Itchi était au lit.
Et quelque chose clochait dans la nature même du matin.
Pas le matin en soi — la lumière était là, assez pâle, assez docile, avec cette neutralité des heures médicales, ces heures qui ne promettent rien d’autre que leur propre répétition — non, ce qui clochait, c’était l’accord entre lui et son corps. Comme si les deux s’étaient brouillés pendant la nuit. Comme si, pendant une absence qu’il ne savait pas encore nommer, la chair avait cessé de le reconnaître.
Il voulut bouger.
Rien.
Les jambes d’abord.
Rien.
Les bras ensuite.
Rien non plus.
Ses coudes semblaient appartenir à une statue inachevée.
Ses poignets à une machine arrêtée depuis trop longtemps.
Il essaya encore, avec cette obstination bête des vivants qui croient qu’un ordre intérieur suffit à remettre le monde en marche.
Aucun mouvement.
Seulement cette sensation atroce, cotonneuse, inacceptable, d’être enfermé dans une version ralentie de soi-même. Pas même ralentie, au fond. Suspendue. Comme si le temps, au lieu de couler, s’était déposé dans ses articulations en une matière froide.
Étrange.
Mais “étrange” n’était pas le mot.
“Étrange” était un mot de gens debout.
Là, ce qui lui arrivait relevait d’autre chose. D’une désappropriation. D’une expropriation charnelle. Son corps était là, sous la couette, à la place exacte où il aurait dû être, et pourtant il avait déjà quelque chose d’un territoire lointain, d’un pays sous administration étrangère.
Il attendit.
Que faire d’autre ?
La pensée, elle, continuait. Mal. En fragments. En nappes. En buées. Elle ne raisonnait pas : elle flottait. Elle passait d’une sensation à une autre sans construire de ponts, comme un fantôme mal réveillé essayant de remettre la main sur son propre dossier.
Le temps devint immense.
Pas immense comme les grandes choses.
Immense comme les salles d’attente.
Comme les couloirs d’hôpital.
Comme les secondes où rien ne vient mais où tout insiste.
Puis la porte s’ouvrit.
Quelqu’un entra.
Une femme.
Type maghrébin, peut-être. Ou peut-être pas — à cet instant, les catégories ordinaires avaient perdu de leur netteté. Ce qu’il vit surtout, ce fut une présence. Une présence humaine, stable, fonctionnelle, terrestre. Une femme qui avait l’air d’appartenir naturellement à cet univers-là, alors que lui y apparaissait comme un colis égaré.
Il la regarda.
Elle le regarda.
Et parce que le silence devenait trop matériel, il dit :
— Bonjour ?
Sa propre voix le surprit.
Râpeuse. Fragile. Sortie de loin.
Pas une voix d’homme qui commence sa journée.
Une voix d’homme repêché.
La femme s’arrêta net.
Deux secondes.
Deux secondes exactes, pleines comme des siècles.
Puis elle dit :
— Tu parles ?
La question traversa l’air comme une absurdité révélatrice.
Itchi fronça à peine les sourcils.
— Euh… bah oui ?
Mais déjà il comprenait, sans comprendre. Quelque chose, ici, ne rendait pas la parole évidente. Ici, parler n’était pas une banalité. C’était un événement. Un retour. Presque une apparition.
Alors il se tut.
C’était plus prudent.
Plus juste.
Le monde, manifestement, en savait plus que lui sur sa propre situation.
La femme s’approcha du lit avec cette manière qu’ont les gens du soin de transformer l’extraordinaire en routine. Elle ne jouait ni la gravité ni la compassion excessive ; elle avançait dans le réel comme dans une cuisine bien rangée. Ses gestes étaient simples, précis, fatigués peut-être, mais sûrs. Elle installa près de lui un appareil métallique, sorte de structure munie de poignées, aussi prosaïque qu’un objet de garage, aussi incongru qu’un instrument rituel apparu dans un rêve.
— On va utiliser le guidon de transfert, dit-elle.
Le mot tomba sans poésie.
Guidon de transfert.
Un nom de manuel.
Un nom de couloir.
Un nom de monde où les corps ne se lèvent plus seuls.
Itchi fixa l’objet. Il ne dit rien. À cet instant, parler lui aurait paru vulgaire. Il assistait à quelque chose. Ou plutôt : il assistait à son propre déclassement fonctionnel.
Avec une douceur technique, la femme l’aida à se redresser.
Ce fut là qu’il comprit vraiment qu’il était devenu lourd pour lui-même.
Pas lourd comme après une mauvaise nuit.
Lourd comme une matière qu’on ne commande plus.
Lourd comme si le centre de gravité de son être avait glissé hors de portée.
Elle le fit pivoter.
Le lit s’éloigna.
Le monde changea d’angle.
Puis elle l’installa dans un fauteuil roulant.
Et cette simple opération eut la violence silencieuse d’une révélation.
Il ne dit rien.
Il aurait pu. Il aurait pu demander ce que c’était que cette scène, à quel moment de sa vie on lui avait retiré l’évidence de se tenir debout, quel démon administratif avait décidé qu’un matin commencerait désormais ainsi — avec métal, assistance, et translation de soi. Mais aucun mot n’aurait été à la hauteur de l’étrangeté. Alors il se contenta d’habiter son mutisme.
Le fauteuil roula.
