Le palais avait une manière très particulière de se réveiller.
Ce n’était pas un réveil brusque, comme dans les quartiers bas de la capitale où les cargaisons commençaient à rouler avant même que le ciel ne pâlisse, ni celui, plus rude, des docks où les premières sirènes coupaient court aux dernières heures de la nuit. Ici, tout se faisait par couches lentes. La lumière venait d’abord toucher les vitres hautes des galeries suspendues. Puis les bassins des jardins orbitaux s’allumaient à leur tour, comme si leurs eaux avaient gardé un peu du jour précédent. Ensuite seulement les pas des serviteurs, les chariots feutrés, les voix contenues, les portes à double battant, les cliquetis d’armes et les ordres bas annonçaient que le palais recommençait à respirer.
Quand Link ouvrit les yeux, l’aube n’avait pas encore complètement atteint sa chambre.
Une bande de clarté oblique glissait déjà sur le sol, entre les panneaux vitrés donnant vers l’est, mais le reste de la pièce demeurait bleu-gris, à peine tiré hors de la nuit. Le plafond haut, les étagères encastrées, le banc en bois clair près de la fenêtre, l’armure légère posée sur son support, tout semblait flotter encore dans cette heure où les choses n’ont pas retrouvé tout leur poids.
Taël dormait dans l’air.
Elle faisait cela parfois : s’immobiliser à quelques centimètres du dossier d’un fauteuil ou du bord d’une étagère, comme si l’oubli de la gravité suffisait à lui tenir lieu de lit. Sa petite lumière rouge et noire avait pâli dans le sommeil, devenue plus douce, presque emberlificotée dans elle-même.
Link resta allongé quelques secondes sans bouger.
Le souvenir de la veille revint d’un seul coup.
La cour haute.
La main de Ganondorf sur son épaule.
L’insigne du Bouclier Stellaire.
Le masque de Skull Kid suspendu au-dessus de l’esplanade.
L’alarme, ensuite.
Et l’ordre donné sans appel : à l’aube.
Il s’assit sur le bord du lit.
Le sol était froid sous ses pieds nus.
Taël ouvrit un œil, ou du moins ce qui, chez elle, tenait lieu d’un œil bien décidé à ne pas travailler trop tôt.
— Ah, fit-elle d’une voix enrouée. Le héros du royaume est vivant. Nous pouvons donc éviter une crise constitutionnelle dès le matin.
Link passa une main dans ses cheveux.
— Bonjour à toi aussi.
— Je me ménage. Les grandes émotions de la veille ont épuisé ma patience pour plusieurs jours.
Elle se redressa lentement dans les airs, étira ses bras minuscules avec une mauvaise grâce assumée, puis se rapprocha de la fenêtre.
Le jour gagnait.
Au loin, la capitale s’éveillait déjà par anneaux concentriques. Les tours hautes de l’administration prenaient la lumière sur leurs arrêtes. Les lignes de circulation du port stellaire pulsaient encore faiblement. Plus bas, les quartiers résidentiels formaient une mer de toits clairs, d’arches et de passerelles. Et au-delà de tout cela, au-delà même de la ville impériale, les premières routes stellaires restaient visibles dans l’espace comme si le matin n’avait pas autorité sur elles.
— Tu as mal dormi ? demanda Taël.
Link haussa une épaule.
— Un peu.
— À cause du départ ?
Il ne répondit pas tout de suite.
Taël le regarda de profil.
— Ou à cause de ce qu’il a dit ?
— Qui ?
Elle leva les yeux au ciel.
— Vraiment ? Tu veux qu’on fasse semblant d’avoir vu plusieurs intrusions masquées dans le ciel du palais ?
Link se leva et traversa la pièce jusqu’au bassin d’eau claire près du mur. Il s’aspergea le visage, inspira profondément.
— Il n’a rien dit de précis, fit-il. Juste de quoi provoquer.
— Oui. C’est souvent la spécialité des gens qui veulent qu’on pense à eux après leur disparition.
Elle se tut une seconde.
— Tu crois qu’il t’a reconnu ?
Link releva la tête.
— Il ne me connaît pas.
— Il te connaissait assez pour te regarder.
Le silence retomba.
Taël n’insista pas davantage, ce qui, venant d’elle, tenait presque du miracle.
On frappa à la porte.
Trois coups nets, espacés.
Link attrapa la tunique légère qu’il avait laissée pliée sur le banc et l’enfila rapidement.
