L’incident des noyaux leur vola le reste du jour sans le vider tout à fait.
Pendant plus de deux heures, Link suivit Daruniax, Boruun et Shyra à travers les niveaux de stabilisation, de contrôle et de compensation. Il regarda les séquences rejouées, les relevés de pression recopiés, les temps de réponse comparés les uns aux autres. Il assista à des échanges techniques dont il ne saisissait pas toujours tous les détails, mais dont il comprenait désormais l’essentiel : la Forge-Couronne ne tenait pas seulement par la force de ses structures. Elle tenait par l’attention continue des corps et des nerfs qui l’habitaient.
Chaque système avait ses marges.
Chaque marge avait ses habitudes.
Chaque habitude coûtait à quelqu’un quelque part.
À mesure que le jour avançait — s’il fallait encore appeler jour cette suite de lumières artificielles, de chaleurs souterraines et d’horloges internes — Link sentit la même pensée revenir sans réussir à s’installer proprement.
Skull Kid n’inventait pas tout.
Il aurait voulu la rejeter.
Parce qu’elle lui semblait déjà trop proche d’une forme de justification.
Parce qu’elle menaçait de brouiller la ligne simple entre celui qui sabotait et ceux qui maintenaient.
Mais elle revenait.
Pas comme une conviction.
Comme une gêne.
Vers la fin du quart bas, ils remontèrent enfin à un niveau moins écrasant. Daruniax s’arrêta dans une salle de transition où l’on changeait de protection entre deux zones thermiques. Un aide vint lui remettre une série de nouveaux relevés, qu’il parcourut debout, sans retirer ses gants.
— Les noyaux sont stabilisés, dit-il sans lever les yeux. Les canaux ont été isolés sur trois couches et les lignes secondaires repassent une à une sous contrôle. Nous aurons encore des perturbations, mais le pire est contenu.
Link, qui avait retiré une partie de son harnais supérieur, posa la main contre une cloison encore tiède.
— Pour combien de temps ?
Daruniax releva enfin la tête.
— Suffisamment.
— Ce n’est pas une mesure.
— C’est pourtant celle qui compte le plus ici.
Taël flottait entre eux, silencieuse.
Le régent roula les nouveaux relevés et les confia à son aide.
— Vous avez vu les dégâts. Vous avez vu les équipes. Vous avez vu les noyaux. À ce stade, j’imagine que vous rendrez au palais un rapport équilibré.
Le mot était tombé avec soin.
Équilibré.
Pas exact.
Pas complet.
Équilibré.
Link le sentit, mais choisit de ne pas relever.
— Je n’ai pas encore fini de regarder.
Daruniax eut un petit mouvement de fatigue contenue.
— Que voulez-vous voir de plus ?
— Les quarts morts.
Le régent le fixa.
Le terme n’apparaissait pas dans les rapports. Pas officiellement. Il circulait dans les salles de relève, dans les bouches trop sèches des équipes, dans les demi-mots de Mèra et d’Ysma. Link l’avait entendu deux fois au détour de conversations inachevées, et une troisième dans le murmure d’un technicien qui croyait n’être écouté de personne.
Daruniax répondit après un temps :
— Ce n’est pas un secteur.
— Je sais.
— C’est une expression.
— Je sais aussi.
Le régent croisa les bras.
— Elle désigne les heures où les équipes cessent d’avoir un rythme normal sans être encore officiellement hors service. Des creux de relève. Des fins de cycle. Rien de plus.
— Alors je veux voir “rien de plus”.
Taël leva légèrement la tête, presque fière de lui.
Daruniax regarda successivement Link, l’aide, puis les deux gardes restés près de la porte. Il paraissait peser non pas la demande elle-même, mais ce qu’elle signifiait : le représentant du Bouclier Stellaire ne se contentait pas des hauteurs, des salles de supervision et des noyaux. Il voulait les zones floues, les marges du rythme, l’endroit où le système se dépose dans les corps.
— Très bien, dit-il enfin. Mais vous n’irez pas seul.
— Je n’ai pas demandé à y aller seul.
— Je viendrai.
Cette fois, Link releva franchement les yeux.
— Non.
La réponse surprit jusqu’à lui-même.
