VI. Un Monde ou Tout le Monde Connait Tout le Monde (Un Culte à Hécate)

Le soleil de l’après-midi s’étirait au-dessus de la Madrague, avec cette lumière blanche de la côte basque qui rend les choses trop nettes pour être complètement réelles. La mer était calme, presque polie, et la plage faisait un peu penser à une zone plus tu bronzais, plus tes chances de drop étaient grandes…

Il manquait de gelées. (et de gélanos.)

Itchi arriva comme un touriste.

… Mais avec un scooter, qui d’ailleurs grinça en s’arrêtant près du chemin de sable. Il l’éteignit et resta quelques secondes assis dessus, à penser l’océan. Et le vent faisait ce bruit constant qu’on finit par ne plus entendre, comme si la mer respirait à très grande échelle.

Un message avait vibré sur son téléphone une heure plus tôt.

Nao :
On est à la Madrague. Ramène-toi si tu veux.

C’était simple.

Pas cérémonieux.

Il descendit vers la plage.

Le cercle était déjà là.

Des cartes Magic, éparpillées. Une bouteille de Dr Pepper. Une boîte de cookies, entamée. Et les quatre filles assises dans le sable comme si elles avaient toujours été là.

Juliette leva la tête la première.

— Ah. Voilà le Iop.

On aurait dit que Nathalie le rencontrait pour la première fois :

— Il a survécu à sa première nuit sur Hécate.

— Improbable, mais pas fiction, dit Nao.

Sola lui fit un signe de la main.

— Viens.

Itchi s’assit dans le sable, un peu maladroitement, comme quelqu’un qui ne sait pas encore s’il est invité ou toléré.

Le soleil brûlait la plage. Et la mer faisait scintiller l’horizon.

— Alors, dit Nathalie. Khalintz.

— Oui ?

— T’as survécu à Incarnam. Impressionnant.

— Faut croire que je suis tombé sur la bonne team.

— Crois-tu, dit Juliette.

Un silence léger se posa.

Pas gênant.

Juste le genre de silence qui arrive quand les gens commencent à s’habituer les uns aux autres.

Sola arrêta son dessin.

— Donc, Itchi.

— Oui.

— Tu fais quoi de ta vie, quand tu ne cherches plus les dofus avec Khalintz ?

Il haussa les épaules.

— Rien. Je fume des clopes. Je joue aux jeux-vidéo. Et, ah oui, je pense. Je réfléchis. Beaucoup. Et j’essaie de parvenir à créer des mondes.

Nao tourna la tête.

— Ah.

Juliette sourit.

— Rien que ça.

— Virtuels ?

— Peut-être.

Il regarda la mer.

— … Ou des histoires.

— Raconte-nous, dit Nathalie.

C’était dit sans pression, sans aucune pression.

Juste une invitation à partager.

Itchi laissa le sable glisser entre ses doigts.

— J’ai une idée d’histoire.

— On t’écoute, dit Nao.

Le vent passa sur la plage.

Il hésita.

Puis il parla :

— C’est un monde où tout le monde connaît tout le monde.

Juliette fronça les sourcils.

— Genre petit village ?

— Non.

Il secoua la tête.

— Genre toute l’humanité.

Sola pencha la tête.

— Comment ça ?

— Sur l’éternité.

Un silence intéressé se posa.

— Imagine que l’histoire humaine dure assez longtemps pour que tout le monde finisse par se rencontrer. Directement ou indirectement. Comme un immense réseau.

— Un graphe social infini, murmura Nao.

— Oui.

Il continua.

— Et dans ce monde, eh bah, il y aurait un magicien.

— Évidemment, dit Nathalie.

— Qui consacrerait son existence à la pratique de la méditation : comme dans Laloux.

— Et ?

— Il médite toute sa vie pour comprendre le monde.

Il regarda l’horizon.

— Mais ce qu’il ne sait pas du tout, c’est que le monde qu’il observe est une civilisation intérieure, à l’intérieur de lui… ; Juliette releva la tête.

— Pas mal !

— Une société la contrôle.

— Contrôle de quoi ?

— De la psyché. Des pensées. Des désirs. Des possibles.

Le vent souleva un peu de sable.

— Et pendant qu’il médite pour atteindre l’illumination…

Il ne marqua pas de pause.

— …la société intérieure amorce une révolution.