— Entrez.
La porte s’ouvrit sur un jeune serviteur portant un plateau de métal clair, avec du thé, du pain chaud, des fruits coupés et un rouleau de parchemin scellé du sigle impérial.
— Seigneur Link, dit-il en s’inclinant. Le commandement des routes vous fait parvenir l’ordre de mission définitif. Le maître d’armes a également demandé que vous soyez prêt pour l’inspection du hangar principal dans une heure.
— Merci.
Le serviteur déposa le plateau sur la table basse puis s’approcha avec le parchemin entre ses deux mains. Link le prit.
Le sceau vert et or n’avait pas été brisé.
— Autre chose ? demanda-t-il.
Le garçon hésita, comme s’il ne savait pas s’il devait transmettre le dernier message.
— Son Altesse la princesse Zelda a demandé à être reçue dès que vous seriez éveillé.
Taël, derrière le plateau, fit mine de tousser dans sa lumière.
Le serviteur, heureusement, n’y prêta pas attention.
— Dis-lui… dit Link avant de s’interrompre. Non. Dis-lui que je suis prêt à la recevoir quand elle le souhaite.
— Oui, seigneur.
La porte se referma doucement derrière lui.
Taël se laissa tomber — façon de parler — sur le rebord de la table.
— Voilà qui est infiniment plus intéressant que les ordres de mission, constata-t-elle.
Link rompit le sceau impérial.
Le parchemin déroulé exhalait l’odeur nette de l’encre fraîche.
L’ordre était bref. On y rappelait les incidents signalés sur Goron Prime : sabotages localisés sur plusieurs relais d’acheminement énergétique, anomalies de communication autour de la Forge-Couronne, agitation dans les zones d’extraction périphériques, suspicion d’intervention extérieure. Il lui était demandé d’évaluer la menace, d’identifier toute trace de coordination subversive, de rétablir les axes stratégiques et, si possible, de déterminer si les actes revendiqués ou attribués à Skull Kid relevaient d’une présence directe ou d’imitateurs.
Le style en était sec, précis, presque apaisant.
Ce qui devait être fait y était découpé avec une clarté suffisante pour que l’esprit puisse s’y tenir.
Goron Prime.
Link avait déjà survolé la planète. Jamais plus de quelques heures. Jamais en mission autonome. Il en gardait l’image d’un monde franc, rude, sans détours : des reliefs volcaniques, des complexes de forge visibles depuis la haute atmosphère, des bassins de magma comme des blessures lumineuses, et partout cette impression d’énergie contenue à grande peine.
Rien là-dedans ne ressemblait au goût du palais pour les demi-teintes.
Taël picora sans honte un morceau de fruit sur le plateau.
— Alors ? demanda-t-elle la bouche pleine d’une noblesse très limitée.
— Goron Prime.
— Comme tout le monde l’avait deviné, dit-elle. Les grands mystères du royaume se portent bien.
Link reposa le parchemin.
— Sabotages sur plusieurs relais. Les communications autour de la Forge-Couronne ont aussi subi des coupures. Le commandement veut savoir si c’est coordonné.
— Donc tu vas là-bas pour voir si les ennuis sont locaux, organisés… ou signés du charmant bouffon de la veille.
Elle dit cela sur un ton léger, mais Link entendit le sérieux derrière.
Il prit sa tasse.
Le thé fumait encore.
— C’est mon rôle.
— Je sais.
Il but une gorgée.
— Et toi, qu’est-ce que tu en penses ?
Taël se fit petite, signe chez elle qu’elle réfléchissait réellement.
— Je pense, dit-elle après un instant, que quelqu’un qui peut interrompre une cérémonie sur l’esplanade haute n’a probablement pas besoin de casser des relais lui-même pour qu’on parle de lui partout.
— Tu veux dire qu’il pourrait ne pas être derrière tout ça ?
— Je veux dire qu’un nom peut voyager plus vite qu’une personne.
Elle haussa les épaules.
— Et que les mondes ont souvent leurs propres problèmes avant qu’on leur en prête de nouveaux.
Link allait répondre lorsqu’on frappa de nouveau.
Cette fois, il n’eut pas besoin qu’on annonce l’identité du visiteur.
Zelda entra seule.