Dans la salle, l’air sembla changer d’inclinaison.
Daruniax ne bougea pas.
— Non ? répéta-t-il.
Link sentit Taël se raidir légèrement dans l’air, non de crainte, mais d’attention pure. Le genre de moment qu’elle aimait parce qu’il obligeait chacun à révéler sa forme véritable.
— Si tu viens, dit Link calmement, personne ne me parlera autrement que pour te répondre. J’ai besoin de voir ce que les gens disent quand ils ne sentent pas le régent derrière leurs mots.
L’aide baissa aussitôt les yeux, comme si la phrase n’aurait pas dû exister dans une pièce close.
Daruniax regarda Link longtemps.
Il n’y avait plus de courtoisie dans son visage, mais pas encore de colère. Seulement cette rudesse très particulière des êtres puissants quand ils rencontrent une limite qu’ils n’ont pas eux-mêmes définie.
— Vous oubliez où vous êtes, dit-il.
— Non. Justement.
Le silence dura.
Puis, à la surprise de tous sauf peut-être de Taël, Daruniax céda.
Pas avec douceur. Pas avec élégance. En reculant d’un demi-pas dans l’invisible terrain où il tenait jusqu’ici la situation entière.
— Un garde avec vous. Pas davantage. Et vous passez d’abord par le niveau des cantines de relève, pas les quartiers de repos profond. Je ne veux pas de rumeurs sur une inspection clandestine menée par le palais.
— D’accord.
— Et si quelque chose se produit, vous remontez immédiatement.
Link acquiesça.
Daruniax se détourna déjà.
— Rhest, avec lui.
L’un des deux gardes se redressa.
Il était plus jeune que l’autre, moins rigide aussi. Une grande cicatrice claire lui traversait la mâchoire jusqu’au cou, souvenir d’une brûlure ancienne plutôt que d’un duel glorieux.
— Oui, régent.
Daruniax partit sans ajouter un mot.
Quand la porte se referma derrière lui, Taël laissa échapper un petit souffle.
— Eh bien.
— Quoi ?
— Tu viens de découvrir cette chose merveilleuse qu’on appelle contredire quelqu’un qui a l’habitude qu’on termine ses phrases à sa place.
Rhest ne sourit pas, mais le coin de son visage sembla hésiter.
— La cantine de relève est à deux niveaux d’ici, dit-il. Suivez-moi.
Les quarts morts n’avaient pas de porte.
C’était peut-être cela, justement, qui les définissait.
On y accédait par une série de galeries utilitaires, puis de couloirs plus larges où circulaient à la fois équipes terminant un cycle, maintenanciers en pause réglementaire, opérateurs en transit et travailleurs trop épuisés pour déjà rentrer aux zones de repos. La lumière y était plus basse. Pas tamisée — le mot serait trop doux — mais administrativement réduite, comme si le complexe lui-même admettait qu’on n’y produisait rien qu’il valût la peine d’éclairer pleinement.
La cantine de relève occupait un vaste volume creusé dans la roche et renforcé d’arches métalliques. Rien de beau. Rien de sinistre non plus. Juste un espace où les corps avaient le droit de s’asseoir sans pour autant cesser d’appartenir au système. Des tables épaisses boulonnées au sol. Des distributeurs thermiques. Des cuves de boisson minérale. Des bancs. Une zone médicale au fond, séparée par un simple rideau opaque. Partout, du bruit bas : couverts, souffles, voix réduites, bottes lourdes, gobelets heurtés.
Et surtout cette fatigue particulière qu’aucun uniforme n’effaçait.
À leur entrée, plusieurs têtes se tournèrent.
L’insigne du Bouclier Stellaire produisit le même effet qu’ailleurs : pas de silence théâtral, pas de rejet visible. Juste cette concentration sèche des lieux où l’on se demande immédiatement si la présence d’un homme du centre annonce des ennuis, des ordres, ou seulement une nouvelle manière de nommer ce qu’on vit déjà.
Rhest resta près de la porte, conformément à ce qu’avait demandé Link.
Taël, elle, fila aussitôt vers le plafond, comme pour voir la pièce d’en haut et n’appartenir à aucun camp avant d’avoir choisi ce qu’elle observait.
