Le matin avait cette lumière pâle des lendemains de nuit courte.
Le soleil entrait dans la chambre d’Itchi comme un joueur maladroit : sans discrétion, sans stratégie, juste une lumière blanche qui frappait les murs et révélait tout ce qui traînait.
Un jean sur une chaise.
Un paquet de tabac.
Un livre ouvert à moitié : Le Fou, de Khalil Gibran.
Et sur le bureau, l’ordinateur encore fermé, comme un portail endormi.
Itchi était assis au bord du lit.
La nuit à Tarnos avait laissé un écho dans sa tête. Pas un mal de crâne — plutôt une vibration sourde, comme si les basses continuaient quelque part dans son système nerveux.
De la kétamine. C’est pas un anesthésiant pour chevaux ?
Il regarda son téléphone.
9h42.
Le groupe dormait probablement encore.
La ville aussi.
Il se leva et alla à la cuisine.
Sa mère était déjà là, installé devant l’ordinateur avec son thé.
Elle leva les yeux.
— Bien dormi ?
Itchi haussa les épaules.
— Plus ou moins.
Elle l’observa quelques secondes.
Les parents ont parfois ce regard étrange : pas exactement inquiet, mais attentif, comme s’ils essayaient de lire une carte invisible.
— Tu es sorti hier ?
— Oui.
— Avec les filles dont tu m’as parlé ?
— Oui.
Elle hocha la tête.
Silence.
Puis elle dit, d’un ton presque neutre :
— Tu as réfléchi à ce que je t’ai dit l’autre jour ?
Il comprit immédiatement.
La psychologue.
Elle avait mentionné l’idée deux semaines plus tôt, presque en passant. Pas comme une injonction. Plutôt comme une possibilité.
« Parler à quelqu’un, parfois, ça aide à démêler les fils. »
À l’époque, il avait esquivé.
Aujourd’hui, la phrase flottait dans la cuisine comme un dé en train de rouler.
Il prit un verre d’eau.
— Peut-être.
Sa mère ne répondit pas tout de suite.
Elle ne poussa pas.
Juste une phrase :
— Si tu veux le numéro, il est sur le frigo.
Il regarda.
Un petit papier aimanté.
Un nom.
Un numéro.
Rien de dramatique.
Juste une porte, vers… ?
La matinée passa lentement.
Itchi retourna dans sa chambre.
Il ouvrit l’ordinateur.
Puis le referma.
Minecraft ne l’attirait pas.
Dofus non plus.
La nuit de la teuf avait laissé une sensation étrange.
Comme si quelque chose avait bougé dans la structure invisible de sa vie.
Pas une révolution.
Juste un déplacement minuscule.
Un millimètre.
Vers midi, il prit son téléphone.
Il resta longtemps à regarder le numéro.
Il pensa à Kanzaki.
Elle n’aurait probablement pas approuvé.
Ou peut-être que si.
Difficile à dire.
Il pensa aussi aux filles.
Au cercle.
À la plage.
À Otomaï.
Et à cette phrase qui lui revenait depuis la nuit précédente.
Refuser, c’est aussi choisir un monde.
Il inspira.
Puis appuya sur appeler.
La tonalité sonna.
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
Puis une voix.
Calme.
— Camille, cabinet de psychologie, bonjour.
Itchi resta silencieux une seconde trop longue.
Puis il parla.
— Bonjour… euh… je voudrais prendre rendez-vous.
Un clavier tapa doucement de l’autre côté de la ligne.
— Bien sûr. C’est pour une première consultation ?
— Oui.
— Vous avez été adressé par quelqu’un ?
Il réfléchit.
— Ma mère.
Pause.
— Très bien. Comment vous appelez-vous ?
— Itchi.
Il donna son nom complet.
La voix continua, professionnelle mais douce.
— J’ai une disponibilité la semaine prochaine. Mardi à seize heures.
Itchi regarda la fenêtre.
Le ciel était clair.
La mer invisible mais présente.
— Oui… ça me va.
— Parfait.
Le rendez-vous fut noté.
La conversation dura moins de deux minutes.
Puis le silence revint dans la chambre.
Itchi posa le téléphone sur le bureau.
Il resta là.
Rien n’avait changé.
Et pourtant, quelque chose avait commencé.
Dans beaucoup d’histoires, les grandes décisions sont spectaculaires.
Des batailles.
Des révélations.
Des cris.
Dans la vraie vie, elles ressemblent souvent à ça :
un appel de deux minutes
dans une chambre silencieuse
un matin d’été.
Itchi se leva.
Il ouvrit la fenêtre.
Le vent de l’océan entra dans la pièce.
Quelque part dans la ville, quelqu’un riait.
Et pendant une seconde, il eut l’impression étrange que plusieurs lignes de sa vie — la plage, les filles, Otomaï, Kanzaki, et maintenant cette psychologue qu’il n’avait jamais rencontrée — commençaient doucement à converger.
Comme si une histoire invisible essayait de se raconter.
Et qu’il venait d’accepter
d’en être le narrateur.
Hayao Itchi le Snark & Ciri « Amane » Kenzaki (Lia)
