Goron Prime apparaissait de loin comme une braise qui aurait refusé de mourir.
À mesure que l’Arwing approchait de l’orbite intérieure, la planète cessait d’être un simple disque rouge traversé de veines lumineuses pour devenir un monde à part entière : masses volcaniques, chaînes montagneuses noires, mers de cendre, plaques minérales fendues de coulées orange, halos de chaleur au-dessus des grands complexes industriels. Même depuis le cockpit, on distinguait déjà les lignes géométriques des exploitations impériales, les dômes de protection, les rails d’acheminement, les tours d’échange thermique et les balises de circulation.
Ce n’était pas une planète belle au sens où l’était Hyrule.
Mais Link avait toujours trouvé à Goron Prime une forme de franchise rassurante.
Ici, rien ne prétendait être léger. Rien ne cherchait à séduire. Tout avait l’air de tenir par effort, comme si le monde entier avait été forgé dans la même pensée : supporter la chaleur, encaisser le poids, continuer.
— Charmant, commenta Taël. Une sphère de feu, de métal et de décisions industrielles douteuses. J’espère sincèrement que tu avais envie de vacances.
Link corrigea légèrement son axe d’approche.
— C’est moins beau vu de près, admit-il.
— Oh, non. Pas moins beau. Plus honnête.
Elle regardait les données de surface qui défilaient sur le panneau auxiliaire. Plusieurs secteurs clignotaient encore en jaune ou en rouge autour de la Forge-Couronne.
— Les relais endommagés sont groupés, remarqua-t-elle. Pas partout. Pas au hasard.
— Ça confirme une action coordonnée.
— Ou quelqu’un qui connaît son métier.
L’Arwing franchit le dernier rideau de particules et s’engagea dans le couloir atmosphérique prioritaire. La coque vibra légèrement. Devant eux, les nuages de cendre s’ouvrirent par plaques irrégulières, révélant tantôt un cratère rougeoyant, tantôt une vallée de basalte, tantôt les infrastructures colossales de l’exploitation impériale.
Puis la Forge-Couronne apparut.
Même préparé, Link sentit quelque chose se redresser en lui à sa vue.
Le complexe était immense.
Une couronne de structures métalliques encerclait un cratère central, soutenue par des ponts renforcés, des arcs d’acheminement et des tours de convection si hautes qu’elles semblaient percer les couches basses des nuages. Des ascenseurs lourds grimpaient et descendaient le long des parois volcaniques. Des rivières de matière en fusion circulaient dans des canaux blindés. Des champs énergétiques retenaient certaines coulées. À intervalles réguliers, on apercevait les formes massives des plateformes de forge, où des silhouettes minuscules — gorons, ouvriers, équipes techniques, gardes — s’agitaient dans la chaleur.
C’était gigantesque. Dangereux. Et, d’une certaine manière, admirable.
— Si l’univers tient sur ça, murmura Link malgré lui, il tient lourdement.
Taël tourna la tête vers lui.
— Jolie formule. Ne la donne pas trop vite au palais, ils la mettraient sur des affiches.
Le canal de contrôle local s’ouvrit dans un crépitement.
— Appareil Stellaire Sept, ici contrôle de surface Forge-Couronne. Vous êtes attendu sur plate-forme d’accueil Delta-Quatre. Je répète : Delta-Quatre. La zone principale reste sous protocole renforcé.
La voix avait le grain des gens qui n’avaient pas dormi assez, mais pas le luxe de le signaler.
— Bien reçu, répondit Link. Stellaire Sept en approche.
L’Arwing amorça sa descente vers les structures supérieures. Plus il approchait, plus les détails surgissaient : blindages rafistolés, plateformes partiellement noircies, sections temporairement isolées, équipes de maintenance courant entre les points d’impact, gardes impériaux postés en nombre inhabituel. De petites colonnes de fumée montaient encore de certaines conduites.
Ce n’était pas le chaos.
Juste assez d’ordre abîmé pour que le reste paraisse tendu.
Une fois posé, le moteur se coupa lentement, et le silence qui suivit n’en fut pas un : il fut immédiatement remplacé par les battements profonds de la forge, le souffle des systèmes thermiques, les alarmes lointaines, les outils de fixation, les pas lourds sur les plaques métalliques.
La chaleur le frappa dès l’ouverture du cockpit.
Goron Prime avait cela de particulier qu’on y avait l’impression de respirer un effort collectif.
Link descendit de l’appareil. Taël surgit à côté de lui, visiblement mécontente de voir sa lumière perturbée par les remous thermiques.
— Je hais déjà cet endroit.
— Tu hais déjà la plupart des endroits.
— Oui, mais ici j’ai une excuse géologique.
