Chapitre III. 6 Juillet 2013 – ITCHI. (Un Culte à Hécate)

J’ai dix-neuf ans.
J’en aurai vingt le 24 septembre.

C’est un âge étrange, non ? On n’est plus un enfant, mais on n’est pas encore quelqu’un.

Je suis né à Paris. J’y ai grandi pendant treize ans.
Treize ans juste de chambre, de geekage, et d’échec scolaire.

Oui, ancien geek.
Enfin, pas ancien. Disons… en pause.

Je vivais dans les jeux, je vivais dans l’imaginaire.
C’était avant Kanzaki. Avant qu’elle ne vienne s’asseoir dans ma tête pour me dire que les chao n’étaient pas les seuls à dépendre de quelqu’un.

Zelda.
Sonic — je passais des heures à m’occuper des chao comme s’ils dépendaient réellement de moi. De petits dieux numériques.
Banjo-Tooie. Et Tales of Symphonia, aussi. Celui-là m’a fissuré. L’idée qu’un monde puisse être sauvé par des adolescents mal orientés. C’était rassurant.

Et puis Dofus.

Serveur : Jiva.
Guilde : « Underground », puis « Yatsura ».
Amis : Karrar (xélor), Memento-Mori (eniripsa), et Konjika (enutrof).

Je l’ai hacké (Konjika).

Je ne sais même plus pourquoi.
Une jalousie mal définie. De l’envie : une belle connerie – de la gaminerie… (je mentais sur mon âge)

J’ai quitté la guilde peu après.

Et j’ai abandonné le jeu l’année suivante.

Officiellement, j’avais “perdu goût”.
Officieusement… je crois que j’avais saboté quelque chose qui me tenait.

Je suis resté attaché à cet univers comme on reste attaché à une ville qu’on a brûlée soi-même.

À treize ans, on a déménagé.

Paris → Biarritz.

Ma mère est française.
Mon père est mi-japonais, mi-français. Ceinture noire quatrième dan de karaté. Discipline, précision, silence.

Je n’ai jamais su si j’étais censé hériter de ça.

J’ai deux sœurs.

Rukia, l’aînée.
Himawari, la petite.

On cohabitait plus qu’on ne se parlait.

À Biarritz, j’ai commencé à lire.

Avant ça, je ne lisais pas.
Sauf Harry Potter. Ceux-là, je les ai dévorés comme si c’était une permission de respirer.

Puis sont venus :

Le Parfum.
1984.
Cartographie des Nuages.
Et : Le Fou de Khalil Gibran.

Je ne sais pas si j’ai compris ces livres.
Mais ils m’ont ouvert.

Je me suis mis à vouloir créer des mondes :

Concepteur de jeux vidéo.
C’était le plan.

Alan Moore était un dieu.
Pas au sens figuré. Au sens architectural.
Il construisait des cathédrales narratives.

Je voulais faire pareil, mais interactif.

J’ai redoublé deux fois.

Le CM2. Et la troisième.

Pas par stupidité, enfin je crois pas.
Plutôt par… simple désintérêt.

Et je suis entré au lycée Victor Hugo à Biarritz.
Cursus littéraire.

J’ai hérité de ma mère le goût de la lecture.

Le cercle. Les chants. Le collège.
Après ça, je suis devenu hostile.
Pas spectaculaire.
Juste froid.
Sans amis.
Ou avec des alliances temporaires.

J’ai même bizuté à mon tour.
Pas par cruauté.
Par continuité, sans doute par mimétisme inconscient.

Aujourd’hui, j’ai dix-neuf ans.

La terminale est terminée.

Je devais être pris dans une école d’animation pour l’année prochaine. J’aurais dû être heureux.

Mais j’ai pas eu mon BAC.

Je passe mes journées sur Minecraft — récent encore, mais déjà infini : Notch est un génie.
J’ai rejoué un peu à Dofus sur Oto Mustam.
Mort par déconnexion.

Ironique.

Et c’est là que j’ai rendu feuille blanche au BAC.
Mais je vais le repasser en candidat libre, l’année prochaine.
Est-ce que je l’aurai ? Il le faut. (J’ai pas envie.)

Je crois que ça résume bien ma trajectoire.

Je ne lis plus autant.
Je ne joue plus comme avant.
Je ne parle pas beaucoup à mes sœurs.
Je ne parle pas beaucoup à qui que ce soit.

Je suis un ancien geek qui veut créer des mondes, mais qui ne sait pas encore habiter le sien.
Je construis des maps sur Minecraft comme on bâtit des refuges. Mais quand je sors du jeu, la porte reste ouverte sur le vide. L’été est là. Et je n’ai rien construit. Rien de durable, en tout cas.

L’été est là.

Et je n’ai rien construit.

Voilà.

C’est ordonné.

Chronologique mais introspectif.

Oh, et un livre qui m’a remué : le Sorceleur de Andrezj Sapkowski.
Il faut que je termine le jeu (The Witcher III).

Si seulement je pouvais,
peut-être,

pour une fois, ne plus avoir besoin de tout construire tout seul.

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