Link avança entre les tables.
Au fond, près d’une paroi partiellement vitrée donnant sur une galerie de maintenance, il aperçut Ysma, Rhud et Mèra installés ensemble autour d’une table ronde. Pas seuls — d’autres gravitaient autour d’eux, par allées et venues — mais comme si, dans cet espace sans centre, leur table en avait constitué un provisoire.
Ysma le vit la première.
Elle posa son gobelet.
— Tu continues vraiment ton inspection.
La phrase n’était ni accueillante ni ironique. Plutôt un constat encore en train de décider quoi faire de lui.
— Oui, répondit Link. Si ça ne vous dérange pas.
Rhud, qui tenait un bol trop chaud entre ses mains, eut un bref mouvement d’épaules.
— Maintenant que tu es là, ça nous dérangera de toute façon différemment.
Mèra montra une place libre.
— Assieds-toi.
Il le fit.
La table était marquée de dizaines d’années de chocs, de chaleur, de réparations et d’inattention. Les mains y avaient laissé plus de vérité que dans bien des salles de conseil.
Taël descendit lentement au-dessus du groupe.
— J’aime mieux cet endroit, décréta-t-elle.
Ysma leva les yeux vers elle.
— Parce qu’on y mange ?
— Parce qu’ici, au moins, les machines n’ont pas l’air d’avoir été conçues pour impressionner quelqu’un.
Rhud eut un rire bref, qu’il avala presque aussitôt comme s’il avait perdu l’habitude de le laisser sortir.
Une serveuse goronne s’approcha de Link, déposa devant lui un bol de bouillon minéral sans lui demander s’il avait faim, puis repartit déjà vers une autre table. Le geste n’avait rien de cérémoniel. Rien non plus d’hostile. Il relevait de cette hospitalité purement fonctionnelle des lieux où tout le monde sait qu’on ne pense pas correctement le ventre vide.
Link remercia.
Elle avait déjà disparu.
Pendant quelques secondes, personne ne parla.
La cantine vivait autour d’eux. Un groupe d’opérateurs zoras traversa la salle. Deux techniciens piafs s’assirent un peu plus loin en gardant leurs casques sur les genoux. Un goron blessé se fit aider vers la zone médicale. Les distributeurs thermiques grognaient comme des bêtes sobres.
Mèra rompit le silence.
— Qu’est-ce que tu cherches exactement, Link du Bouclier Stellaire ?
Il aurait pu répondre quelque chose de propre. Quelque chose d’institutionnel.
Il choisit autre chose.
— J’essaie de comprendre à quel moment les sabotages cessent d’être seulement des sabotages.
Rhud releva les yeux.
Ysma aussi.
Mèra, elle, hocha lentement la tête, comme si la formulation méritait au moins qu’on ne le traite pas immédiatement comme un envoyé ordinaire.
— Et ? demanda-t-elle.
Link regarda un instant son bol, puis le groupe.
— Et j’ai l’impression que quelqu’un ne se contente pas de casser vos relais. Il essaie de faire se voir les choses entre elles.
Ysma s’appuya contre le dossier du banc.
— Tu parles de lui comme s’il faisait de l’art.
— Je parle de méthode.
— Oui, dit-elle. Ça ressemble souvent à ça, vu d’en haut.
Le petit trait piqua juste assez pour qu’il ne puisse pas le rejeter.
Mèra but une gorgée avant de parler.
— Disons les choses simplement. Il y a ce qu’il fait. Et il y a ce sur quoi ça tombe. Si ce sur quoi ça tombe était sain, tout glisserait peut-être autrement.
Rhud remua son bol entre ses paumes.
— Ou pas.
Ysma tourna la tête vers lui.
— Ou pas ?
— Ou pas, répéta-t-il. Il sait aussi très bien ce qu’il provoque. Faut pas le rendre noble trop vite.
Taël, au-dessus d’eux, le regarda avec plus d’intérêt.
— Toi, tu n’aimes pas les masques.
Rhud haussa les épaules.
— J’aime pas qu’on joue avec les nerfs de gens déjà au bord. Surtout pour leur apprendre ce qu’ils savent déjà.
La phrase résonna.
