Chapitre IV. 7 Juillet 2013 – Les Parieuses d’Hécate (Un Culte à Hécate)

Le soir tombait lentement sur Anglet, avec cette lumière étrange que l’Atlantique fabrique quand il hésite entre l’or et le gris. La plage était presque vide, sauf quelques silhouettes dispersées, et un cercle de sacs posés dans le sable comme un campement improvisé.

Itchi marchait sans savoir exactement pourquoi il marchait là.

Il avait quitté sa chambre pour éviter Minecraft, pour, peut-être, éviter cette sensation de tourner en rond dans sa propre tête : c’était un labyrinthe où il ne s’y complaisait que trop. La mer faisait ce bruit régulier, un souffle mécanique, comme une respiration trop longue pour être humaine.

Il allait repartir quand il entendit quelqu’un rire.

Un rire franc. Pas nerveux, pas poli. Un rire de jeu.

Un peu plus loin, quatre filles étaient assises en cercle dans le sable. Une feuille de papier était maintenue par une bouteille de Dr. Pepper, et des dés roulaient entre leurs mains.

Il ralentit.

Il ne comptait pas écouter. Mais la conversation arriva jusqu’à lui malgré tout.

— Non mais attends, protesta une voix, ton magicien ne peut pas lancer Bulle de savon dans une taverne pleine. On va tous mourir.

— C’est un risque acceptable, répondit une autre voix avec calme.

— C’est surtout stupide.

Un dé roula dans le sable.

— Dix-sept ! annonça quelqu’un.

— Traîtresse.

— Le chaos récompense les audacieux.

Itchi s’arrêta.

Des dés.

Une feuille de personnage.

Un écran de téléphone posé comme un livre de règles.

C’était un JDR, pour sûr !

Ca arrivait vraiment.

Sur une plage.

Il resta là quelques secondes, hésitant entre curiosité et fuite.

Il avait toujours eu envie d’y jouer un jour.

Une des filles leva les yeux.

Elle avait les cheveux attachés à la va-vite et une expression concentrée qui bascula instantanément en sourire.

— Tu joues ?

La question était franche, directe, sans détours. Sans suspicion.

Itchi, étonné, resta silencieux une seconde trop longue.

— Un peu, mentit Itchi.

Un peu, c’est suspect, dit une autre.

La première se déplaça légèrement pour faire de la place dans le cercle.

— On manque d’un joueur. C’est statistiquement cohérent.

— Ou catastrophique, ajouta quelqu’un.

Itchi s’approcha, lentement.

Le sable était encore chaud sous ses chaussures.

Il regarda la feuille.

— Un JDR ? Pour de vrai ?

— Oui.

— Sur une plage ?

— Les tavernes sont surcotées, répondit la fille qui faisait la MJ.

Il s’assit.

Pas complètement dans le cercle. Pas complètement dehors non plus.

— Tu t’appelles comment ? demanda quelqu’un.

— Itchi.

— C’est un pseudo ?

— Non.

Un silence bref.

— Ça sonne comme un pseudo, dit une voix amusée.

— Tu viens d’ici ? demanda une autre.

— Biarritz.

— Donc oui.

La MJ lui tendit un dé.

— Lance.

— Pourquoi ?

— Pour voir si Hécate t’accepte.

Il chercha instinctivement le regard de Kanzaki dans son esprit, mais il n’y avait que le vide. Alors, bien qu’il n’ait saisi la ref de la phrase, il lança.

Le dé roula dans le sable, décrivant une trajectoire maladroite avant de s’immobiliser.

Quatorze.

— Acceptable, déclara la MJ.

Une autre fille leva la main.

— Attends. On ne l’a même pas présenté.

— C’est vrai.

La MJ désigna les autres autour du cercle.

— Nathalie.

La fille aux cheveux attachés.

— Sola.

Un chapeau de paille posé à côté d’elle.

— Juliette, dit une voix un peu timide.

Une fille mignonne, un tatouage immense recouvrant son torse.

— Et moi, c’est Nao.

La MJ.

Le cercle se referma presque naturellement.

Quelqu’un lui tendit une feuille de personnage.
Itchi regarda la feuille.

Il sentit quelque chose de très simple se produire.

Pas spectaculaire.

Pas mystique.

Juste une légère détente dans ses épaules.

Le genre de détente qu’on ressent quand on n’a plus besoin de surveiller chaque mot.

Nao s’étira.

— Bon. On reprend.

Elle regarda Itchi.

— Ton personnage entre dans la taverne.

Le vent passa sur la plage, soulevant un peu de sable.

— Et il voit quoi ? demanda Itchi.

— Trois imbéciles qui vont probablement provoquer une bagarre.

Un dé roula.

Quelqu’un rit.

Et pour la première fois depuis longtemps, Itchi eut la sensation étrange qu’il n’était pas en train d’observer une scène.

Il était dedans.

(Le dé resta quelques secondes dans le sable avant que Nathalie ne le récupère du bout des doigts.)

— Bon, dit Nao. Le pirate entre dans la taverne.

Elle plissa les yeux vers Itchi avec une gravité théâtrale.

— Tu sens l’alcool, la poussière, et un problème qui va probablement devenir ton problème.

