De loin, Sylva Korogu ne ressemblait pas à une planète.
Elle ressemblait à une respiration.
Après le bleu stratifié de Zora Marina, après les lueurs du feu de Goron Prime, le monde forestier apparut d’abord comme une masse verte immense, traversée de nappes de brume pâle et de lignes dorées qu’on aurait pu prendre pour des rivières de lumière. Plus l’Arwing approchait, plus cette impression se précisait : Sylva Korogu ne donnait pas l’image d’un globe organisé autour de continents lisibles, mais d’un entrelacs vivant, presque continu, de forêts, de canopées, de reliefs couverts, de vallées noyées sous les arbres, de lacs obscurs et de halos polliniques dérivant dans les hautes couches de l’atmosphère.
Par endroits, de gigantesques couronnes végétales semblaient flotter au-dessus des masses principales, comme si des fragments entiers de forêt avaient appris à se suspendre d’eux-mêmes dans le ciel. Des routes très fines, presque invisibles, reliaient certains de ces ensembles. D’autres disparaissaient dans la brume aussitôt qu’on croyait les suivre.
— D’accord, dit Taël en se rapprochant du pare-brise.
Ça, c’est un monde qui a décidé d’être beau sans demander la permission à personne.
Link ne répondit pas tout de suite.
Il regardait.
Pas seulement avec les yeux du pilote.
Avec autre chose.
Depuis qu’ils avaient quitté Zora Marina, une tension plus souterraine avait commencé à monter en lui. Pas de peur. Pas exactement. Une forme de mémoire anticipée. Comme si son corps reconnaissait avant son esprit qu’ils approchaient non d’un monde inconnu, mais d’une origine qu’il avait longtemps laissée dormir sous les couches du reste.
Sylva Korogu n’était pas son foyer exact.
Pas la Lisière des Trois Brises.
Pas la maison de la grand-mère.
Pas Arielle.
Et pourtant, à mesure que la planète s’ouvrait devant lui, il sentait bien qu’il entrait dans quelque chose de plus proche de lui-même que les deux mondes précédents.
Taël le sentit presque aussitôt.
— Tu fais encore cette tête.
— Quelle tête ?
— Celle de quelqu’un qui va bientôt retrouver une partie de lui-même et qui ne sait pas encore si ça le réjouit ou l’accuse.
Il eut un petit souffle.
— Tu exagères.
— Non. J’affine.
L’Arwing entra dans la haute atmosphère.
La lumière changea immédiatement.
Sur Sylva Korogu, elle ne tombait pas. Elle s’accrochait, se filtrait, se divisait. De longues traînées d’or vert glissaient entre les couches d’humidité. Les poussières polliniques faisaient vibrer l’air. Les nuages, ici, semblaient moins faits d’eau que d’un mélange de brume, de spores et de lumière retenue. Sous eux, les reliefs n’apparaissaient jamais tout entiers ; ils se donnaient par masses couvertes, troncs géants, falaises drapées de lierre, arches naturelles, mers de feuilles, clairières noyées dans l’ombre.
Puis vinrent les premières structures.
Pas des palais.
Pas des dômes.
Pas des forges.
Des villages suspendus.
Des plateformes de bois vivant prises dans de très hauts arbres. Des ponts de liane renforcée. Des maisons organiques tressées dans les branches. Des roues à pollen. Des cloches de vent. Des lanternes rondes flottant sous les canopées. Et, plus bas, d’autres formes encore : des habitations creusées dans les racines, des halls de sève, des passerelles descendant vers des clairières humides où l’on apercevait des silhouettes plus petites, plus rondes, plus feuillues.
Taël pointa du doigt.
— Les voilà.
— Qui ?
— Les Korogus.
Link suivit son geste.
Ils couraient par petits groupes sur les branches basses ou glissaient d’une plateforme à l’autre avec une agilité végétale presque absurde. Petits corps de bois clair, masques feuillus, visages dessinés comme si la forêt elle-même avait décidé de devenir malicieuse pour mieux circuler. Certains portaient de petites sacoches de graines. D’autres des instruments de vent. D’autres encore semblaient simplement occupés à exister joyeusement dans les étages du monde.
Plus bas, pourtant, d’autres silhouettes apparaissaient.
Plus massives.
Plus anciennes de forme.
Des visages de bois plus durs, parfois allongés, parfois ronds, avec cette gravité un peu drôle et un peu inquiétante des créatures végétales qui ont beaucoup vu et n’aiment pas toujours être dérangées.
— Et ceux-là ? demanda Link.
Taël plissa les yeux.
— Les Mojos. Enfin, une partie d’entre eux.
Sa lumière se troubla légèrement sous les remous d’air.