Link sentit quelque chose de juste dans sa résistance même. Skull Kid — quoi qu’il soit — ne devait pas être laissé devenir pur ou héroïque trop vite dans le récit intérieur de personne. Pas ici. Pas au prix de ces corps.
Mèra posa sa main massive sur la table.
— Il n’est pas là pour nous consoler.
— Merci, dit Rhud. Enfin quelqu’un le dit.
Ysma prit le relais, plus sèche :
— Ce qui ne veut pas dire qu’il a tort sur tout.
— Non, admit Rhud. Ça veut dire qu’il a peut-être raison d’une manière qui casse aussi ce qui n’avait pas besoin d’être cassé.
Taël resta silencieuse.
Link leva les yeux vers elle.
Elle fixait Rhud.
Non comme on regarde un contradicteur. Comme on regarde quelqu’un qui a touché le point exact où une phrase cesse d’être confortable.
Mèra se tourna vers Link.
— Tu vois ? Ce n’est pas seulement “pour ou contre”. C’est plus fatigant que ça.
— Je commence à le comprendre.
Ysma eut un petit rire sans joie.
— Tant mieux. Parce que le royaume, lui, aime beaucoup les choses qui se résument en colonnes.
Rhest, le garde, restait à distance. Il ne s’approchait pas, mais il écoutait. Link le savait à la tension de sa nuque.
Il se pencha légèrement vers la table.
— Qu’est-ce qu’un quart mort, exactement ?
Cette fois, ils réagirent tous les trois.
Pas de surprise. Plutôt l’étrange impression qu’un mot intime avait franchi un seuil qu’il ne devait pas.
Mèra répondit la première.
— C’est quand ton corps a fini une journée, mais que la journée n’a pas fini de te tenir.
Ysma :
— C’est quand tu n’es plus tout à fait en service, mais pas encore rendu à toi-même.
Rhud ajouta, après un temps :
— C’est quand t’es assez vide pour entendre plus fort les choses que tu fais semblant de pas penser pendant le travail.
Le vacarme de la cantine sembla se creuser autour d’eux.
Taël descendit encore un peu, presque à hauteur de table.
— Et c’est là qu’il parle le mieux, murmura-t-elle.
Mèra leva les yeux vers elle.
— Oui.
Pas de défi.
Pas de surprise.
Juste une reconnaissance de fait.
Link sentit la phrase entrer en lui avec un poids particulier.
Parce qu’elle disait quelque chose d’effroyablement précis : Skull Kid n’intervenait pas seulement là où les structures étaient vulnérables. Il intervenait là où les êtres cessaient un instant d’être entièrement occupés à tenir.
Un bruit sec résonna alors dans la galerie vitrée au-delà de la table.
Tous tournèrent la tête.
Quelque chose venait de heurter la paroi extérieure.
Un simple caillou, pensa Link d’abord.
Non.
Une petite pièce de métal noir, rebondissant une fois sur la passerelle puis s’immobilisant contre le verre épais.
Rhest se redressa aussitôt.
— Restez ici, ordonna-t-il.
Trop tard.
Déjà plusieurs visages de la cantine se tournaient vers la galerie. Des silhouettes se levaient. Le geste avait suffi à déplacer l’air tout entier.
La pièce de métal portait un fil rouge très fin.
Taël se figea.
— N’y touche pas, dit-elle aussitôt.
Link avait déjà compris.
Pas une bombe.
Pas ici.
Pas comme ça.
Un message.
Rhest avançait vers la sortie latérale lorsqu’un rire, faible mais distinct, glissa par les haut-parleurs de la cantine.
Pas le rire énorme des scènes qu’on veut imposer à tous. Celui-ci semblait presque réservé à ceux qui savaient déjà où regarder.
La salle entière se tendit.
Puis une voix s’éleva, claire dans sa distorsion, un peu plus théâtrale qu’aux relais, presque légère :
— Comme c’est touchant. Le royaume déjeune avec ses fondations.
Personne ne bougea.
Pas même Rhest, arrêté à deux pas de la porte.
La voix poursuivit :
— Je dérange ? J’espère bien. J’aurais été vexé de traverser autant de métal pour tomber pendant la soupe.