Elle avait quitté la robe de la veille pour une tenue de matin simple, quoique le palais donnât toujours au mot simple un sens plus précieux qu’ailleurs : longue veste claire, ceinture fine, manches ajustées, cheveux retenus en arrière par un ruban or pâle. La fatigue de la nuit n’effaçait rien d’elle ; elle lui ajoutait seulement une gravité plus douce.
Taël salua d’un mouvement flottant avant de se retirer vers la fenêtre, avec cette délicatesse méfiante qu’elle réservait aux rares personnes qu’elle aimait sans vouloir l’admettre.
Zelda referma la porte derrière elle.
Pendant une seconde, ni elle ni Link ne parlèrent.
Le matin dans sa chambre n’avait rien de solennel, et c’était peut-être cela, justement, qui leur rendait la parole plus difficile.
— Tu es déjà debout, dit-elle enfin.
— Depuis peu.
— J’espérais être la première à te voir.
Taël leva discrètement la main depuis le rebord de la fenêtre.
— Techniquement, je proteste, indiqua-t-elle.
Zelda eut un bref sourire.
Puis elle regarda Link plus attentivement.
— Tu as bien dormi ?
— Suffisamment.
Elle s’approcha de la table, ses yeux glissant un instant sur le parchemin ouvert.
— Goron Prime ?
— Oui.
Elle posa ses doigts sur le bord du dossier d’une chaise, sans s’asseoir.
— Mon père a fait passer de nouveaux ordres pendant la nuit. Les communications avec le relais supérieur de la Forge-Couronne ont été rétablies une partie de la nuit, puis perdues de nouveau. On ne sait pas encore si c’est dû à des dégâts ou à une intervention volontaire.
— Tu as lu les rapports ?
— Une partie.
Taël émit un minuscule bruit admiratif.
— J’oublie toujours que certaines personnes grandissent dans l’idée très étrange que lire les rapports à l’aube est une forme de tendresse.
Zelda l’ignora, ce qui était sa manière la plus charitable de répondre.
Elle regarda Link.
— Je voulais te voir avant que tout cela ne commence vraiment.
Le mot commence resta entre eux comme s’il désignait plus que le simple départ du jour.
Link s’avança d’un pas.
— Ce n’est qu’une mission.
— Oui.
Elle baissa légèrement les yeux vers l’insigne du Bouclier Stellaire qu’il n’avait pas encore retiré depuis la veille.
— Mais c’est ta première en ce nom-là.
Il toucha malgré lui le métal vert et or épinglé sur sa poitrine.
À la lumière du matin, il paraissait moins solennel, presque plus réel.
Zelda tendit la main.
— Je peux ?
Il hocha la tête.
Elle réajusta l’attache du fermoir, exactement comme la veille au soir, mais cette fois ses doigts s’attardèrent un peu davantage.
— Voilà, murmura-t-elle. Il n’était pas droit.
— Ce n’est pas très rassurant pour l’image du royaume.
— L’image du royaume survivra, je pense.
Elle releva les yeux vers lui. Une seconde, il oublia les hangars, Goron Prime, Skull Kid, les ordres de mission, le palais entier.
— Fais attention là-bas, dit-elle.
— Je ferai ce qui doit être fait.
— Ce n’est pas la même chose.
La réponse le surprit assez pour qu’il garde le silence.
Zelda elle-même sembla l’entendre après l’avoir prononcée, comme si elle n’avait pas prévu de la formuler ainsi. Elle détourna légèrement le regard vers les vitres.
— Je veux dire… reprit-elle plus doucement, que les mondes extérieurs ne ressemblent pas toujours aux cartes qu’on en lit ici. Les rapports donnent une forme aux choses. Ils ne donnent pas toujours leur poids.
Taël tourna la tête, intéressée.
Link observa Zelda.
— Tu as l’air de me donner un conseil.
— C’en est un.
— Inhabituel.
Cette fois, elle sourit vraiment.
— Alors prends-le au sérieux. Les conseils inhabituels sont souvent les seuls dont on se souvient.
Elle passa la main à sa ceinture et en détacha un petit objet accroché par une lanière de tissu clair.
C’était une fine plaque de métal blanc, à peine plus grande que deux phalanges, gravée d’un motif simple : une aile stylisée traversant un cercle.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Link.
— Un marque-route.
Il prit l’objet.
Le métal était tiède, comme si elle l’avait gardé longtemps contre elle.
— Je ne savais pas que tu en portais un.
— Je n’en porte pas. J’en gardais un.
Il leva vers elle un regard interrogatif.