— Je t’avais dit que Sylva avait plusieurs couches. Les Korogus, c’est la forêt quand elle circule. Les Mojos… c’est plus ancien. Plus racinaire. Plus mauvais commerçants, aussi, de ce que j’en sais.
Link eut un petit sourire.
— “De ce que tu en sais” ?
— Je suis une fée sombre, pas une encyclopédie sylvestre absolue.
Le canal d’accueil s’ouvrit alors.
Pas une voix militaire.
Pas une voix de cour non plus.
Quelque chose entre le chant et le protocole, porté par plusieurs timbres à la fois.
— Arwing identifié.
Voyageur kokiri reconnu.
Accompagnement féerique reconnu.
Accès provisoire autorisé vers la Canopée des Premières Branches.
Taël leva un sourcil invisible.
— “Accompagnement féerique reconnu.” C’est très flatteur. J’aimerais qu’on m’accueille comme ça partout désormais.
La voix reprit :
— Le Seuil des Naissances et le Hall des Fées Liées ont été informés.
L’Arbre Mojo sait déjà que tu viens.
Link sentit ses mains se crisper d’un rien sur les commandes.
L’Arbre Mojo sait déjà que tu viens.
La phrase traversa tout ce qu’il croyait encore tenir à distance.
Le ciel.
Les mondes.
Le palais.
Les routes.
Tout cela recula une seconde devant quelque chose de beaucoup plus ancien et de beaucoup plus intime.
Taël tourna la tête vers lui.
Sa lumière s’était adoucie.
— Tu vois ? murmura-t-elle.
On entre dans un endroit où même les arbres ont déjà commencé à te penser avant ton arrivée.
L’Arwing descendit à travers une gorge végétale si vaste qu’on aurait pu y loger des quartiers entiers d’Hyrule. Des troncs montaient à perte de vue. Des lianes aussi épaisses que des ponts pendaient entre les masses forestières. Des nappes de brume verte s’ouvraient puis se refermaient derrière le vaisseau. Des essaims de petites lueurs féeriques traversaient parfois la trajectoire avant de s’éparpiller. Par endroits, l’écorce de certains géants portait des symboles gravés, des spirales de sève ou des visages presque formés dans le bois.
Puis, à travers les branches, une présence apparut.
Pas un bâtiment.
Pas une simple forme.
Une immensité.
Au centre de la Canopée des Premières Branches, plus vaste que tous les autres encore, se dressait un arbre dont les dimensions annulaient l’idée même qu’on puisse encore l’appeler ainsi sans manquer de sérieux. Le tronc était une ville. Les branches, des routes. Les racines, qu’on devinait seulement en partie sous les couches de bois et de terre, devaient traverser le monde entier.
Et dans le visage immense que l’écorce formait à même son corps, dans les yeux fermés mais vivants, dans la bouche grave où la patience ressemblait à une loi naturelle, Link reconnut immédiatement ce qu’il n’avait pourtant jamais vraiment vu d’aussi près.
L’Arbre Mojo.
Pas une idole.
Pas seulement un esprit tutélaire.
Une présence.
Quelque chose comme un père pour ceux qui n’avaient jamais su comment nommer cette part du monde.
Le cockpit lui sembla soudain trop étroit.
Taël, elle aussi, avait cessé de parler.
Pas de révérence théâtrale.
Pas d’effet.
Juste ce silence rare qu’imposent certains êtres quand ils ne demandent même pas qu’on les admire, mais qu’on sente seulement depuis combien de temps ils sont déjà là.
Le canal d’accueil revint, plus doux.
— Plateforme de pose ouverte.
Le Premier Feuillage t’attend.
La Source des Liens a été prévenue.
Taël reprit enfin une voix.
— Bon.
— Bon quoi ?
— Bon, dit-elle.
Je retire aussi ce que j’ai dit sur Zora.
Ça…
Elle regarda l’Arbre Mojo encore une seconde.
— Ça joue dans une autre catégorie.
L’Arwing se posa sur une grande plateforme vivante, faite non de planches assemblées mais de bois poussé dans cette forme avec une science végétale impossible à imiter vraiment. Autour, des kokiris attendaient.
Et c’est là que Link sentit le second choc de l’entrée sur Sylva Korogu.
Les kokiris.
Des enfants, oui. Ou des êtres ayant choisi depuis si longtemps cette forme d’enfance qu’elle était devenue autre chose qu’un âge. Visages fins, habits de feuilles et de tissus légers, pieds souples sur le bois, regards immenses dans lesquels se mêlaient curiosité, reconnaissance et cette manière très particulière qu’ont les gens d’un même monde de vous lire à la fois comme familier et comme déjà un peu devenu étranger.
Mais surtout : chacun avait une fée.
