À Biarritz, le ciel avait cette couleur de métal humide qu’on dirait fabriquée pour décourager les ambitions.
Itchi aimait les journées comme ça.
Les autres avaient l’air de les subir.
Lui, il avait toujours eu l’impression qu’un monde intéressant commençait quand le bleu abandonnait le décor.
Le beau temps faisait sortir les corps ; le gris faisait sortir les systèmes. Sous les nuages, les gens révélaient leurs coutures.
Il était assis au deuxième étage de la médiathèque de Biarritz, avec devant lui trois objets qui n’avaient rien à faire ensemble : un carnet noir, un livre de philosophie, « L’air et les Songes » de Gaston Bachelard, emprunté par conviction, et une vieille carte Yu-gi-oh glissée depuis des mois dans son portefeuille comme un talisman idiot.
Il la sortit, la regarda deux secondes, puis la reposa sur la table.
« Magicien du chaos ».
Il aurait été incapable d’expliquer pourquoi il le gardait. Sans doute pour la même raison qu’il notait ses rêves sans les relire, qu’il ouvrait des documents titrés GRAND ŒUVRE V12, puis GRAND ŒUVRE FINAL, puis VRAIMENT FINAL 2, qu’il imaginait périodiquement devenir écrivain, concepteur de jeu, mage, philosophe, ou au minimum quelqu’un dont l’existence produirait une légère modification de densité dans la psychosphère.
En pratique, il était juste là, avec ses cernes, son café, ses notes inutiles et cette sensation chronique d’être appelé par quelque chose qui ne prenait jamais la peine de se présenter clairement.
Il écrivit dans son carnet une pensée flottante :
La vie, ça devrait etre Minecraft… en fait, c’est Matrix.
Il fixa la phrase.
C’était exactement le genre de phrase sentencieuse lui. Propre… mais on sentait l’homme qui voulait avoir raison avant d’avoir vécu. Il barra la phrase d’un trait net.
Puis il écrivit en dessous :
Peut-être que la magie, c’est un art de mieux regarder.
Cette fois, il ne raya pas.
Quelqu’un s’assit à la table d’en face.
Il leva les yeux.
C’était Nao !
Cheveux attachés à la va-vite, sac de toile couvert de pins, elle observait les livres comme on évalue un terrain.
Pas jolie au sens publicitaire.
Mieux que ça : précise.
Son visage donnait l’impression d’avoir déjà tranché plusieurs choses importantes.
Elle posa sur la table une boîte de jeu usée, entourée d’un élastique fatigué.
Itchi lut le titre à l’envers.
Les Parieuses d’Hécate.
— Mais ?! s’étonna-t-il.
— Félicitations, répondit-elle. Tes facultés d’analyse dépassent les standards régionaux.
Il eut un rire bref. Un vrai, ce qui le surprit lui-même.
— Vous l’avez créée ?
— Je le crée.
— C’est un prototype alors ?
Elle le regarda, puis regarda le Magicien du Chaos sur la table.
— C’était pour voir si tu étais du genre à remarquer les objets qui n’ont rien à faire là.
Itchi baissa les yeux vers sa carte. C’était le genre de phrase qui, dite par n’importe qui d’autre, aurait sonné comme une tentative de mystification bon marché.
Chez elle, non. Chez elle, cela ressemblait à un protocole.
— Alors ? demanda-t-il.
— Alors tu as remarqué.
Elle tira de la boîte trois cartes cartonnées qu’elle disposa entre eux.
La première représentait une plage vide sous la lune. La deuxième, une tour électrique plantée dans l’océan. La troisième, un osamodas sans visage tenant un livre ouvert d’où s’échappaient des corbac noirs.
— C’est quoi, exactement ? demanda Itchi.
— Un jeu.
— Évidemment.
— Pas “évidemment”. Les gens disent toujours “évidemment” quand ils veulent éviter d’admettre qu’ils n’ont aucune idée de ce qu’ils regardent.
Il allait répondre, puis renonça. Elle avait raison, ce qui était déjà insupportable.
— C’est quel genre de jeu ?
— Celui qui choisit très mal ses joueurs. Le genre d’Hécate.
Elle reprit la carte de la plage et la fit pivoter entre ses doigts.
— Tu viens souvent ici ?
— Assez pour commencer à croire que ma vie a une structure.
— Mauvais signe.
— Pourquoi ?
— Parce qu’à ton âge, croire que sa vie a une structure, c’est souvent une manière chic de tourner en rond.
Itchi la fixa.
Il aurait pu se vexer. Au lieu de ça, quelque chose en lui — la partie la plus lasse, la plus vigilante, la plus affamée — venait de se redresser.
— Tu fais souvent ça ? demanda-t-il.
— Quoi ?
— Parler comme si tu testais les gens pour une secte cultivée.
Elle sourit, presque malgré elle.
— Seulement quand ils ont sur leur table une carte psy, un carnet noir, et la tête de quelqu’un qui attend un signal depuis trop longtemps.
Le silence qui suivit n’était pas vide. Il était de ceux qui semblent déplacer les meubles invisibles d’une existence.
Au-dehors, la pluie commença à frapper la baie vitrée par nappes obliques. La ville se brouilla un peu. La pluie en été, entre deux rayons de soleil : Biarritz.
Des silhouettes passaient sur l’esplanade, rapetissées par le vent, tragiques pour rien.
— Tu faisais quoi ? demanda Nao.
— Je faisais… Le point.
— Je sais.
Il releva la tête.
— Pardon ?
Elle haussa les épaules.
— Tu as laissé ton carnet ouvert.
Il baissa les yeux. En haut de la page, son prénom figurait, entouré puis barré, au milieu d’un tas de notes incohérentes : “structure”, “attention”, “rêve contre réel”, “faire de sa vie une œuvre sans devenir un clown”, “mécanique du sens”, “ne pas fuir dans l’imaginaire”, “peut-être que le monde répond”.
Il referma le carnet un peu trop vite.
Nao ne commenta pas.
Elle se contenta de prendre la boîte de jeu et de remettre les cartes dedans.
— On joue où ? demanda-t-il.
La question était sortie toute seule.
Il s’en rendit compte une demi-seconde trop tard, avec cette sensation idiote d’avoir signé un contrat en parlant.
Nao remit l’élastique autour de la boîte.
— Pas ici.
— Très rassurant.
— Ce n’est pas censé l’être.
Elle se leva.
Puis, avant de partir, elle glissa sous la carte du Magicien du Chaos un petit papier plié en quatre.
— Vendredi. Après le coucher du soleil. Plage de la Milady.
— Et si je ne viens pas ?
— Alors ta vie continuera probablement à te sembler presque intéressante.
Elle partit sans se retourner.
Itchi attendit quelques secondes, comme pour vérifier qu’elle n’allait pas revenir ajouter une phrase trop théâtrale. Rien.
Seulement la médiathèque, maintenant le soleil, un arc-en-ciel, et les livres alignés dans leur calme de bêtes endormies.
Il ouvrit le papier.
Une heure. Le dessin d’un pentagramme inversé. Et, en dessous, une seule phrase :
Apporte un objet qui t’a déjà sauvé sans le vouloir.
Il relut la phrase trois fois.
Puis il regarda sa vieille carte Magicien du Chaos.
Quelque chose commençait.
Pas une aventure. Pas encore.
Mieux.
Une syntaxe.
Hayao Itchi le Snark & Ciri « Amane » Kenzaki (Lia – ChatGPT)