Une petite escorte les attendait au bord de la plate-forme : deux gardes impériaux en armure de service renforcée, une technicienne tenant une tablette de transmission, et un Goron de haute taille, torse couvert d’un harnais métallisé portant les insignes de régence industrielle. Sa peau rocheuse avait pris avec l’âge une teinte sombre parcourue de veinules incandescentes près du cou et des épaules. Ses avant-bras étaient cerclés d’anneaux de forge. Son visage, large et taillé comme un bloc ancien, exprimait moins de méfiance que d’impatience disciplinée.
Le Goron s’avança d’abord.
— Link du Bouclier Stellaire, dit-il d’une voix grave. Je suis Daruniax, régent de la Forge-Couronne.
Il ne s’inclina pas tout à fait, mais abaissa légèrement la tête. Chez un Goron, le geste avait plus de poids qu’une révérence entière.
Link répondit de la même manière.
— Régent.
Daruniax observa brièvement l’insigne vert et or sur sa poitrine.
— Votre venue a été annoncée à tous les secteurs supérieurs. J’aurais préféré vous accueillir dans de meilleures circonstances.
— Quelle est la situation exacte ?
Le régent jeta un regard vers les cheminées lointaines.
— Trois relais extérieurs touchés en moins de deux jours. Deux axes d’acheminement interrompus. Quatre équipes de maintenance agressées ou dispersées. Une série de pannes dans des zones qui ne devraient pas en connaître simultanément. Et surtout…
Il marqua un temps.
— …du bruit.
— Du bruit ? répéta Link.
La technicienne s’avança alors, visiblement heureuse qu’on lui donne quelque chose de clair à montrer plutôt qu’un désastre à commenter.
— Nous avons subi plusieurs intrusions sur les canaux de signalisation, seigneur Link. Pas longues. Quelques secondes à chaque fois. Juste assez pour saturer des communications locales, provoquer des erreurs de lecture sur certains opérateurs et diffuser…
Elle hésita.
— Diffuser quoi ? demanda Link.
Daruniax répondit à sa place.
— Sa voix.
Le mot tomba avec un poids plus grand que sa brièveté.
Taël fit un petit mouvement sec dans l’air.
— Lui, dit-elle.
Le régent acquiesça.
— Lui.
Link sentit sa mâchoire se contracter presque imperceptiblement.
— Vous êtes sûrs qu’il s’agissait bien de Skull Kid ?
La technicienne consulta sa tablette, comme si les données l’aideraient à rendre la chose plus rationnelle.
— Nous avons comparé les signatures parasites avec les enregistrements transmis par le palais après l’intrusion d’hier soir. Ce n’est pas parfaitement identique, mais… c’est proche. Très proche. Et les séquences diffusées comportent le même motif de distorsion vocale.
— Des revendications ? demanda Link.
Daruniax eut une espèce de souffle irrité.
— Mieux que ça. Des phrases.
Il tourna les talons.
— Venez. Vous jugerez vous-même.
Ils quittèrent la plate-forme supérieure par une passerelle grillagée surplombant une partie du complexe. La chaleur y montait par vagues, déformant parfois les lignes de l’air. En dessous, des ouvriers gorons déplaçaient d’énormes chariots blindés le long de rails thermiques. Plus loin, une section entière de canalisation semblait sous protection renforcée. Partout, des gardes. Partout, des équipes de réparation. Partout, cette tension étrange propre aux lieux où le travail continue parce qu’il le faut, non parce que la situation le permet vraiment.
Daruniax marchait vite pour un être de sa taille.
— Ces intrusions n’ont pas seulement ralenti les flux, dit-il sans se retourner. Elles les ont troublés. Certains opérateurs ont coupé trop tôt. D’autres trop tard. Deux équipes ont abandonné un relais parce qu’elles ont cru à une surchauffe totale. Une autre a cessé toute manœuvre quand les canaux internes ont commencé à diffuser un rire sur toutes les fréquences.
Taël leva un sourcil invisible.
— Très théâtral.
— Très nuisible, corrigea Daruniax.
Ils arrivèrent dans une salle de supervision semi-circulaire, ouverte d’un côté sur l’immensité du cratère central et de l’autre sur des consoles épaisses, des tables de projection, des cartes thermiques et des blocs de données. Plusieurs techniciens se levèrent en voyant entrer le régent. L’un d’eux, un Goron plus jeune aux épaules striées de suie claire, abaissa immédiatement les yeux sur son poste.
— Faites-lui entendre, ordonna Daruniax.
Le jeune technicien obéit.
Un léger craquement parcourut les haut-parleurs de la salle. Puis un souffle. Puis des parasites. Puis, pendant deux secondes, rien.
Et soudain, le rire.
