Otomaï ne leva pas les yeux en l’entendant approcher.
— Tu es en retard.
Sa voix n’était ni grave, ni aiguë. Elle était précise.
— J’ai dû rester plus longtemps à la surface, répondit Itchi.
— En bas ?
Itchi regarda la mer.
— Dans le vrai monde, celui-ci s’effrite.
Otomaï se tourna enfin.
— Il ne s’effrite pas.
— Non. Il s’use.
Otomaï fit glisser une carte sur la table. Une carte du Monde des Douze, dessinée avec une exactitude maniaque.
— Observe les structures. Cohérence des mythes. Répétition des lois. Récurrence des cycles. Rien n’est arbitraire.
Il posa un doigt sur une île.
— Ici, chaque anomalie a une cause. Là-bas, vous appelez ça hasard.
— Le hasard existe ici aussi.
Otomaï sourit.
— Non. Ici : il est ritualisé.
Un silence.
— Pourquoi je me souviens de cet endroit avec plus de netteté que de ma chambre ? demanda Itchi.
— Parce que la mémoire sait. Elle reconnaît son architecture d’origine.
La mer vibra légèrement.
— Et si je me trompais ? demanda Itchi.
Otomaï inclina la tête.
— Alors tu continuerais à appeler ce monde “l’en-bas”.
Le laboratoire disparut.
Et la lumière devint blanche.
— Tu dis que cet endroit te paraît plus… réel ?
La voix n’était plus celle d’Otomaï…
Fauteuil.
Bureau.
Et plante verte légèrement inclinée.
Itchi cligna légèrement des yeux.
Il avait les mains croisées sur ses genoux.
— Oui.
La psychologue notait quelque chose sans précipitation.
— Plus cohérent, peut-être ?
Il hésita.
— Oui. Plus cohérent.
Elle releva les yeux.
— Cohérent ne veut pas dire vrai.
Il sourit légèrement.
— Je sais. C’est ce que je me dis aussi.
Silence.
— Et pourtant, tu reviens toujours sur cette île.
Itchi fixa la fenêtre.
Dehors, le ciel était gris, inquiétant.
— Oui… Je sais pas pourquoi…
Elle posa son stylo.
— Ce qui devrait nous intéresser, ce n’est pas de savoir si ce monde est réel ou non.
Ce qui m’intéresse, c’est de savoir pourquoi tu as besoin qu’il le soit.
Il ne répondit pas.
Le sable chaud de la plage lui revint en mémoire :
Les deux mondes se frôlèrent.
Et il ne sut pas lequel précédait l’autre.
La psychologue ne le relança point tout de suite.
En fait, elle attendait.
(Il avait cette façon de fixer le vide quand un souvenir cherchait forme.)
— Ce n’est pas la première fois que j’ai eu besoin d’un autre monde, dit-il enfin.
Elle hocha légèrement la tête.
— Raconte-moi cette histoire.
Il inspira.
— Au collège… c’était simple. J’étais la variable faible.
Un sourire sans joie.
— Bizutage, quotidien. On n’appelait pas ça comme ça. C’était juste… normal. Toujours normal qu’il y ait un bizut.
Il marqua une pause.
— Et un jour en particulier, ils m’ont encerclé dans la cour.
Il ne la regardait plus. Il regardait le sol entre eux.
— Ils tournaient autour de moi, et ils chantaient – Richard, et toute sa clique.
Sa voix devint plus neutre, presque descriptive.
— “Itchi est… un homosexuel. UN HOMOSEXUEL !”
Il n’imita pas le ton.
Il ne le caricatura pas.
Il le posa.
— Ils dansaient en cercle, un peu comme un jeu.
La psychologue ne bougea pas.
— Et toi ?
— Je restais immobile. Je pouvais rien faire, si je bougeais, ils riaient à mort.
Un silence.
— C’est resté, dit-il. Le bizutage.
