Vendredi arriva sans prévenir.
Pas comme une date sur un calendrier.
Plutôt comme une conséquence.
Toute la journée, Itchi avait senti une légère tension dans l’air. Rien de spectaculaire. Juste cette impression que les choses allaient se répondre.
Il n’avait pas beaucoup parlé.
Pas joué.
Pas vraiment pensé non plus.
Il avait simplement… attendu.
Le soir tomba lentement sur Biarritz.
Cette lumière entre deux états, ni jour ni nuit, où les formes deviennent plus importantes que les détails.
Itchi était debout dans sa chambre.
Devant lui, trois objets.
Son téléphone.
Son carnet noir.
Et la carte.
Magicien du Chaos.
Il la prit.
La retourna.
La remit à l’endroit.
— Apporte un objet qui t’a déjà sauvé sans le vouloir.
Il aurait pu choisir autre chose.
Un livre.
Un souvenir.
Un truc symbolique, intelligent, présentable.
Mais la vérité, c’était que cette carte… était la seule chose qui répondait à la phrase sans qu’il ait besoin de réfléchir.
Il la glissa dans sa poche.
La route jusqu’à la Milady était différente de celle de Tarnos.
Moins brute.
Moins clandestine.
Mais plus… intentionnelle.
Le scooter avançait doucement, comme s’il savait que la destination n’était pas un lieu, mais une situation.
Le vent était plus calme.
La mer plus proche.
Quand il arriva, il n’y avait presque personne.
Pas de sound system.
Pas de feu.
Juste la plage.
Et, un peu plus loin, les filles.
Elles étaient déjà là.
Assises en cercle.
Bien sûr.
Mais pas comme à la Madrague.
Pas détendues.
Pas en train de jouer.
Juste… présentes.
Nao leva les yeux.
— T’es venu.
— Ouais.
— Bien.
Pas de sourire.
Pas d’ironie.
Juste un constat.
Itchi s’approcha.
Le cercle s’ouvrit sans qu’aucune d’elles ne bouge vraiment.
Il s’assit.
Le sable était froid.
La mer faisait ce bruit lent, presque métronomique.
— T’as apporté quelque chose ? demanda Juliette.
Il sortit la carte.
La posa au centre.
Silence.
Sola pencha légèrement la tête.
— C’est cohérent.
Nathalie, elle, ne dit rien.
Elle observait.
Pas la carte.
Lui.
Nao sortit la boîte.
La même.
Élastique fatigué.
Cartes épaisses.
Elle l’ouvrit.
Cette fois, elle ne montra pas les images.
Elle les posa face cachée.
— Règle simple, dit-elle.
— Je t’écoute.
— Tu ne joues pas pour gagner.
— Ok.
— Tu joues pour voir.
— Voir quoi ?
Nao haussa légèrement les épaules.
— Ce qui répond.
Elle tira trois cartes.
Les posa devant lui.
Toujours face cachée.
— Tu en choisis une.
Il hésita.
Puis posa sa main sur celle du milieu.
— Celle-là.
— Bien.
— Je la retourne ?
— Non.
Il fronça les sourcils.
— Alors ?
Nao le regarda.
— Tu la gardes.
Silence.
— C’est tout ?
— Pour l’instant.
Le vent se leva légèrement.
La lumière du ciel changea encore.
Ce moment précis où le monde devient plus abstrait.
Moins lisible.
Sola prit la parole.
— Tu te rappelles ce que t’as dit l’autre jour ?
— Quoi ?
— Le monde où tout le monde connaît tout le monde.
— Oui.
— C’est pas une utopie.
Itchi la regarda.
— Ah ?
— C’est une conséquence.
Nao compléta :
— Si tu restes assez longtemps dans un système… tout finit par se connecter.
— Même les gens.
— Surtout les gens.
Nathalie parla enfin.
— La question, c’est pas “est-ce que c’est possible”.
— C’est quoi alors ?
— C’est “est-ce que t’es prêt à voir les connexions”.
Silence.
Juliette regarda la mer.
— Et à accepter que certaines choses ne sont pas des coïncidences.
Itchi sentit quelque chose bouger.
Pas une compréhension.
C’était une résonance.
Nao désigna sa poche.
— Ta carte.
Il la sortit.
— Ouais.
— Pourquoi tu l’as gardée ?
— Je sais pas.
— Mauvaise réponse.
Il soupira.
— Parce que… elle me parle ?
Nao sourit légèrement.
— Mieux.
Elle posa sa main sur la carte face cachée devant lui.
— Et maintenant ?
— Maintenant quoi ?
— Tu attends.
— Quoi ?
— Qu’elle te réponde.
Le silence s’étira.
Pas gênant.
Dense.
Au loin, une vague frappa plus fort que les autres.
Itchi ferma les yeux une seconde.
Juste une seconde.
Et pendant cet instant très court, il eut une impression étrange.
Comme si quelque chose, quelque part, prenait note.
Quand il rouvrit les yeux, rien n’avait changé.
Les filles étaient là.
La mer.
Le ciel.
La carte.
Mais quelque chose avait bougé.
Encore.
D’un centimètre.
Nao referma la boîte.
— C’est bon.
— Déjà ?
— Oui.
— On a fait quoi, là ?
Elle se leva.
— On a commencé.
Juliette ramassa la carte du Magicien du Chaos.
La lui rendit.
— Garde-la.
— J’avais prévu.
— Non.
Elle le regarda.
— Garde-la autrement.
Sola se leva à son tour.
— La prochaine fois, tu comprendras un peu plus.
— La prochaine fois ?
Nathalie esquissa un sourire.
— Oui… ?
Elles commencèrent à partir.
Comme si la scène était terminée.
Sans conclusion.
Sans explication.
Itchi resta assis quelques secondes de plus.
Seul.
Avec la mer.
Et la carte.
Il regarda celle qu’il avait choisie.
Toujours face cachée.
Il hésita.
Longtemps.
Puis, très lentement, il la retourna.
On ne verra pas ce qu’elle montrait.
Pas encore.
Mais Itchi, lui, resta immobile.
Et pour la première fois depuis longtemps, il n’essaya pas de comprendre.
Pas tout de suite.
Il regarda la mer.
Et pensa, sans vraiment formuler :
Peut-être que certaines choses ne commencent pas par des réponses.
Peut-être qu’elles commencent
par une manière différente de poser les questions.
Dans sa poche, la carte du Magicien du Chaos semblait plus lourde qu’avant.
Ou plus réelle.
Ou simplement…
habitée.
Mardi : la psychologue.