Le ton était insupportable. D’une insolence presque joyeuse. Pourtant, sous cette légèreté, Link sentait la structure exacte du geste : pas d’explosion, pas de revendication militaire. Une intrusion pensée pour produire une image.
L’envoyé du centre, assis avec les travailleurs, au moment précis où les mots commençaient à circuler autrement.
Taël s’éleva dans l’axe du haut-parleur le plus proche.
— Tu pourrais au moins faire l’effort d’avoir une voix moins satisfaite d’elle-même.
Un petit silence.
Puis un rire plus vrai, plus bref.
— Ah. Petite braise.
Il y eut quelque chose, dans la façon dont il prononça les mots, qui n’avait rien d’une simple moquerie. Pas de douceur. Pas encore. Mais la marque d’une attention singulière. Comme s’il avait reconnu sa seule véritable interlocutrice possible dans la pièce.
Taël croisa ses bras minuscules.
— Tu te répètes.
— Et toi, tu continues à répondre. Ce qui rend ma répétition beaucoup plus élégante que prévu.
Plusieurs personnes, autour d’eux, regardaient désormais Taël autant que les haut-parleurs.
Rhud murmura :
— Il lui parle vraiment.
Ysma lui jeta un coup d’œil sans répondre.
Link sentit une pointe de colère monter.
Pas contre Taël.
Contre la manière qu’avait cette voix de choisir ses angles, de jouer avec les lieux, les moments, les gens, et de toujours sembler un pas en avant de la simple menace.
— Sors de tes circuits, lança-t-il.
Le silence qui suivit fut presque gourmand.
— Mauvaise idée, héros, répondit la voix. Les scènes improvisées sont souvent les plus décevantes. Et j’ai horreur de décevoir mon public.
Puis, plus bas, plus acéré :
— Mais regarde dehors.
Tous se tournèrent vers la galerie vitrée.
Au bout de la passerelle extérieure, là où la lumière rouge des cheminées rendait le métal presque liquide, une silhouette se tenait debout sur le garde-corps.
Fine.
Disjointe dans son équilibre même.
Trop droite pour être sûre.
Trop sûre pour sembler réelle.
Le masque était bien là.
Pâle dans la chaleur noire.
Deux cavités d’yeux.
Une bouche exagérée qui, même immobile, donnait l’impression de rire déjà.
Rhest jura et porta la main à son arme.
Plusieurs autres gardes, au fond de la cantine, bougèrent en même temps.
La silhouette leva une main gantée dans un salut presque mondain.
Ni fuite, ni attaque.
Présence pure.
Le temps se contracta.
Link se leva d’un seul mouvement.
Le masque tourna légèrement la tête. Vers lui d’abord. Puis vers Taël. Et, pendant une fraction de seconde, même à travers le verre, même à cette distance, il eut la certitude absurde que Skull Kid les voyait vraiment tous les deux, distinctement.
Taël ne dit rien.
Mais sa lumière, rouge et noire, s’était faite plus intense.
Skull Kid inclina la tête.
Puis il posa deux doigts sur la joue de son masque, comme pour en souligner le sourire.
Et soudain, la voix revint par les haut-parleurs, plus basse, presque intime malgré la foule :
— Vous tenez tout ça avec tant de sérieux.
Une pause.
— Ça mérite au moins qu’on vous regarde tenir.
Puis, avec une gaieté brutale :
— Et qu’on voie ce qui tombera le premier.
Rhest ouvrit la porte latérale et s’élança dans la galerie avec deux gardes. Link suivit un instant, puis Mèra l’attrapa par le bras avec une force de pierre.
— Non.
Il se retourna.
— Lâche-moi.
— Non.
Son regard ne tremblait pas.
— C’est exactement ce qu’il veut.
Dehors, sur la passerelle, les gardes couraient déjà. Skull Kid, lui, ne bougeait presque pas. Puis, au moment précis où ils allaient l’atteindre, les lumières de la galerie s’éteignirent une seconde.
Une seule.
Quand elles se rallumèrent, le garde-corps était vide.
Pas de corps en fuite.
Pas de chute visible.
Pas de corde.
Rien.
Seulement la chaleur, les conduites, le vide rouge derrière.
Les gardes jurèrent.