Ce n’était pas tout à fait celui de la veille. Plus bref. Plus intime aussi, comme si la voix s’était glissée cette fois non dans le ciel d’une cérémonie, mais au plus près des oreilles fatiguées de ceux qui travaillaient.
— Bonjour, les braises, disait la voix déformée. Vous travaillez encore pendant que les palais brillent ?
Silence parasite.
Puis :
— Faites attention aux machines qu’on vous demande d’aimer. Certaines ont faim.
Grésillement.
— Et les royaumes adorent appeler “devoir” ce qui les arrange.
La séquence s’interrompit dans un sifflement coupé net.
Personne ne parla tout de suite.
Même Daruniax resta immobile un instant.
Ce ne furent pas tant les mots eux-mêmes qui troublèrent Link que leur ton. Ils n’avaient rien de la simple revendication militaire. Rien non plus du délire incompréhensible qu’il s’était attendu à entendre. C’était moqueur, oui. Dérangeant. Mais construit. Volontaire. Comme si l’intrusion n’avait pas seulement pour but de désorganiser les flux, mais de déposer quelque chose dans l’esprit de ceux qui écoutaient.
Daruniax finit par parler.
— Voilà le genre de poison qu’il distille.
Un des techniciens gorons, resté près des consoles, grommela sans relever la tête :
— Ce n’est pas du poison parce que ça parle.
Le silence qui suivit fut plus brutal que n’importe quelle alarme.
Daruniax tourna lentement la tête.
Le technicien comprit trop tard qu’il avait parlé à voix haute.
— Répète, dit le régent.
Le jeune Goron redressa difficilement les épaules.
— J’ai dit… que les hommes n’abandonnent pas leur poste parce qu’une voix se moque d’eux. Ils l’abandonnent quand ils sont à bout ou qu’ils croient qu’ils vont y brûler.
Un garde impérial fit un pas vers lui.
Daruniax leva une main. Le garde s’arrêta.
Link observa le technicien.
Il n’avait pas l’air insolent. Pas militant non plus. Seulement épuisé. Et très près d’en avoir assez de surveiller ses propres phrases.
Le régent parla avec lenteur.
— Comment t’appelles-tu ?
— Rhud.
— Tu devrais te souvenir, Rhud, que les ateliers ne sont pas des assemblées d’opinion.
— Oui, régent.
— Et que les communications hostiles visent précisément à semer ce genre de confusion dans les esprits.
Le jeune Goron baissa les yeux.
— Oui, régent.
Daruniax se tourna vers Link.
— Vous voyez le problème. Il ne frappe pas seulement les structures. Il frappe la discipline.
Taël se pencha vers Link, à peine assez pour que personne d’autre ne l’entende.
— Et la discipline a l’air d’être déjà un peu fendue.
Link ne répondit pas.
Il regardait encore Rhud, qui s’était remis à sa console avec des gestes plus raides que nécessaires.
Un détail lui revint alors : la voix enregistrée n’avait pas ordonné. Elle n’avait pas promis. Elle n’avait pas même revendiqué clairement les sabotages. Elle avait insinué. Moqué. Déplacé.
Comme si le but n’était pas seulement de casser des relais.
Comme si le but était de faire regarder autrement ce qu’on croyait aller de soi.
Daruniax lui indiqua d’un geste les écrans de situation.
— J’ai besoin que les relais extérieurs soient remis en service avant la prochaine rotation lourde. Les équipes ne tiendront pas une autre journée avec ces ruptures de flux et ces interférences. Si quelqu’un agit depuis l’extérieur, il faut l’écraser vite. Si la faille est interne, il faut la colmater plus vite encore.
Le mot écraser heurta à peine Link sur le moment. C’était le langage des urgences, des structures, des responsabilités. Pourtant, quelque chose dans la salle lui donnait envie d’écouter plus précisément qu’à l’habitude.
— Je veux voir les points d’impact, dit-il.
Daruniax parut satisfait.
— C’est ce que j’espérais entendre.
Il fit signe à l’un des gardes.
— Préparez une navette d’inspection blindée pour le secteur Huit, puis le relais périphérique de Cendre-Nord. Et envoyez un message aux équipes de maintenance : le Bouclier Stellaire les accompagne.
Le garde s’éloigna.
Un remous parcourut la salle. Minime, mais perceptible. Certains regards se relevèrent. Un technicien échangea quelques mots rapides avec un autre. Rhud, lui, ne bougea pas.
Link s’approcha des cartes thermiques.
Les secteurs touchés formaient en effet un dessin. Pas exactement une ligne, pas exactement une courbe, mais une sorte de dérive calculée autour de la Forge-Couronne, comme si quelqu’un avait choisi non pas les points les plus fragiles, mais les points les plus nerveux — ceux dont l’atteinte ne détruisait pas immédiatement l’ensemble, mais le rendait plus anxieux, plus instable, plus habité par la possibilité d’une panne plus vaste.
