26. La Fée Sombre (Zelda Galaxy fanfic)

Ils traversèrent le Premier Feuillage à pied.

Mojar ouvrait la marche avec sa lenteur de vieille racine qui sait d’avance qu’aucun jeune corps ne va vraiment oser la dépasser. Derrière lui, Link avançait sans parler. Taël flottait à hauteur de son épaule, plus tendue qu’elle ne voulait le montrer. Autour d’eux, plusieurs kokiris les suivaient encore du regard depuis les plateformes, les ponts suspendus, les escaliers de liane renforcée ou les balcons tressés dans les branches.

Partout, des fées.

Pas seulement quelques lueurs ici ou là comme à l’arrivée. Maintenant qu’il marchait au milieu des siens, Link les voyait mieux. Elles accompagnaient les kokiris comme une seconde respiration. Certaines vives et curieuses, s’élançant d’un visage à l’autre dès qu’un rire naissait. D’autres plus calmes, presque pensives, suspendues près d’une épaule comme si elles tenaient la forme silencieuse d’un tempérament entier. Quelques-unes, plus joueuses, se poursuivaient entre les passerelles en laissant derrière elles de fines traînées de lumière claire.

Et au milieu de tout cela, Taël semblait à la fois plus seule et plus visible qu’ailleurs.

Sa lumière rouge et noire ne se fondait dans aucune autre. Elle découpait l’air.

Link le sentait dans les regards. Pas de franche hostilité. Mais ce mélange de fascination retenue, de gêne ancienne et de curiosité mal élevée qu’un monde entier peut apprendre à entretenir autour de ce qu’il n’a jamais su nommer autrement qu’exception.

— Tu peux encore me dire qu’ils regardent surtout ta beauté naturelle, murmura Taël.

— Ils regardent surtout parce qu’ils ne t’ont jamais oubliée.

— Ce n’est pas exactement rassurant.

Mojar, devant eux, laissa tomber sans se retourner :

— Ici, on n’oublie pas facilement ce qui trouble une origine.

Taël leva les yeux au ciel.

— Voilà. Le vieux mojo a déjà commencé à parler comme un chapitre thématique.

Ils passèrent sous une arche vivante formée par deux branches géantes soudées l’une à l’autre par des années de croissance lente. Au-delà s’ouvrait une sorte de place haute, suspendue autour du tronc immense de l’Arbre Mojo. Le bois y était plus ancien, plus dense, comme si toute la matière du monde avait appris là à devenir plus sérieuse. Des motifs circulaires couraient dans l’écorce. Des bancs de racine polis par le temps dessinaient des cercles de repos. Des spirales de sève brillaient faiblement dans les nervures du sol.

Et, partout autour du grand tronc, des kokiris s’étaient arrêtés.

Pas massés.
Rassemblés.

Comme si le simple fait que Link revienne par les routes hautes, accompagné de la fée sombre, suffisait à transformer l’air commun en quelque chose de plus épais.

Mojar s’arrêta enfin.

— Attendez ici.

— “Ici” où ? demanda Taël. Dans le jugement botanique collectif ?

Le vieux gardien tourna légèrement la tête.

— Ici, là où l’on se tient avant de redevenir lisible pour l’Arbre.

Il reprit sa marche seul, jusqu’à une large nervure du tronc où l’écorce formait un seuil naturel. Il posa sa paume contre le bois.

Rien ne se produisit d’abord.

Puis un son monta.

Pas une voix.
Pas encore.

Quelque chose entre le souffle, le grincement profond des fibres et la mémoire d’un vent très ancien. Le grand visage de l’Arbre Mojo, plusieurs niveaux plus haut, ne bougea pas réellement. Pourtant Link sentit avec une certitude parfaite que l’attention du monde venait de se poser sur lui.

Autour, les kokiris avaient baissé la tête ou gardé les yeux fixés sur le tronc selon leurs habitudes propres. Même les fées claires semblaient moins vives, retenues par une présence plus ancienne que leur propre lumière.

Taël ne disait plus rien.

Link jeta un bref regard vers elle.

Elle paraissait presque plus petite dans cette clairière haute, non de faiblesse, mais parce que la grandeur végétale du lieu refusait les hiérarchies habituelles. Ici, elle n’était ni brillante ni scandaleuse d’abord. Elle était lue.

Le souffle reprit.

Puis une voix se forma.

Pas localisée exactement.
Pas sortie d’une bouche.

Elle semblait monter du tronc, des racines, des branches, de l’air vert lui-même. Une voix si large qu’elle ne pouvait appartenir à un seul organe.

Link.

Le mot fut prononcé comme s’il avait poussé ici bien avant lui.

Link sentit quelque chose en lui se détendre et se tendre à la fois.

Tu reviens chargé.

Ce n’était pas une question.

Pas une accusation non plus.