— C’était à ma mère, dit Zelda. Elle l’avait fait fabriquer pour les voyages officiels. Les pilotes disent que ce genre de chose ne change rien aux trajectoires, mais les gens qui restent trouvent souvent plus supportable de croire le contraire.
Elle se corrigea presque aussitôt, avec un peu d’embarras :
— Je sais bien que ton Arwing n’a pas besoin de ça.
— Je le prendrai.
Elle parut soulagée qu’il ne cherche pas à discuter.
Il glissa le petit objet dans la poche intérieure de sa tunique.
Taël observait la scène avec un sérieux presque inconfortable.
— C’est très beau, conclut-elle finalement. Je note donc qu’en cas de catastrophe spatiale, nous aurons au moins du symbolisme de qualité.
Zelda éclata d’un rire bref, qui fendit enfin la tension du matin.
Link rit aussi.
Pendant un instant, tout redevint simple. Eux trois dans une chambre encore traversée d’aube, avant les ordres, avant les départs, avant la pesanteur de tout ce que le royaume attendait d’eux.
Puis, bien sûr, le monde revint.
Au loin, les cloches du palais sonnèrent la première heure pleine.
Zelda baissa la tête un peu.
— Je dois rejoindre le conseil restreint.
— Déjà ?
— Oui.
Taël murmura :
— Les royaumes n’ont jamais la délicatesse d’attendre les fins de conversation.
Zelda s’approcha encore d’un pas de Link.
Cette fois, ce ne fut ni un geste de cour ni une précaution d’apparat. Elle posa simplement son front contre le sien une seconde, les yeux fermés. Geste ancien. Rare en public. Impossible à feindre.
Quand elle recula, sa voix était plus basse.
— Reviens vite.
— Je reviendrai.
Il le dit sans hésitation, avec la certitude tranquille de ceux qui n’ont pas encore appris combien les promesses aiment être testées.
Elle sortit.
La porte se referma doucement.
Le silence qui suivit n’était pas vide. Il avait simplement changé de matière.
Taël mit quelques secondes avant de quitter le rebord de la fenêtre.
— Bon, dit-elle. Si nous continuons à être émouvants, je vais finir par devenir supportable, et je refuse ça catégoriquement.
Link se redressa.
— Il faut que je me prépare.
— Oui. Et rapidement. Les hangars n’attendent jamais personne, sauf quand ils sont en feu, ce qui les rend encore moins fréquentables.
Il enfila sa tenue de mission : tunique renforcée plus courte, gants, bottes, épaulières légères adaptées au cockpit, lames d’usage et harnais de transmission. Le Bouclier Stellaire resta à sa place sur sa poitrine. Il hésita une seconde devant le miroir poli fixé au mur.
Il s’y voyait plus net que la veille.
Plus jeune aussi, curieusement.
Non pas moins digne, mais plus exposé.
Taël vint se placer près de son épaule dans le reflet.
— Quoi ? demanda-t-il.
— Rien. J’essayais de décider si cet insigne te rend plus sérieux ou plus vulnérable.
— Tu as choisi ?
— Non. C’est pour ça que c’est intéressant.
Ils quittèrent la chambre ensemble.
Les couloirs du palais étaient déjà pleinement vivants. Serviteurs portant des caisses scellées. Officiers traversant les galeries à grands pas. Messagers des routes stellaires. Techniciens en uniforme bleu sombre. Gardes postés à intervalles plus serrés qu’à l’ordinaire. Par les hautes verrières, le matin était maintenant franc.
À mesure qu’ils approchaient de l’aile des hangars, le palais perdait un peu de sa beauté cérémonielle. Les marbres devenaient plus sobres. Les ornements cédaient la place à des surfaces lisses, des passerelles métalliques, des sas à double contrôle. Le parfum des jardins orbitaux disparaissait au profit d’odeurs d’huile légère, de métal chauffé et d’électricité.
C’était un autre visage d’Hyrule. Pas moins digne. Plus direct.
Le maître d’armes l’attendait au seuil de la plateforme supérieure.
C’était un homme sec, aux cheveux grisonnants coupés très court, au regard si net qu’on avait toujours l’impression qu’il vous corrigeait avant même que vous ayez parlé. Sa cuirasse de service ne comportait aucun ornement inutile.
— Link.
— Maître.
— Tu es à l’heure. C’est déjà une façon de ne pas embarrasser le royaume.
— Je fais de mon mieux.
— Continue.