— Classique, murmura Sola.

Le cercle reprit vie. Les dés roulèrent, les voix se chevauchèrent, les décisions absurdes s’enchaînèrent avec une logique étrange que seuls les joueurs de jeux de rôle connaissent vraiment : une logique faite de pari, d’improvisation, et d’acceptation joyeuse du chaos.

Itchi se surprit à jouer naturellement.

Pas à réfléchir.
À jouer.

À un moment, Juliette se pencha pour récupérer une bouteille d’eau dans son sac. En l’ouvrant, le zip laissa entrevoir un ordinateur portable.

Un autocollant attira immédiatement l’œil d’Itchi.

Le logo d’un dofus turquoise.

Il le fixa une seconde de trop.

Juliette le remarqua.

— Quoi ?

Il hésita.

— Tu y joues ?

Elle éclata de rire.

On y joue.

Sola leva la main.

— Guilde des irresponsables numériques.

— Serveur Hécate, précisa Nathalie.

Le mot tomba dans l’air comme une pièce sur une table.

Itchi cligna des yeux.

— Hécate ?

— Oui, répondit Nao. Pourquoi ?

Il haussa les épaules, un peu trop vite.

— Pour rien.

Il n’avait jamais rencontré quelqu’un qui parlait de Dofus comme ça.
À voix haute.
Sur une plage.

Dans son ancien monde, c’était presque clandestin. Souterrain. Un jeu qu’on cachait. Dont on avait honte. Un monde parallèle qu’on n’expliquait pas aux gens “normaux”. Un truc de bizuts.

Ici, elles en parlaient comme d’un sport collectif.

Juliette referma son sac.

— Tu jouais ?

Il regarda la mer.

— Avant. Avant. Quand jouer était une cachette, pas une conversation.

— Serveur ?

— Jiva.

Un petit silence.

— Oho, fit Sola.

— Ancien monde, dit Nathalie.

— Paléontologie MMO, ajouta Nao.

Juliette plissa les yeux.

— Classe ?

— Un peu de tout. Mais surtout un osa, Lintzkhal.

— Respectable, dit Nathalie.

Un sourire léger passa sur le visage d’Itchi.

— Et vous ?

— Nous ? dit Nao. Chaos organisé.

— Fécatte, annonça Sola.

— Sramette, dit Nathalie.

— Eni, dit Juliette.

Nao se réserva pour la fin.

— Et moi je change tout le temps.

Le vent passa sur le cercle.

Les vagues frappèrent un peu plus fort la plage.

Juliette regarda l’horizon.

— On joue ce soir.

Sola se redressa.

— C’est vrai.

— On avait prévu un Crocabulia.

Nathalie regarda Itchi.

— Tu peux reprendre.

Il resta silencieux.

— Pourquoi pas ?

Ce n’était pas une invitation lourde.
Juste une proposition.

Un espace.

Il regarda le sable.
Les dés.
Le cercle.

Puis la mer.

— Je pourrais recréer un perso.

— Yes, dit Juliette.

— Serveur Hécate, rappela Nathalie.

Sola leva un doigt.

— Attends.

Elle regarda les autres avec un sourire lent.

— On fait un truc.

— Oh non, soupira Nao.

— Si.

— J’aime pas ce ton.

Sola pointa le sable entre eux.

— Si on joue tous ensemble ce soir… on crée une guilde.

Juliette éclata de rire.

— Direct ?

— Direct.

Nathalie hocha la tête.

— Pourquoi pas.

Nao réfléchit deux secondes.

— Ok. Mais on a besoin d’un nom.

Silence.

Le vent fit rouler un dé au centre du cercle.

Nao le ramassa et le fit tourner entre ses doigts.

— Bon.

Elle regarda Itchi.

— Le serveur s’appelle Hécate.

— Oui.

— Et les guildes, c’est des paris.

— Des paris ?

— Sur le monde. Sur les donjons. Sur le drop. Sur la vie.

Juliette sourit.

— Tu vas dire quoi, Nao ?

Nao posa le dé dans le sable.

Les Parieuses d’Hécate.

Un silence.

Puis Nathalie applaudit doucement.

— C’est ridicule.

— Donc parfait, dit Sola.

Nathalie leva la main.

— Vote.

Quatre mains se levèrent immédiatement.

Sola regarda Itchi.

— Pirate des tavernes. Tu votes ?

Il regarda leurs visages.

La lumière du soir.

Le cercle.

Et ce sentiment étrange d’être tombé au bon endroit au bon moment sans comprendre comment.

Il leva la main.

— D’accord.

Nao tapa dans ses mains.

— Décidé.

Elle se leva.

— Ce soir, vingt-et-une heures.

Juliette referma son sac.

— Crée ton perso avant.

— Et prépare-toi à mourir, ajouta Nathalie.

Le soleil descendait lentement derrière l’océan.

Les vagues continuaient leur pari éternel contre le rivage.

Et sans qu’Itchi s’en rende compte, quelque chose venait de commencer.

Ce soir, vingt-et-une heures.

Il rentrerait chez lui.

Il créerait un perso sur Hécate.

Et pour la première fois : il ne le ferait pas pour fuir.

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