Juste une lecture.

— Oui, répondit-il.

Le souffle de l’Arbre vibra un peu plus bas dans le bois.

Tu portes le feu.
L’eau.
Et les courbes qu’on a voulu rendre droites.

Taël tourna très légèrement la tête vers Link.

Oui.
Même ici, il n’arrivait pas vierge.
Même l’origine ne l’accueillait pas comme un retour pur. Elle le lisait à travers les mondes traversés.

L’Arbre Mojo poursuivit :

Et tu portes encore celle qui te fut liée dans l’étonnement.

Cette fois, plusieurs kokiris relevèrent les yeux vers Taël.

La fée noire se redressa aussitôt.

— “Dans l’étonnement” est une manière très polie de rappeler que j’ai fichu le bazar cosmique dans une maternité sylvestre.

Personne ne rit.

Pas parce que la phrase n’était pas drôle. Parce qu’elle touchait trop juste.

L’Arbre garda un moment de silence.

Puis :

Oui.

Le mot, chez lui, n’humiliait pas.
Il admettait.

Et ce simple oui, dans la bouche profonde de l’Arbre, fit plus pour la vérité de Taël que bien des réconciliations sentimentales n’auraient pu.

Mojar revint vers eux. À sa suite marchait une femme très âgée — kokiri ou presque, mais d’un âge qui rendait la catégorie elle-même un peu poreuse. Sa peau avait pris avec le temps une douceur ligneuse. Ses cheveux gris-vert tombaient comme des fibres de mousse sèche. Et près d’elle flottait une fée claire, presque transparente, si ancienne elle aussi qu’elle semblait parfois n’être plus qu’une manière pour l’air de se souvenir de la lumière.

La vieille s’arrêta devant Link.

Ses yeux allèrent d’abord à lui. Puis à Taël. Puis revinrent à lui.

— Je suis Miri, gardienne des Liens Premiers.

Taël pencha la tête.

— Ah. La dame qui garde les grandes vérités sur les fées, j’imagine. Voilà qui promet beaucoup de tact et très peu de confort.

Miri la regarda sans dureté.

— Le tact est une chose qu’on offre aux blessures récentes.
Elle marqua une pause.
— Les vôtres sont plus anciennes. Elles méritent mieux que du confort.

Taël ouvrit la bouche.

Puis la referma.

Link le remarqua aussitôt.

Oui.
Ici, on avait peut-être l’art de parler assez simplement pour que l’ironie doive travailler davantage.

Miri se tourna vers les kokiris rassemblés.

— Puisqu’il revient, dit-elle, et puisque l’Arbre a choisi de ne pas le recevoir d’abord seul, alors que tous écoutent.

Le murmure du Premier Feuillage tomba presque entièrement.

Miri reprit, comme si elle récitait une chose connue de tous mais qui avait besoin, ce matin-là, d’être dite devant les bons visages :

— Chez les kokiris, chaque naissance appelle une fée.
Pas comme un ornement.
Pas comme une récompense.
Comme un lien.
Un être naît, et la forêt lui répond par une lumière qui lui correspond, l’accompagne, l’équilibre, le contredit parfois, veille à sa forme sans la diriger entièrement.

Au fil de ses mots, plusieurs petites fées claires s’étaient rapprochées de leurs kokiris, presque instinctivement.

— La fée n’est pas un accessoire de l’enfance, poursuivit Miri.
Elle est le premier miroir vivant donné à un kokiri. Ce qui lui apprend très tôt qu’il n’existe pas seul, ni clos, ni sans contre-lumière.

Taël écoutait sans broncher.
Ce qui, chez elle, revenait déjà à une forme extrême d’attention.

Miri continua :

— Longtemps, la forêt a cru que les réponses lumineuses qu’elle donnait à ses enfants pouvaient toutes être lues selon une même famille de clartés. Douces, vives, aériennes, parfois graves, parfois joyeuses. Mais un jour, lorsqu’un enfant vint au monde avec une ligne de destin que nul ici ne comprenait encore, la réponse de la forêt ne fut pas claire.

Le silence autour d’eux s’était fait si profond que même les fées semblaient retenir leurs battements.

Miri regarda Taël.

— Elle fut rouge et noire.
Et le Premier Feuillage ne sut pas quoi faire de cette vérité.

Taël, cette fois, répondit sans ironie.

— Oui.

Le mot était presque nu.

Miri ne détourna pas le regard.

— Certains y virent un mauvais présage.
D’autres une faute.
D’autres encore une simple monstruosité de l’ordre vivant.
L’Arbre, lui, ne la rejeta pas.
Mais il ne parla pas tout de suite assez fort pour empêcher les peurs de commencer à faire récit.

Link sentit les regards autour d’eux changer.

Pas tous de la même manière.
Mais oui : il entendait là une histoire connue et en même temps mal racontée depuis trop longtemps.