Sola sourit.

— J’aime bien.

— Et quand il atteint l’illumination, que sa kundalini s’éveille, au même moment, dit Itchi, conscient de paraître à demi-fou, au même moment la société se libère de ses systèmes de contrôle.

— Synchronicité jungienne, dit Sola.

Le mot flotta comme un dé qui refuse de tomber sur 1.
Hécate aurait approuvé, pensa-t-il, sans savoir pourquoi.

— Exactement.

— Et après ?

— Ils bâtissent genre une utopie.

Juliette leva un sourcil.

— Une utopie ? Pour combien de temps ?

Itchi, illuminé dans sa réflexion, soupira :

— Pour de bon. Pour l’éternité.

Il s’arrêta, un peu essoufflé d’avoir parlé si longtemps sans filtre. Personne ne rit. Personne ne détourna le regard. Juste des sourires curieux, comme si son délire était une contribution normale.

Nathalie croisa les bras.

— Ambitieux.

Sola le regarda avec un petit sourire.

— Donc t’es un conteur d’histoires.

Il rougit un peu.

— J’aimerais bien…

Nao posa son dé imaginaire.

— C’est marrant.

— Pourquoi ?

— Ta façon de raconter.

— Comment ça ?

— Bah, genre comme si les histoires existaient déjà quelque part, que tu les observais, en toi ? Bizarre – mais bizarre en bien.

Juliette hocha la tête, pensive.

La mer continuait à briller, miroiter.


Un peu plus tard, la conversation avait dévié.

On parla de magie, et d’occultisme, un peu.

De mythologie.

De Alejandro Jodorowsky.

Et de tarot.

Juliette mentionna un livre étrange qu’elle avait lu sur l’occultisme, Le Dragon Souterrain.

Sola parla de synchronicités.

Nao parla des probabilités comme si elles étaient une forme de divination mathématique.

Mais chaque fois qu’Itchi posait une question précise, elles répondaient par un sourire vague.

Comme si elles savaient des choses.

Mais pas assez pour les expliquer.

Ou pas envie.


Le téléphone de Nao vibra.

Elle le regarda.

— Oh.

— Quoi ? demanda Nathalie.

— Message de Déda.

Elle releva les yeux, complice.

— Il y a une teuf dans six jours.

Sola sourit immédiatement.

— Ah.

Nathalie leva les yeux vers le ciel.

— « Statistiquement prévisible ».

Itchi fronça les sourcils.

— Une teuf ?

— Sur la plage, à Tarnos, murmura Juliette.

— Ah.

— Tu connais ?

— Pas vraiment.

Juliette le regarda.

— C’est un truc… spécial.

— Comment ça ?

Nathalie haussa les épaules.

— Disons que c’est un rituel.

— Un rituel ?

Elle sourit.

— D’utopie, temporaire… Non, juste de fête.

Sola éclata de rire.

— Ou l’inverse.

Itchi sentit un frisson discret, pas désagréable. Comme quand on sent qu’on va passer une porte sans savoir ce qu’il y a derrière.
Une porte qui n’était ni dans un jeu, ni dans un rêve. Juste sur une plage, dans six jours.
Il observa leurs visages : elles étaient animées.

…Un peu mystérieuses aussi.

Mais rien de menaçant.

Juste… un monde qu’il ne connaissait pas encore.


Le soleil s’apprêtait à dormir.

Les ombres s’allongeaient sur le sable.

Nao se redressa.

— Bon.

— Quoi ?

— Organisation stratégique.

— Oh non, fit Juliette.

— Si. Il le faut. On a un Iop à pexer ce soir.

Elle sortit son téléphone.

— Farm. Captures d’âmes : à l’arène ce soir.

Sola sourit.

— Évidemment.

Nathalie regarda Itchi.

— T’es ok ?

Il regarda le cercle.

Et la mer.

Et le soleil.

Le sable chaud.

Il avait cette sensation étrange, mystique, magique, que quelque chose s’ouvrait devant lui.

— Bah oui.

Juliette sourit.

— Parfait.

Nao conclut :

— Alors c’est décidé : ce soir, pour vingt-et-une heures, prépare ta razielle.

Et le vent passa sur la plage.

Pendant quelques secondes, le cercle des Parieuses d’Hécate sembla presque aussi ancien que la mer.

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