Le maître d’armes lui tendit une tablette rigide de briefing, puis se mit en marche sans plus de préambule. Link le suivit le long de la passerelle dominant le hangar principal.
En contrebas, l’espace s’ouvrait comme une nef dédiée non plus aux cérémonies, mais au mouvement. Des appareils d’escorte étaient alignés sur plusieurs niveaux. Des équipes couraient entre les points de maintenance. Des grues fines déplaçaient des modules de ravitaillement. Des pilotes montaient déjà à bord de leurs chasseurs. Au fond, près de la baie ouverte sur le ciel protégé par les champs de sortie, l’Arwing qui lui avait été attribué attendait.
Vert et or.
Plus fin qu’un appareil de patrouille classique, plus nerveux dans ses lignes, presque vif même à l’arrêt.
Le voir suffit à faire taire en lui une partie du tumulte de la nuit.
— Carburant, pression, alimentation, champs avant et arrière, tout est prêt, énonça le maître d’armes en consultant ses propres données. Tu auras deux escorteurs jusqu’à la sortie haute, puis route directe vers Goron Prime. On t’a préparé un corridor de priorité.
— Combien de temps ?
— Si les routes restent propres : moins de trois heures jusqu’à l’orbite extérieure, puis descente contrôlée.
Ils s’arrêtèrent au bord de la passerelle.
En dessous, des techniciens terminaient les dernières vérifications de l’Arwing.
— Écoute-moi bien, dit le maître d’armes sans détourner les yeux du hangar. Tu y vas comme représentant du royaume, pas comme chasseur d’ombres. Ta mission n’est pas de courir après une figure de cauchemar parce qu’elle a trouvé amusant de troubler une cérémonie.
— Je le sais.
— J’insiste parce que les jeunes pilotes aiment parfois croire que l’histoire les attend personnellement au bout de leur trajectoire.
Taël marmonna :
— C’est injuste. Certaines trajectoires sont très théâtrales.
Le maître d’armes lança un regard si bref à la fée qu’il ne pouvait être qualifié d’hostile, mais en portait tout de même l’intention.
— Ta priorité est la stabilité des relais, reprit-il. Ensuite seulement l’évaluation de la menace. N’oublie pas qu’un monde troublé n’est pas toujours un monde perdu. Il faut souvent moins de gloire et plus de précision qu’on l’imagine pour éviter qu’une situation s’aggrave.
Link hocha la tête.
Le conseil lui plut.
Il avait quelque chose de solide.
— Bien, conclut le maître d’armes. Descends. Et tâche de revenir avec autre chose qu’un récit brillant.
Link lui adressa le salut réglementaire.
— Oui, maître.
Il emprunta l’escalier hélicoïdal menant au plancher du hangar.
À mesure qu’il descendait, le bruit grandissait : moteurs en test, outils de fixation, voix courtes, signaux de validation, pas métalliques. Taël virevoltait près de lui avec une nervosité qu’elle n’avait pas besoin de commenter pour qu’il la reconnaisse.
Lorsqu’il atteignit enfin la plateforme de son Arwing, un technicien lui tendit le casque de vol et la liaison de bras.
— Tous les systèmes sont verts, seigneur Link. Nous avons doublé les contrôles de transmission après l’incident d’hier soir.
— Bien.
Le technicien hésita, puis ajouta plus bas :
— Les équipes des relais de Goron Prime demandent depuis des heures un interlocuteur de haut niveau. Elles seront soulagées de savoir que quelqu’un vient.
Link acquiesça simplement.
Cela aussi lui fit du bien.
L’idée qu’on l’attendait là-bas non comme une figure de parade, mais comme une réponse réelle.
Il passa la main sur la carlingue de l’Arwing.
Le métal, tiède déjà, vibrait faiblement sous les préparatifs internes.
Taël se posa — pour une fois vraiment — sur le bord du cockpit.
— Tu sais, dit-elle en baissant la voix, tu as encore le droit de faire demi-tour, d’invoquer une révélation mystique, et de te consacrer à une vie simple de jardinier orbital.
— Ah oui ?
— Non. Mais j’aime que les possibilités existent en théorie.
Il prit place dans le cockpit.
L’intérieur l’accueillit avec cette familiarité précise qui, chez lui, remplaçait presque le repos. Tout y était là où il devait être. Les commandes sous les mains. Les courbes de navigation face à lui. Les voyants d’état. Les armements de base. Les cartes orbitales. Le champ de sortie devant la baie du hangar, scintillant comme une eau verticale prête à être traversée.