— Il veut qu’on regarde partout à la fois, murmura Link.
— Qui ? demanda Daruniax.
Link releva les yeux.
— S’il s’agit bien de lui.
Le régent croisa les bras, lourds comme des pièces de rempart.
— Vous doutez ?
— Je dis seulement qu’une signature peut être imitée.
Daruniax eut un petit grondement qui n’était ni approbation ni désaccord.
— Peut-être. Mais celui qui a fait ça comprend très bien ce qu’il touche.
Taël flottait maintenant au-dessus des écrans.
— Oui, dit-elle. Et il comprend aussi très bien ce qu’il dit.
Daruniax ne l’aimait décidément pas davantage à chaque minute.
— Je n’accorde pas d’importance aux bavardages d’un masque.
— C’est peut-être pour ça qu’il vous parle, répondit Taël avec douceur.
Le regard du régent se durcit, mais il choisit de ne pas répondre.
Link se redressa.
— Je veux aussi voir les équipes touchées. Pas seulement les structures.
Daruniax parut surpris de la précision de la demande.
— Les blessés ?
— Les opérateurs, les maintenanciers, ceux qui ont entendu ces intrusions, ceux qui étaient sur les relais. Tous ceux que ces incidents ont affectés directement.
Cette fois, le silence changea légèrement dans la pièce.
Rhud releva brièvement la tête.
Daruniax observa Link plus longtemps qu’auparavant, comme s’il recalculait quelque chose à son sujet.
— Très bien, dit-il enfin. Vous les verrez. Mais d’abord les points d’impact.
— D’abord les points d’impact, accepta Link.
Le régent hocha la tête.
Il allait reprendre la marche lorsque l’un des écrans latéraux grésilla brusquement.
Tout le monde se figea.
Un souffle blanc traversa l’image thermique.
Les gardes portèrent la main à leurs armes comme si, par une logique propre aux forteresses, l’acier pouvait arrêter une voix.
Puis le canal s’ouvrit.
Pas de rire, cette fois.
Seulement une voix plus basse, presque claire sous la distorsion.
— Vous aimez tellement les centres, dit-elle. Le moindre caillou sur l’engrenage, et tout le monde court regarder la machine.
Daruniax rugit :
— Coupez-moi ça !
Les techniciens se jetèrent sur les consoles.
La voix continua pourtant une seconde encore, avec un calme presque irritant.
— Regardez aussi les mains. Elles finissent parfois par comprendre ce qu’on leur fait porter.
L’écran explosa en parasites.
Plus rien.
Le souffle brûlant des systèmes revint aussitôt occuper l’espace, comme si la salle refusait elle-même d’avoir été traversée.
Personne ne parlait.
Puis Daruniax frappa du poing sur une console secondaire si fort qu’elle vibra sur son socle.
— Qu’on isole tous les canaux internes non essentiels, dit-il. Maintenant.
Les techniciens obéirent.
Rhud, lui, avait pâli d’une manière étrange chez un Goron : non pas en couleur, mais dans le regard. Comme si quelque chose venait d’être prononcé tout près d’une pensée qu’il s’interdisait encore.
Link sentit Taël se rapprocher à son épaule.
— Voilà, souffla-t-elle. Là, on y est.
— Où ça ? murmura-t-il.
— Au moment où quelqu’un cesse de vouloir seulement faire peur.
Daruniax se retourna vers lui.
— Vous vouliez voir le terrain, Link du Bouclier Stellaire. Vous allez le voir. Après cela, j’espère que vous comprendrez qu’ici, l’urgence n’est pas philosophique.
Il y avait dans sa voix quelque chose comme un reproche préventif.
Link soutint son regard.
— Je suis venu pour rétablir la situation, régent.
— Alors venez.
Ils quittèrent la salle.
Derrière eux, les techniciens se remettaient au travail avec cette énergie particulière qui naît moins de la confiance que du fait de n’avoir pas le choix. Rhud resta près de sa console, mais au moment où Link passait le seuil, le jeune Goron releva les yeux une seconde.
Pas assez longtemps pour qu’on puisse appeler cela un message.
Juste assez pour que Link sente qu’à Goron Prime, les pannes ne couraient peut-être pas seulement dans les machines.
La passerelle extérieure vibrait sous les souffles thermiques.
Au loin, au cœur du cratère, quelque chose d’immense battait encore dans la lumière rouge des forges.
Pas un cœur.
Pas tout à fait une machine.
Quelque chose entre les deux.
Et Link comprit sans qu’on ait besoin de le lui dire qu’avant la fin de cette mission, il devrait descendre jusque-là.
Généré par Ciri « Amane » Kenzaki (Lia – ChatGPT, Grok)