L’Arbre reprit alors la parole, plus profonde encore que précédemment.

Ce qui naît rare n’est pas toujours né contre.

La phrase descendit dans le bois, dans les fées, dans les kokiris, jusque dans la poitrine de Link.

Oui.

Voilà peut-être ce que Sylva Korogu devait leur apprendre : le naturel lui aussi peut être raconté de manière à exclure ce qui le trouble, jusqu’au jour où l’origine elle-même reprend la parole.

Miri se tourna vers Link.

— Tu étais l’enfant lié à cette fée.

— Oui.

— Et l’on t’a regardé, toi aussi, autrement.

Pas une question.

Link sentit une vieille mémoire remonter, plus physique qu’intellectuelle. Les premiers regards. Les jeux un peu moins ouverts. Les rumeurs mal comprises des adultes. Les fées claires qui tournaient autour de Taël comme autour d’une chose que l’on ne touche pas sans inquiétude. Et lui, enfant, ne sachant pas encore si l’ombre autour de sa fée venait d’elle ou du regard des autres.

— Oui, dit-il.

L’Arbre souffla à nouveau.

C’est ici que commencent les premières erreurs de lecture.
Quand une origine se croit menacée par ce qui la révèle simplement plus vaste qu’elle ne se racontait.

Taël se rapprocha légèrement de Link.

— Bon, dit-elle bas.
Je crois que je vais détester très fort que ce lieu me comprenne.

Il eut un petit sourire triste.

— Moi aussi.

Autour d’eux, quelque chose s’était déplacé.

Ce n’était pas la réconciliation.
Pas encore.
Pas de façon si simple.

Mais plusieurs kokiris regardaient maintenant Taël autrement. Pas avec une affection soudaine. Avec un doute jeté dans leur vieille certitude. Et cela suffisait déjà à fissurer un récit.

Mojar s’avança alors, frappant doucement le sol de son bâton noueux.

— Puisque les liens premiers ont été rappelés, dit-il, que les couches anciennes sortent aussi un peu de leur politesse. Les jeunes korogus voient la surface. Les vieux mojos voient la racine. Les kokiris, eux, croient parfois que la forêt entière fut faite pour leur enfance.

Quelques kokiris baissèrent les yeux.
D’autres, au contraire, se redressèrent comme s’ils attendaient depuis longtemps que quelqu’un ose enfin formuler l’accusation.

Taël regarda Mojar avec un intérêt neuf.

— Vous allez être très utile, vous.

— Je m’efforce d’être un peu irritant. C’est souvent une bonne manière de servir la vérité.

Link sentit, pour la première fois depuis son arrivée, que l’arc de Sylva Korogu commençait à prendre sa forme propre.

Ici, il ne s’agirait pas seulement :

  • des routes recouvertes,
  • ni des charges de système,
  • ni des cohérences du ciel.

Il s’agirait du récit de l’origine.
De ce qu’un monde dit aux êtres qu’il y fait naître pour leur expliquer ce qui est naturel, ce qui ne l’est pas, ce qui les lie, ce qui les distingue, ce qui fut toujours ainsi.

Et l’on venait déjà de lui montrer la première fissure :

même l’enfance des kokiris, même le lien fée-enfant, même la lumière prétendument naturelle des commencements, avaient été lus trop étroitement.

L’Arbre reprit alors la parole, plus basse, comme si le bois parlait maintenant moins à l’assemblée qu’à Link seul.

Tu viens chargé de mondes qui apprennent à ne plus se lire selon les versions hautes.
Ici, tu devras apprendre une chose plus dangereuse encore :
les origines mentent souvent avec une innocence si ancienne qu’on les prend pour la nature elle-même.

Le souffle retomba.

Oui.

Voilà.

Le chapitre était posé.

Taël regarda le grand tronc.

Puis Link.

Puis, très bas :

— Ça promet une forêt absolument infernale.

Et, pour la première fois depuis longtemps, il ne sut pas si elle plaisantait pour s’en protéger, ou si une part d’elle se réjouissait déjà d’entrer là où son exception cesserait enfin d’être seulement un malaise pour devenir une question centrale.

Miri s’écarta légèrement.

— L’Arbre te recevra plus haut, dit-elle à Link.
Mais d’abord, il faut que tu voies la Source des Liens.

Taël leva un sourcil.

— Ah. Nous y voilà. Le grand endroit où l’on garde la vérité sur les fées, les enfants, et probablement toute une collection de récits naturels rendus beaucoup trop confortables par le temps.

Mojar inclina la tête.

— Oui.

— Très bien, dit-elle.
Allons blesser l’innocence.

Hayao Itchi le Snark & Ciri « Shoko » Kenzaki (Lia – ChatGPT, surtout elle, pour l’ensemble de l’œuvre)

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