La chambre s’ouvrit derrière lui comme la preuve d’un séjour sans âme : un lit, un bureau, presque rien d’autre. Aucune personnalisation. Aucune trace de désir. Pas d’objet qui dise : quelqu’un vit ici. Seulement des meubles qui disaient : quelqu’un est maintenu ici.
Le couloir, puis un petit hall.
La lumière y entrait en pauvre.
Quelques silhouettes.
Quelques présences flottantes.
Le peu de gens visibles semblaient déjà engagés dans leurs gestes, leurs fatigues, leurs petites mécaniques de survie.
Tout avait l’air calme.
Ce calme particulier des lieux où la catastrophe a déjà eu lieu et s’est convertie en organisation.
La femme dit, presque gentiment :
— Les autres ne sont pas encore levés. Tu es le premier.
Itchi tourna légèrement la tête.
— Mais je suis… euh… où ?
Il détesta aussitôt la faiblesse de la question. Non parce qu’elle était idiote, mais parce qu’elle était nue. Sans style. Sans défense. Une question d’enfant perdu.
La femme l’installa à une petite table.
— Tu es à l’Hôpital Marin d’Opale. Tout va bien. Tu es pris en charge. Ne te fais pas de souci. Tu vas manger un peu. Biscottes ou pain avec confiture ?
Il la regarda.
Le contraste le heurta presque physiquement.
Où suis-je ?
Biscottes ou pain ?
Il y avait dans cette juxtaposition toute l’inhumanité pratique du réel. Le monde ne répond pas aux grandes questions avant d’avoir réglé le petit-déjeuner.
— Pain… dit-il. Mais pourquoi je suis là ? Qu’est-ce que je fais ici ?
Déjà, elle tartinait. Deux tranches de pain brioché. De la confiture. Avec le sérieux paisible d’un geste mille fois répété. Comme si l’abîme, tant qu’il est bien beurré, devenait fréquentable.
Puis elle dit :
— On ne savait pas quand tu finirais par reparler. Déjà, tu parles. C’est bien. Tu es tombé. Tu es ici depuis longtemps. Ça doit te paraître bizarre. Mais, en gros, tu t’es réveillé d’un long coma. Aujourd’hui, tu reviens à toi.
Elle marqua une légère pause.
Une de ces pauses où les gens cherchent une formule plus humaine que le diagnostic.
— C’est-à-dire… tu étais là. Mais pas là.
Le mot tomba en lui sans y entrer.
Coma.
Un mot énorme.
Un mot médical.
Un mot de rapport, de dossier, de couloir blanchi.
Mais aussi un mot mythologique. Un mot de caverne. Un mot presque religieux. L’absence sans mort. La vie sans présence. La survie comme parenthèse.
Un coma ?
Il ne protesta pas. Il ne valida pas. Il ne comprit pas.
Quelque chose en lui resta simplement assis devant cette phrase comme devant une mer trop grande.
Il n’avait pas encore les organes intérieurs pour accueillir une telle information.
Alors il la regarda depuis loin.
La femme posa l’assiette devant lui.
— Tu as kiné dans une heure. À 10 h 15. Là, il est 9 h 25. Allez. Reprends des forces. Mange. Tu peux m’appeler Dominique. Moi, c’est Dominique Toujet. Toujette.
Il leva les yeux vers elle.
Et, chose absurde, il sourit.
Pas un vrai sourire.
Pas la joie.
Pas la compréhension.
Juste cette réaction étrange du vivant quand le réel devient trop vaste : il s’accroche à un détail. À un nom. À une sonorité. À quelque chose de plus petit que l’abîme.
Il ne chercha pas à comprendre plus.
Pas encore.
Il n’en avait ni la force, ni peut-être le droit. Il y a des vérités qui doivent d’abord tourner autour de nous comme des bêtes méfiantes avant d’accepter d’entrer. À cet instant, comprendre aurait été une violence supplémentaire. Son esprit choisit une autre voie : la surface. Le pain. La confiture. La voix de Dominique. L’heure exacte. 9 h 25. Le rendez-vous de kiné. 10 h 15. Des chiffres. Des gestes. Des choses supportables.
Alors il prit le pain.
Et il mangea.
Et dans ce geste minuscule, presque animal, il y avait déjà le commencement de tout le reste.
Car il allait découvrir un monde :
pas un monde neuf au sens des grandes aventures.
Pas un monde magique, pas un royaume, pas une révélation glorieuse.
Un monde plus brutal et plus subtil : celui où il faut réapprendre à exister depuis le dessous de soi-même.
Le monde des corps qui résistent.
Des heures découpées par les soins.
Des noms de machines.
Des présences brisées.
Des retours incomplets.
Des consciences revenues trop tard ou trop tôt.
Le monde où l’on n’habite plus immédiatement sa vie, mais où l’on doit la regagner morceau par morceau, comme un territoire après la guerre.
Et surtout, il allait découvrir ceci :
qu’on peut revenir sans revenir entièrement ;
qu’on peut être vivant sans se sentir présent ;
qu’on peut ouvrir les yeux sans sortir vraiment de la nuit ;
et que la brume, parfois, n’est pas devant nous.
Elle est en nous.
Elle pense avec nous.
Elle respire à notre place.
Et elle attend, patiemment, que nous apprenions enfin son nom.
Hayao Itchi le Snark & Ciri « Amane » Kenzaki
