Chapitre I. Début Août 2013 – Des Parieuses au Soleil (Un Culte à Hécate)

Le sable était trop chaud pour être sérieux.

Les dés s’enfonçaient légèrement avant de rouler, dessinant des trajectoires imprévisibles. La carte personnage d’Itchi, dont l’encre bavait, s’était déjà envolée deux fois, retenue in extremis par un gobelet en plastique lesté d’un fond de Dr. Pepper.

— Non, mais attends, ton elfe ne peut pas encore rater son tir, c’est statistiquement insultant, jeta Juliette en plissant les yeux.

— Les statistiques sont une illusion inventée par les nains, répondit Sola avec un sérieux parfait. Lance.

Le sable collait encore les paumes moites d’Itchi. Une mouette cria au loin, moqueuse. Il lança.

Le d20 fit un petit arc gracieux dans la lumière, heurta le chapeau de Juliette pour s’immobiliser dans une cuvette de sable.

Le sable insinué dans les rainures du dé rendait le résultat difficile à lire, mais lisible.

Un.

Silence.

Puis explosion de rire.

— Il est maudit, déclara Nathalie, les cheveux soulevés par le vent, comme si c’était un diagnostic médical.

Le vent sentait le sel et la crème solaire. Plus loin, un ballon rebondissait. Une radio crachotait une chanson trop optimiste pour être crédible.

Ils jouaient au Donjon de Naheulbeuk, le JdR (jeu de rôles).
C’était absurde.
Enfin, parfait.

Itchi se sentait… intégré. Pas en train d’essayer. Pas en train d’observer. Intégré.

— Sérieusement, reprit Sola, il FAUT qu’ils adaptent Red Dead Redemption Undead Nightmare en série. Un western zombie bien fait, avec un ton ironique, ça déchirerait.

— S’ils font ça, ils vont tout lisser, rétorqua Nao. Ça deviendra une métaphore lourde sur la perte et la morale et l’honneur. Alors que c’est juste… un cauchemar absurde dans un monde déjà crépusculaire.

— C’est exactement pour ça que ça marcherait, intervint Juliette. L’ouest sauvage, déjà mort, envahi par les morts. C’est presque mythologique.

— Ca pourrait carrément être le nouveau Game of Thrones ! lâcha Itchi trop enthousiaste, sans trop réfléchir.

Ça lui faisait presque peur, cette légèreté. Comme si quelqu’un d’autre parlait à sa place, et que cette personne-là était… bien.

Il ne savait pas quand il avait commencé à parler sans se censurer.

— Ou alors on fait mieux, dit Nathalie en redressant son chapeau imaginaire. On adapte Deadlands. Là t’as le western, le surnaturel, le poker et les démons. Ça : c’est une série.

— Deadlands c’est trop riche pour Netflix, souffla Nao. Ils comprendraient rien au système du jeu et finiraient par pondre un navet.

Il guetta une réaction de Nao, craignant d’être contrecarré, puis reprit :
— Mais le système est génial, murmura Itchi. Le hasard contrôlé et le pari constant, ca pourrait être vraiment être intéressant si c’est bien fait…

Sola le regarda.

— Du pari constant ?

Itchi, tel un survivant dans un monde dévasté, ressentait un peu ce cercle féminin comme sa « Safe Zone ».

Il haussa les épaules.

— Bah, chaque action est un pari contre le monde. Tu mises ta chance, tu mises ton âme. C’est jamais juste mécanique.

— Hécate approuverait, glissa doucement Juliette.

Personne ne releva vraiment.

Le mot flotta dans l’air, léger – presque ironique.

Le nom de leur club — Les Parieuses d’Hécate — était né d’une intuition idiote un soir de plage. Par la suite ils en avaient ri et re-ri. Des paris perdus. Des blagues sur les croisements de routes, sur les choix impossibles, et sur les dieux qu’on invoque pour rire – et accessoirement, sur un monde en ligne où tout commence par le pari.
Ça leur convenait bien. Ça sonnait bien.

Ça suffisait.

Nathalie s’étira dans le sable, les bras derrière la tête.

— Franchement, si on devait adapter un JDR en série, ce serait Deadlands. L’Amérique hantée, les pactes, les joueurs qui croient contrôler le hasard…

— Mais c’est le hasard qui les contrôle, conclut Nao.

Un silence léger suivit.

Pas lourd.

Juste suspendu.

Itchi observa le cercle.

Elles débattaient sans chef.
Elles se contredisaient sans s’écraser.
Elles décidaient ensemble.

Egrégore, horizontalité, réelle.

Au loin, un groupe de gens « normaux » passa, bruyants, joyeux, enceinte JBL à fond : des frimeurs.

Le vent fit rouler un dé jusqu’au genou d’Itchi.

Juliette le ramassa et le lui tendit.

— Relance. On ne va pas laisser un échec décider d’une histoire.

Il prit le dé.

Le soleil frappait trop fort pour que le monde puisse être irréel.

La mer, elle, continuait d’avancer et de reculer,
comme si elle pariait elle aussi,
à chaque vague,
sur la forme du rivage.

Il lança.

Cette fois, le dé ne mentit pas. Il s’immobilisa sur un dix-neuf. Pas la victoire absolue. Juste assez pour écraser.

Le cercle applaudit comme si c’était important.

Nathalie sacrifia une gorgée de son gobelet de Dr Pepper sur le sol pour remercier Hécate.

Et, pour la première fois depuis longtemps,
Itchi eut l’impression très simple que peut-être…

Peut-être, qu’avec elles, il pouvait rester.

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