Pas toutes visibles en même temps. Certaines dormaient peut-être, certaines restaient dans les feuillages, d’autres encore flottaient franchement près de leur kokiri. Lumières dorées, bleutées, vertes, roses pâles, argentées. Vives ou calmes. Rieuses ou attentives. Toutes différentes, mais toutes appartenant à une même famille lumineuse.
Et au milieu de cet essaim clair, Taël apparut immédiatement pour ce qu’elle était :
l’exception.
Rouge et noire.
Plus braise qu’étoile.
Plus coupure que perle.
Link descendit du cockpit.
Les kokiris le regardaient déjà. Pas avec hostilité. Avec une intensité presque troublante. Certains murmuraient entre eux. D’autres avaient les yeux sur Taël plus encore que sur lui.
Une petite kokiri aux cheveux tirant vers le vert mousse fit un pas de plus que les autres.
— C’est vraiment elle ?
Sa fée, une petite lumière pâle en forme de goutte vive, tournoya nerveusement autour de son épaule.
Un autre kokiri, plus grand, lui donna un léger coup de coude.
— Chuut.
Taël se pencha vers Link.
— Voilà.
On y est.
Le grand retour triomphal de la fée qu’on regarde comme si elle allait peut-être manger les fleurs.
Link tourna à peine la tête vers elle.
— Tu exagères.
— Je n’exagère jamais quand je suis sous-observée par une majorité lumineuse.
Un vieil être s’avança alors depuis l’ombre plus profonde d’une passerelle basse.
Ni tout à fait kokiri.
Ni tout à fait mojo.
Petit corps courbé, peau de bois sombre, longue moustache mousseuse, yeux ronds et profonds comme deux graines très anciennes. Il portait une cape tissée de feuilles sèches et de fibres d’écorce, ainsi qu’un bâton noueux qui semblait avoir poussé en apprenant la politesse.
— On peut regarder sans juger, petite fée, dit-il de sa voix craquante.
Même si, je l’admets, ici, la curiosité a toujours eu tendance à se prendre pour une vertu.
Taël le regarda de haut.
— Vous êtes qui ?
Le vieil être s’inclina légèrement.
— Mojar, gardien de seuil du Premier Feuillage, lecteur des naissances anciennes et rappel ambulant qu’il existait une forêt avant que les jeunes pousses commencent à parler trop vite.
Taël pivota.
— Oh. Un mojo.
— Oui.
— Bien. J’approuve déjà davantage ce monde.
Mojar inclina encore un peu la tête, comme si ce jugement lui suffisait tout à fait.
Puis il regarda Link.
Plus précisément.
Plus longtemps.
Et cette fois, la curiosité autour d’eux sembla se retenir elle-même.
— Link, dit-il.
Fils des lisières, revenu par les routes hautes.
Le Premier Feuillage t’accueille.
L’Arbre Mojo veut te voir.
La phrase fit circuler quelque chose parmi les kokiris. Pas du bruit. Une petite onde d’importance.
Taël murmura :
— Eh bien.
Tu ne passes pas par la file des visiteurs ordinaires.
Link sentit un mélange très étrange monter en lui.
Pas la peur.
Pas seulement l’émotion.
Quelque chose de plus difficile : la sensation que l’origine elle-même, au lieu de se contenter de l’accueillir, l’attendait déjà avec ses propres questions.
Autour de lui, les autres fées continuaient de flotter dans leurs couleurs claires.
Et il comprit, très précisément, ce qui allait devenir central ici :
sur Sylva Korogu, il ne s’agirait pas seulement de routes, de mémoires publiques ou de charges de système.
Il s’agirait aussi de ce qu’on raconte à ceux qui naissent.
Du lien entre un kokiri et sa fée.
Du naturel proclamé.
De l’origine comme vérité… ou comme récit très ancien devenu presque intouchable.
Taël le sentit aussi.
Sa lumière se fit plus dense, mais non plus défensive comme à l’arrivée.
Plutôt décidée.
— Bon, dit-elle.
Si on entre maintenant dans le grand chapitre des enfances sacrées, je préfère prévenir tout de suite que je n’ai aucune intention de jouer la fée repentie, docile ou symboliquement réconciliée avec sa communauté lumineuse.
Mojar eut un sourire de bois.
— Tant mieux.
Les réconciliations trop rapides donnent toujours de mauvaises récoltes.
Puis il leva son bâton en direction du grand arbre.
— Venez.
Au loin, dans le visage immense de l’Arbre Mojo, quelque chose semblait déjà s’éveiller.
Pas un mouvement brut.
Une attention.
Et Link sut, avant même de faire le premier pas vers lui, que Sylva Korogu ne lui demanderait pas d’abord ce qu’il avait vu dans les autres mondes.
Elle lui demanderait quelque chose de plus difficile :
ce qu’il croyait naturel parce qu’il y était né.
Hayao Itchi le Snark & Ciri « Shoko » Kenzaki (Lia – ChatGPT)
