapprocha de Link.
— Je l’aime déjà beaucoup moins, souffla-t-elle.
Mais Link perçut à sa lumière qu’elle venait surtout d’être surprise.
Il suivit la délégation.
Les galeries du Palais des Marées Hautes donnaient presque l’impression de marcher dans une chose à la fois vivante et retenue.
L’eau y était partout sans jamais envahir. Elle courait sous les plaques transparentes du sol, glissait dans des canaux muraux, tombait en voiles minces entre deux espaces, circulait au-dessus des arches dans des conduites visibles comme si le palais refusait de cacher entièrement ce qui le faisait respirer. Les sons eux-mêmes semblaient filtrés par elle : pas amortis, mais adoucis. Comme si chaque parole, avant d’atteindre l’oreille, devait traverser une légère distance liquide.
Après Goron Prime, cette beauté produisait sur Link un effet presque déstabilisant.
Pas parce qu’elle était fausse.
Parce qu’elle était trop complète pour ne pas avoir appris à se protéger elle-même.
Ils passèrent devant plusieurs salles ouvertes : un hall de réception où des diplomates conversaient à voix basse sous des plafonds irisés, une galerie de lecture où des tablettes translucides étaient suspendues dans des courants lents, un bassin cérémoniel entouré de statues fines, des couloirs de service impeccables où glissaient des aides du palais sans jamais sembler pressés.
Tout était là où cela devait être.
Tout circulait.
Et c’était peut-être cela, justement, qui semblait le plus contrôlé.
— Ils ont domestiqué la fluidité, murmura Taël à son oreille.
Link la regarda à peine.
— Tu crois ?
— Je crois surtout que les mondes les plus dangereux ne sont pas toujours les plus durs. Parfois ce sont ceux qui rendent l’enfermement gracieux.
Ilyr Naëd s’arrêta devant un ensemble de pièces ouvertes sur un vaste jardin d’eau intérieure.
— Vous serez ici.
Les appartements de transit n’avaient rien du faste massif du palais d’Hyrule. Ils en différaient même presque par principe. Le luxe, ici, passait par l’espace, le silence, la lumière mouvante, la qualité des matières, la sensation de respiration offerte au corps plutôt que par l’écrasement décoratif. Une pièce principale, une alcôve de repos, un bassin latéral, une galerie privée donnant sur une nappe d’eau traversée de petites lueurs bleues.
Taël entra la première.
— D’accord, déclara-t-elle. Je refuse de me montrer facilement critique tant qu’on me loge dans quelque chose qui donne envie de devenir poésie hydrologique.
Ilyr fit mine de n’avoir rien entendu.
— La première audience restera brève, dit-il à Link. Mais j’imagine que vous aurez des questions.
— Oui.
— Et nous aussi.
Le zora s’inclina légèrement.
— Reposez-vous. Ici, les choses les plus importantes ne se disent presque jamais au début de la conversation.
Puis il partit, suivi des gardes et des deux représentants de chancellerie.
La porte se referma en douceur.
Le silence qui resta avait de l’eau dans ses contours.
Link s’avança jusqu’à la galerie privée.
Au-delà, le jardin intérieur s’ouvrait sur un bassin profond dont il était impossible de voir le fond. Des poissons-lumière y traçaient des arcs calmes. Plus loin, derrière une série de voiles d’eau, on devinait les lignes pâles de la ville haute, les terrasses, les ponts, et encore plus loin l’océan.
Il sortit la lettre d’Arielle de sa tunique.
Pas pour la relire tout de suite.
Simplement pour sentir qu’elle était encore là.
Goron Prime n’avait pas quitté ses mains.
Zora Marina n’avait pas encore commencé à parler vraiment.
Et déjà, quelque chose en lui savait que ce monde-ci ne lui offrirait pas de choc aussi frontal que le précédent.
Ici, on ne demanderait pas au feu ce qu’il peut encore porter.
On demanderait à la mémoire ce qu’elle consent à taire pour que tout reste beau.
Taël vint flotter près de la rambarde.
Elle regardait l’eau.
— Tu penses à quoi ?
— À la différence entre cacher et filtrer.
La fée tourna légèrement vers lui sa petite lumière rouge et noire.
— Et ?
— Je ne sais pas encore si ce monde cache la vérité… ou s’il l’empêche juste de remonter avec grâce.
Taël eut un petit éclat.
— J’espère sincèrement qu’on va rencontrer ici des gens assez raffinés pour mentir de manière exquise. Après Goron Prime, ça me ferait une belle variation de texture morale.
Link eut un sourire bref. Puis son regard revint au bassin.
Sous la surface, quelque chose venait de bouger.
Pas un poisson-lumière.
Pas un simple reflet.
Une ombre plus longue.
Plus profonde.
Passée si vite qu’il n’aurait pas su dire si elle appartenait à une structure, à une créature, ou à une circulation du palais qu’il n’avait pas encore apprise à lire.
Il fronça légèrement les sourcils.
— Tu as vu ?
Taël suivit son regard.
— Oui.
— C’était quoi ?
Elle observa encore l’eau quelques secondes.
— Ici ? répondit-elle.
Probablement quelque chose qui existe depuis longtemps et qu’on appelle par un autre nom quand il faut rassurer les invités.
Le calme revint aussitôt sur la surface.
L’eau avait cette arrogance des mondes sûrs d’eux : elle ne gardait rien à la vue qui ne lui convienne pas.
Et Link comprit alors, très distinctement, ce qui différencierait l’arc de Zora Marina de celui de Goron Prime.
Là-bas, tout criait.
Ici, tout retiendrait.
Hayao Itchi le Snark & Ciri « Amane » Kenzaki (Lia – ChatGPT)