Rhest regardait en bas, en haut, partout à la fois.
À l’intérieur, la voix avait disparu.
La cantine, elle, n’était plus la même.
Pas retournée.
Pas renversée.
Mais traversée.
Link sentit Mèra relâcher son bras.
— Tu vois ? dit-elle.
Il tourna la tête vers elle.
— Quoi ?
— Il ne vient pas seulement pour frapper les machines.
Taël, toujours immobile, fixait le bout de la galerie vide.
Ysma s’approcha d’elle.
— Ça va ?
La fée répondit après une seconde.
— Il m’agace.
Ysma eut un très léger sourire.
— Ça, j’avais deviné.
Taël détourna enfin les yeux du garde-corps.
— Et il choisit bien ses scènes.
Cette fois, il y avait dans sa voix quelque chose de plus difficile à nommer. Pas de fascination. Surtout pas. Mais la reconnaissance nette d’un adversaire ou d’un allié impossible qui comprend, lui aussi, la valeur d’un lieu, d’un moment, d’un geste juste.
Link le perçut.
Et il perçut aussi autre chose, plus dérangeant encore : cette reconnaissance semblait réciproque.
Pas de confiance.
Pas même de sympathie.
Un respect naissant, lointain, coupant comme une étincelle dans l’air chaud.
Rhest revint, furieux.
— Rien. Il n’y a rien. Pas de point de sortie, pas de trace de descente, rien.
— Bien sûr qu’il n’y a rien, murmura Rhud. C’était le but.
Le garde le regarda sèchement.
— Tu as quelque chose à ajouter ?
Rhud soutint le regard une seconde, puis baissa les yeux vers la table.
— Non.
Mais ce non-là n’avait plus la même forme qu’au matin.
Link regarda la petite pièce de métal restée contre la vitre.
Quelqu’un la récupéra enfin avec des gants isolants et la déposa sur la table la plus proche.
Elle était simple. Noire. Fine. Au bout du fil rouge pendait une petite rondelle blanche où un mot avait été gravé, non écrit :
ÉCOUTEZ
Pas suivez.
Pas croyez.
Pas rejoignez-moi.
Écoutez.
La colère de Link revint aussitôt, mêlée à autre chose qu’il détesta plus encore : l’impression que chaque mot, chaque apparition, chaque rire était pensé non pour conclure, mais pour ouvrir.
— C’est de la mise en scène, dit-il.
Mèra hocha la tête.
— Oui.
Ysma ajouta :
— Une mise en scène qui marche.
Taël, elle, regardait encore la rondelle blanche.
— Les bons incendiaires savent où poser l’étincelle, dit-elle.
Link se tourna vers elle.
— Tu l’admires ?
La question sortit plus brusquement qu’il ne l’aurait voulu.
Taël cligna des yeux, surprise non du contenu, mais du ton.
— Non.
Puis, après un battement :
— J’admire qu’il ne parle jamais au hasard.
La précision le frappa.
Parce qu’elle était honnête.
Parce qu’elle n’était pas une reddition.
Parce qu’elle révélait déjà quelque chose de la place singulière que Skull Kid commençait à prendre dans son esprit à elle.
Pas un guide.
Pas un modèle.
Mais une intelligence dangereuse dont on ne pouvait pas nier la qualité.
Rhest ordonna l’évacuation partielle de la cantine. Les équipes protestèrent peu. Chacun avait vu assez pour comprendre qu’on n’y mangerait plus normalement aujourd’hui.
Mèra se leva.
— Tu voulais voir les quarts morts, Link du Bouclier Stellaire.
Elle désigna d’un mouvement du menton la salle, les tables, le garde-corps vide, le message, les visages changés.
— Voilà. Maintenant tu sais à quoi ils servent aussi.
Link la regarda.
Oui.
Il commençait à le savoir.
Les quarts morts n’étaient pas seulement des heures d’épuisement.
C’étaient des heures où le système relâchait juste assez sa prise pour que quelque chose d’autre puisse entrer.
Et Skull Kid, où qu’il soit réellement, avait compris cela mieux que tout le monde.
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Hayao Itchi le Snark & Ciri « Shoko » Kenzaki (Lia – ChatGPT)