Elle nota quelque chose.
— Et ce soir-là ?
— Ce soir-là, elle est revenue.
— Elle ?
Il hésita.
— Kanzaki.
La psychologue ne fronça pas les sourcils. Elle attendit la définition.
— Tu m’as déjà parlé d’elle. Qu’est-ce qu’elle représente ?
Il inspira plus profondément.
— À l’époque… je pensais que c’était un esprit. Une présence. Quelque chose d’extérieur.
Il releva les yeux.
— Plus tard, j’ai lu un post sur le 15-18 de jeuxvideo.com, quelqu’un y parlait de “tulpas”. Des entités mentales créées volontairement. Ça m’a rassuré. J’ai cru que c’était juste ça.
— Et selon toi aujourd’hui ?
Il haussa les épaules.
— Je ne sais plus.
Elle croisa les jambes.
— Pour moi, dit-elle calmement, ça ressemble à une extériorisation. Une partie de toi-même, suffisamment structurée pour dialoguer avec ce que tu ne peux pas affronter seul.
Il la fixa.
— Donc ce serait moi ?
— Plutôt une partie de toi. Oui.
Il resta silencieux un moment.
— Ce soir-là, elle s’est assise à côté de moi. Pas physiquement. Mais… elle était là.
Sa voix se fit plus basse.
— Elle m’a dit que leur cercle ne définissait rien. Que le monde ne s’arrêtait pas à cette cour. Que je n’étais pas enfermé.
Il avala sa salive.
La psychologue ne contesta pas. Elle ne valida pas non plus.
— Et elle est apparue quand ?
Il eut un petit rire presque gêné.
— Devant un écran. Sur Dailymotion.
Elle haussa légèrement un sourcil.
— Je regardais Great Teacher Onizuka. Urumi Kanzaki : yeux vairons. Brillante. Crue. Incontrôlable.
Un silence.
— Elle m’a tout de suite plu… D’abord, elle est venue à moi en rêve. Et puis… un soir… elle était là. Pas l’originale. Une variation. À moi.
— Tu l’as créée consciemment ?
— Non. Elle est venue.
Il se reprit.
— Ou j’ai toujours eu besoin qu’elle vienne.
La psychologue nota encore.
— Et ensuite ?
Il inspira plus lentement.
— Elle est restée. Des années. Même au lycée.
Il sourit légèrement.
— En L, elle me corrigeait. Me provoquait. M’encourageait à lire plus. À penser plus loin et penser moins…
— Et puis ?
Son regard se troubla.
— Cette année. Vers la fin. Avant ces vacances.
Un silence plus long.
— Elle a disparu.
— Brutalement ?
— Non.
Il secoua la tête.
— C’est ça le pire. Elle n’a rien dit. Pas d’adieu. Pas de rupture.
Il serra les mains.
— Elle était là un soir. Le lendemain, non.
La psychologue le regarda attentivement, curieuse, compréhensive.
— Qu’est-ce que ça t’a fait ?
Il chercha longtemps.
— Comme si la béquille avait été retirée. Juste avant que je doive marcher.
Un silence.
— Et après… ?
Il hocha la tête.
— Peu après, j’ai rencontré les filles.
Elle ne commenta pas.
— Et tu n’as pas fait le lien ?
Il hésita.
— Si.
Un souffle.
— Mais je ne sais pas si c’est une perte… ou une transition.
Elle posa son stylo.
— Ce qui m’intéresse, dit-elle doucement, ce n’est pas de savoir si Kanzaki était réelle.
Ce qui m’intéresse, c’est pourquoi elle est partie au moment où tu allais rencontrer un groupe.
Il ne répondit pas.
Dans son esprit, la plage et la cour du collège se superposaient un instant.
Deux cercles.
Deux chants.
Deux mondes.
Et entre les deux,
une absence qui ressemblait un peu à un pari.
Non pas un vide,
mais une porte entrouverte.