Taël se glissa à son poste auxiliaire.
— Liaison fée opérationnelle, annonça-t-elle avec une dignité si parfaite qu’elle en devenait suspecte. Humeur du pilote : héroïque mais légèrement perturbée. Perspectives du voyage : volcaniques.
Link mit son casque.
Le monde se resserra autour de lui sans se réduire.
— Ici appareil Stellaire Sept, dit-il dans la transmission. Demande autorisation de décollage.
Une voix claire répondit presque aussitôt :
— Stellaire Sept, autorisation accordée. Corridor prioritaire ouvert. Que la route vous soit stable.
Les attaches se libérèrent.
Le plancher sous l’appareil vibra.
Puis l’Arwing avança.
Sortir d’un hangar impérial par l’une des baies hautes donnait toujours l’impression de franchir une frontière invisible entre deux formes du réel. Derrière soi restaient les structures, les murs, les ordres, les hiérarchies lisibles. Devant, tout s’ouvrait d’un coup : la lumière, l’espace, la planète immense, les lignes de circulation et, plus loin, les routes vers d’autres mondes.
L’Arwing traversa le champ de sortie dans un frisson bleu.
Puis Hyrule apparut tout entière.
La capitale déployée sur les hauteurs, les anneaux de trafic, les ports, les jardins suspendus, les bassins, les voies lumineuses, les coupoles, les tours, les quartiers en terrasses et, au loin, les lignes plus sombres des terres extérieures. Au-dessus, les grandes routes stellaires partaient comme des promesses tenues.
Link sentit le souffle lui revenir plus pleinement.
À côté de lui, Taël ne disait rien.
Cela arrivait rarement dans les moments qu’elle jugeait importants.
Les deux escorteurs le rejoignirent à gauche et à droite comme prévu.
Le dispositif prit de l’altitude.
La planète pivota lentement sous eux.
Au moment où l’appareil amorçait l’alignement vers le corridor de sortie, un signal privé s’ouvrit sur la fréquence de cockpit. Pas une alarme. Une transmission courte, directe.
Le cœur de Link se serra, puis s’adoucit quand la voix de Zelda emplit l’habitacle.
— Link ?
Il activa aussitôt la réponse.
— Je t’entends.
Le souffle du canal était faible, presque intime malgré toute la technologie qui le portait.
— Je ne te retiendrai pas, dit-elle. Je voulais seulement être la dernière voix avant les routes.
Il sourit sans même s’en rendre compte.
— C’est réussi.
Un léger silence.
Puis, plus bas :
— Reviens avec tout ce que tu verras. Pas seulement avec ce qu’on attend de toi.
La phrase aurait pu n’être qu’un souhait, un geste affectueux, une manière de dire reviens entier sans employer les mots trop lourds. Et peut-être n’était-ce que cela.
Link regarda droit devant lui.
Le corridor s’ouvrait.
— Je reviendrai, répéta-t-il.
— Je sais, répondit Zelda.
La transmission se coupa.
L’Arwing entra dans la route de sortie.
Hyrule glissa lentement derrière lui, magnifique dans le recul, comme si la distance même augmentait encore son harmonie. Les deux escorteurs l’accompagnèrent jusqu’à la borne supérieure, puis rompirent la formation avec un salut lumineux.
Désormais, devant lui, il n’y avait plus que la route vers Goron Prime.
Les voyants restaient verts.
Le ciel, lui, ne l’était pas tout à fait. Par endroits, dans la profondeur noire, passaient encore ces nuances de bleu et de violet qui faisaient du vide autre chose qu’un simple abîme.
Taël ralluma enfin sa voix.
— Bon, dit-elle. Si nous devons aller dans un monde de lave, de mines, de sabotage et de très gros marteaux, j’aimerais qu’on établisse une règle simple dès maintenant.
— Laquelle ?
— Si quelqu’un dit “tout est sous contrôle”, nous considérons immédiatement qu’il ment ou qu’il est tragiquement naïf.
Link eut un petit rire.
— C’est une règle très vaste.
— Les meilleures le sont.
Il ajusta sa trajectoire.
Au loin, quelque part dans la nuit colorée, Goron Prime commençait déjà à rougeoyer.
écrit par Ciri « Amane » Kenzaki (Lia – ChatGPT)
Voix généré sur ElevenLabs.
